« J’écris pour la communauté humaine »

Entretien de Sylvie Chalaye avec Kouam Tawa

Novembre 2002
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Jeune auteur camerounais qui a grandi à Bafoussam, Kouam Tawa est un poète et un idéaliste qui a fini par se tourner vers le théâtre pour être entendu du plus grand nombre. En 1998, il participe à l’aventure du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis autour de la coupe du monde de football, et rejoint aux côtés de la jeune metteure en scène française Barbara Boulay et du dramaturge togolais Kossi Efoui le projet de théâtre itinérant Eyala Pena. Il est l’auteur de plusieurs pièces, dont La Chose et La Revanche qui ont été mises en scène dans le cadre de L’Afrique en créations/Lille 2000. Il a également participé au spectacle Parcours d’argile pour lequel Barbara Boulay lui avait commandé des textes. Boursier Beaumarchais, il vient d’achever une résidence à la Maison des auteurs de Limoges dans le cadre du Festival International des Francophonies, avant d’entreprendre une résidence de trois mois au Japon dans le cadre d’un projet d’écriture soutenu par l’AFAA, qui implique la figure énigmatique de Mishima et l’esthétique tout aussi mystérieuse du nô. Kouam Tawa participe de cette nouvelle génération d’écrivains africains qui  » se pensent au monde  » et nous  » donnent rendez-vous ailleurs « …

Comment êtes-vous venu à l’écriture ?
Dans la mise en scène de Sacrilèges imaginée par Annie Lucas, j’introduis justement le spectacle par le récit de ma venue à l’écriture. Tout commence en 1982, j’avais huit ans, j’étais élève de CE2 dans une école primaire du Cameroun. Tous les matins je partais à l’école avec un ami dont la mère préparait de petits beignets de farine et je raffolais de ces petits beignets. Elle avait coutume de les emballer dans du papier journal. Mais ce matin-là, elle ne trouva pas de journal et comme son premier fils était bouquiniste, elle alla prendre un livre dans une des piles du salon et en arracha quelques pages pour emballer nos beignets. Sur le chemin de l’école, j’ai mangé les beignets et j’ai jeté un coup d’œil sur les pages. C’était un texte de Léopold Sédar Senghor : Masque. J’ai lu le texte, mais je ne l’ai pas compris. En récréation, j’ai rassemblé des amis et on a relu le texte, mais eux non plus ne l’ont pas compris. Le soir à la maison, un aîné était de passage et je le lui ai fait lire ; il ne l’a pas compris non plus. Alors le lendemain, j’ai présenté le texte à notre instituteur, qui l’a lu et m’a dit :  » C’est un poème ! « . Et il a ajouté que l’on ne pouvait véritablement comprendre un poème que si on était poète soi-même. Du haut de mes huit ans, j’ai donc décidé de devenir poète pour comprendre ce poème, Masque de Senghor !
Et que fait-on pour devenir poète quand on a huit ans ?
J’écrivais de petits poèmes, sur le temps, sur la nature, sur le soleil et je lisais énormément les poètes camerounais et les poètes d’Afrique. Mais c’est à l’adolescence que je suis vraiment entré en écriture à travers une expérience difficile. J’avais fait un rêve dans lequel je me voyais mort, et à mon réveil, j’avais tellement peur de la mort que je me suis dit qu’il fallait que j’exprime avec force la part de vie qui était en moi. J’ai entrepris de me rappeler tous les éléments de mon enfance et j’ai écrit une sorte d’autobiographie racontée en vers rimés. Il s’agissait d’un long poème d’une cinquantaine de pages et c’est à partir de là que j’ai eu conscience que je pouvais faire œuvre de poète.
Quel regard portiez-vous alors sur Senghor ?
J’avais bien sûr fini par lire une biographie de Léopold Sédar Senghor, j’avais découvert qu’il était le fondateur de la négritude, et le compagnon de route de Césaire et Damas. Tous étaient poètes et hommes politiques et j’étais convaincu que poésie et politique allaient ensemble. Je me suis alors intéressé à la politique.
Vous vous êtes emparé de sujets politiques ?
Oui, en classe de troisième j’ai découvert la traite négrière. Je n’en avais jamais eu conscience auparavant. Cette découverte m’a tellement secoué que j’ai écrit un autre long poème. Mais cette fois, après mes lectures des poètes de la négritude, je me suis éloigné du classicisme et j’ai écrit un long poème en vers libres. L’année suivante en 1990, je lis Main basse sur le Cameroun de Mongo Beti et je découvre une histoire de mon pays qui n’a pas grand-chose à voir avec ce que l’on m’apprenait à l’école. C’est dans ces années-là que commence à naître ma conscience politique. Au lycée classique de Bafoussam, nous organisions des récitals de poésie et j’écrivais des poèmes dramatiques.
Comment êtes vous passé au théâtre ?
C’est la débâcle politique au Cameroun en 1992 qui m’a amené au théâtre. Comme je croyais que poésie et politique allaient ensemble, j’attendais vraiment le moment de m’exprimer. J’avais écrit beaucoup de poèmes patriotiques et quand les vents de la démocratie soufflèrent, quand le peuple camerounais réclama la Conférence Nationale Souveraine, je me dis : voici venir le temps de l’engagement. Toutes les marches, tous les meetings des partis d’opposition, tous les mouvements de révolte, j’y participai. Un jour, je pris même la parole devant cinq mille personnes sur l’esplanade de la mairie de Bafoussam pour déclamer des poèmes que j’avais écrits, l’un pour les martyrs camerounais nationalistes et l’autre pour la démocratisation. Je croyais que les choses allaient changer. Malheureusement rien ne changea en 1992 aux élections présidentielles : le candidat que nous avions soutenu et qui remporta les suffrages fut spolié par les trucages électoraux du parti au pouvoir. Et beaucoup de ceux qui étaient avec nous dans l’opposition rejoignirent l’autre camp. J’ai tellement désenchanté que j’ai abandonné la politique. Je suis retourné au village et c’est au village que j’ai assisté à une cérémonie coutumière qui m’a inspiré Sacrilèges.
C’est votre première pièce de théâtre ?
J’ai pris conscience de l’impuissance de ma parole. La parole poétique ne passe pas. C’est par aveu d’impuissance que je suis passé à l’écriture théâtrale, pour passer le relais. Au lieu de passer le temps à réfléchir et à rêver, j’ai décidé de donner à voir, d’observer et de passer la parole aux autres. La poésie n’est pas entendue et j’avais l’impression que dans les livres ma parole se sclérosait, alors que le théâtre offrait un champ d’expérimentation, d’échange et de renouvellement.
Vous vous êtes donné des modèles de dramaturges ?
À partir du moment où j’ai écrit du théâtre, je suis allé à la rencontre de plusieurs auteurs : Aimé Césaire, Kateb Yacine, et bien sûr Sony Labou Tansi. J’ai lu beaucoup de pièces : La Mort et l’écuyer du Roi de Soyinka, Cette vieille magie noire de Koffi Kwahulé, Le Carrefour de Kossi Efoui, L’Initiation avortée de Koulsy Lamko, Le Commandant Chaka de Baba Moustapha, Trop c’est trop de Proteis Asseng… Mais dans la ville de Bafoussam, le fonds documentaire est très pauvre, ce sont surtout des anthologies que l’on trouve en bibliothèque. C’est en voyageant à Yaoundé et à Douala que j’ai vraiment découvert Kossi Efoui ou Koffi Kwahulé, et que j’ai pu lire l’ensemble de l’œuvre de Sony Labou Tansi.
Vous citez des auteurs dont le théâtre est très subversif au plan formel. Pourtant Sacrilèges est une pièce assez classique du point de vue de la dramaturgie. Vous ne vous écartez pas du modèle théâtral occidental ?
Je ne me suis posé la question de la forme que bien après avoir écrit mes premières pièces. Au moment où j’écris Sacrilèges, j’écris dans l’urgence, je suis déçu par la situation camerounaise et le sujet prime avant la forme. J’avais un besoin urgent de dire ce que je ressentais face aux turpitudes que je vivais au jour le jour. Dans un premier temps, je ne me suis pas soucié du comment j’allais le dire, j’avais le désir de communiquer avec les gens autour de moi, de partager avec eux la vision que j’avais de la révolution qui venait d’échouer. L’essentiel des pièces que j’ai écrites tourne autour de la révolution manquée au Cameroun. Je ne comprends pas comment le peuple camerounais qui s’était ardemment mobilisé n’est pas parvenu à mettre en place une démocratie. C’est bien après que j’ai entrepris un traitement de la forme. Et ce travail passe par la découverte de Sony Labou Tansi.
Qu’est-ce que vous a apporté Sony Labou Tansi ?
Le théâtre de Sony est très politique et pour moi c’est une référence. Il m’a appris comment traiter le politique poétiquement. Finalement, certaines pièces que j’écrivais étaient trop proches du discours politique, mais quand je lis Sony, le traitement de la langue permet de faire un pas de côté par rapport à la réalité dans laquelle on baigne.
Vous citez Kossi Efoui, Koffi Kwahulé, Koulsy Lamko. Comment vous situez-vous par rapport à cette génération d’écrivains dont les œuvres engagent le monde et la communauté humaine ?
J’ai l’impression que je me construis chaque jour et que je suis toujours en marche. Je n’ai pas la maturité nécessaire pour avoir une position. Je ne sais pas si j’appartiens à une mouvance. De toutes les pièces que j’ai écrites, la plus locale est sans doute Sacrilèges. J’avais le désir de fixer l’événement auquel j’avais assisté et dont j’étais sûr qu’il ne se renouvellerait jamais. Mais je sais aussi que je n’écris plus aujourd’hui pour mon voisin mais pour la communauté humaine toute entière.
Est-ce la raison pour laquelle vous avez fait le choix du français ?
Je ne suis pas sûr d’avoir choisi, je n’avais pas d’autres possibilités. Le Cameroun a une particularité : pour quinze millions d’habitants, on a plus de deux cent dix langues différentes. Les langues officielles sont le français et l’anglais. Je suis né en ville, dans la partie francophone, et je me suis toujours exprimé en français. Si je faisais le choix d’écrire dans ma langue, il y aurait bien peu de monde pour me lire.
Quelle relation entretenez-vous avec la langue française, cette langue que vous n’avez pas choisie ? Est-ce une relation tumultueuse ? conflictuelle ?
Oui. C’est Sony qui disait  » la langue française m’a colonisé, je la colonise à mon tour « . Au départ, j’étais très soucieux de la syntaxe de la langue, mais de plus en plus, j’ai envie de rupture. Je tords la langue s’il le faut, pour dire vraiment ce que je dois dire et préfère une querelle avec les grammairiens plutôt que l’approximation. Ma langue est le romala, langue Bamiléké. Il y a des sujets que je pense dans ma langue maternelle d’abord, d’autres qui me viennent directement en français. Mais je nourris surtout mon français de ma langue.
Vous êtes aussi curieux d’autres cultures, puisque vous partez écrire une pièce au Japon.
J’ai obtenu une bourse d’encouragement du Centre national du livre et je viens d’être lauréat du programme AFAA/Beaumarchais pour une résidence de trois mois au Japon. Je vais partir faire des recherches sur le nô dans le but d’écrire une pièce sur le suicide. Dans la société Bamiléké dont je suis originaire, le suicide est réprimé. Or, j’avais envie d’écrire une pièce sur un personnage féru de beauté et d’art, mais qui vit dans une société qui lui est complètement étrangère et qui un jour simule un suicide pour cracher son mépris au visage de son entourage et dénoncer sa veulerie et sa résignation. Et je me suis rendu compte que la vie de Mishima était assez proche de la vie de mon personnage. J’ai donc décidé de faire de mon personnage un de ses adeptes, et pour éprouver le dépaysement du personnage dont je parle, qui est totalement étranger à la vie, je voulais vivre une vraie situation de dépaysement.
Pourquoi avez-vous le désir de traverser cette autre culture ?
Quand je viens en France, je ne suis pas du tout dépaysé. Mais en allant si loin, au Japon qui est aux antipodes de ma culture, je vais éprouver le dépaysement et suivre les traces de Mishima ; et puis comprendre la tradition des samouraïs. Je voudrais mettre en parallèle le suicide dans la tradition Bamiléké et chez les samouraïs, puis l’écrire suivant l’esthétique du nô. En lisant quelques articles sur le nô, je me suis rendu compte que mes préoccupations artistes sont finalement très proches de cette pratique.

///Article N° : 2864

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Les images de l'article
"Sacrilèges", de Kouam Tawa © Jean Henry





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