J’en ai vu des étoiles (Choft Ennoujoum fil Quaïla)

De Hichem Ben Ammar (Tunisie)

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Dans la boxe, on dit qu’il faut « cadrer » son adversaire, c’est-à-dire choisir un angle et une bonne distance. C’est exactement ce que fait Hichem Ben Ammar qui affirme avec ce nouveau documentaire dans la lignée de Cafichanta (2000) et surtout du très beau Ô capitaine des mers (Raïs Labhar, 2002) un style et une démarche. En prenant pour sujet l’histoire de la boxe en Tunisie, c’est-à-dire de ces boxeurs qui ont marqué l’Histoire, c’est une histoire non-conventionnelle et certainement pas politiquement correcte du pays qu’il nous livre.
Si le premier boxeur tunisien et musulman Hassen El Karrèche correspond à l’éveil d’une conscience nationale dans les années 1910, la victoire au championnat du monde en 1931 de Young Pérez illustre l’engouement de la communauté juive de Tunis pour le noble art mais aussi son importance dans la société. En permettant à des bagarreurs de quartier d’atteindre la célébrité, la boxe maintenait une certaine cohésion dans une société multiculturelle marquée par la présence des Juifs, Maltais, Espagnols, Italiens et Français. Et si le boxeur musulman est vite devenu le porte-étendard du mouvement national, il a également incarné une révolte contre l’injustice de la société.
C’est bien là que Ben Ammar fait surgir cette part de mystère et de mythe qui fait le propre des grands documentaires. En filmant ces anciens boxeurs rattrapés par l’âge avec un infini respect, c’est-à-dire en situation dans leur vie quotidienne, leur travail, avec le temps, l’écoute et une distance de caméra qui ne viole jamais leur intimité, il leur laisse intacte la dignité et la noblesse qui ouvrent à l’émotion. Certains s’avèrent de grands conteurs. Leur humour est décapant, leurs anecdotes savoureuses, leur vitalité impressionnante. « C’étaient des voyous ! » dira l’un deux : tout est dit, car c’est bien ça qui nous intéresse, comment ces bandits ont pu accéder à la légende, comment ils savent encore en parler aujourd’hui. « Les voyous, ils sont humains : c’est un honneur de les fréquenter ! » Avec un rapport au monde aussi contradictoire, êtres cabossés mais debout, véritables personnages de romans, ils sont éminemment contemporains, bien loin des clichés que l’on peut avoir sur eux, à la dimension de nos envies non-conformistes. En mimant parfois des combats ou en racontant leur vécu, ils se font les interprètes de ce qu’ils ont représenté, non des objets manipulés pour le spectacle mais des êtres généreux qui, dans leur fièvre, n’ont pas assuré le lendemain et sont souvent aujourd’hui réduits à la misère.
Troublant est leur rapport aux femmes. Soit que leur propre féminité ait été mise en exergue à travers l’ostentation de leur corps (illustrée par de nombreuses photos d’archives), soit que, comme le dit l’un d’entre eux, « j’étais un amant entretenu, pas un proxénète ». Là encore, leur non-conformisme réjouit et ils sont bien loin des clichés machistes qu’on voudrait leur appliquer. La force de Ben Ammar est là encore de leur laisser exprimer, sans commentaire mais par les choix du montage, en écho à la sensualité de leur art, leur ambiguïté et leur vulnérabilité.
La braise qui se consume ou la tête de mouton qui mijote sont alors bien davantage que des plans de coupe : ce qui brûle ce film intense est la mémoire vivante de ces solitaires qui tout en transgressant volontiers les codes de la société ont respecté l’éthique sportive, les valeurs qui la structurent. C’est au diapason de cette dialectique d’infidélité aux normes et de fidélité aux valeurs que se situe Ben Ammar dans la remarquable exigence d’approfondissement et de recherche de son travail documentaire, pour notre édification et notre plaisir.

///Article N° : 4700

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