Joseph-Désiré Nduwimana : « Je n’ai pas rencontré d’auteurs de BD depuis près de 13 ans »

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Il est très rare qu’un pays d’Afrique ne compte aucune production d’album commercial ou revue de BD. C’est pourtant le cas du Burundi jusqu’à aujourd’hui. Dans ce cadre-là, le bédéiste Joseph-Désiré Nduwimana constitue une exception notable, même s’il ne compte à son actif que des albums de commande. La faute en revient à la situation d’un pays qui ne compte aucune librairie digne de ce nom, aucun éditeur ou festival, ni non plus de réelle école d’art. De ce fait, parler avec Nduwimana constitue un peu une plongée dans la situation surréaliste de l’édition au Burundi…

Christophe Cassiau-Haurie : Cela faisait longtemps que je voulais vous interviewer… Depuis au moins 5 ans…
Joseph-Désiré Nduwimana : C’est mieux quand c’est en face à face. Vous êtes là, on en profite.
Je vais commencer par une question provocatrice : Vous êtes Hutu ou Tutsi ?
Vous savez quand j’étais petit et que l’on prononçait ces mots-là, mon père nous battait sévèrement. Il ne voulait pas les entendre chez lui. Pour lui, c’était de gros mots. Je continue à suivre son exemple. Nous avons trop souffert de tout ça. Il y a d’autres grilles de lecture pour définir les Burundais, croyez-moi !
Un homme sage…
Oh, oui ! Je lui dois beaucoup et il me manque énormément. C’était un artiste, il était journaliste et photographe. C’est le premier à avoir introduit la photographie couleur au Burundi. Il est décédé d’une méningite en 1997, à 42 ans. Cela existe les méningites en Europe ? Chez nous, cela frappe souvent, une véritable saloperie. Chaque fois que j’entends ce mot, je pense à lui.
On dira donc que vous êtes Burundais ?
Oui, mais je vais vous raconter une chose. Mon grand père était américain. Noir-Américain. Il a été parmi les premiers missionnaires protestants de la première église protestante installée au pays : l’église évangélique des amis du Burundi. Il était arrivé en 1912 et a fini plus que centenaire en 93. Mon atelier est d’ailleurs situé dans une parcelle qui appartient à cette église, à côté de leur siège social. Toute la famille a toujours ignoré cette histoire et ne l’a découvert que par des voisins suite au décès de mon père. Celui-ci ne nous en avait jamais parlé. Je ne sais pas s’il était au courant. J’ai fait des recherches par la suite. Mon grand-père était un vrai paysan Burundais. Du moins, à nos yeux d’enfant ! Vous voyez comme quoi, il faut toujours se méfier des apparences, vous avez un Américain devant vous !
Vous êtes quasiment le seul auteur de BD du Burundi et pourtant, vous n’avez produit que des BD de commande…
C’est exact. En ce moment, je produis deux planches pour chaque numéro d’une revue d’un club-hôtel, grâce au directeur de l’établissement. Cela fait huit numéros depuis juillet 2013. Je suis payé et donc cela encourage. Mais j’ai toujours travaillé comme cela, sur commande, en fonction des demandes.
Depuis le début ?
Oui, ma première production date de 2000, une BD pour l’office du Haut-commissariat aux droits de l’homme, sur les droits humains. Depuis, j’ai dessiné un autre album en 2007 Non à la violence pour la coopération Suisse, sur les violences faites aux femmes, et deux albums pour l’UNICEF en 2008 sur les droits des enfants et le sida chez les jeunes, ces deux dernières en kirundi, on n’a pas eu le temps de la traduire en français le projet ayant expiré. Mon projet le plus personnel est L’Histoire fabuleuse de deux enfants Burundais en 2002, scénarisé par le Français Stéphane Mora, mon chef de l’époque à l’ONG Search for common ground. Malheureusement, peu d’exemplaires ont été imprimés. J’ai également produit en 2003 avec des élèves une biographie sur Marguerite Barankitse, alias Maggy, et la maison Shalom, une femme courageuse du pays qui a sauvé des enfants au plus fort de la guerre.
Vous n’avez jamais fait d’école d’art, je crois, non ?
Je suis un parfait autodidacte, je n’ai même pas fait d’études supérieures. Lorsque j’ai terminé les humanités générales à Gitega, ma ville d’origine, je suis parti faire mon service militaire pendant un an. Le pays était en guerre, on servait de supplétif dans la lutte contre les mouvements rebelles. J’ai appris à garder, à tirer, heureusement pas contre qui que ce soit. Au retour, mon père était décédé, je devais nourrir ma famille. J’ai accumulé des petits boulots.
Vous avez commencé à travailler où ?
J’ai commencé à y travailler de 1998 jusqu’en 2000. Je m’occupais de l’animation durant les vacances, de cours de dessins pour les enfants, différentes choses. En 2000, je suis parti travailler pour la DRA, une ONG hollandaise. J’encadrais les jeunes dans des camps de déplacés, du fait des troubles. Je les occupais avec des dessins. En 2001, je commence à travailler pour Search for common ground, jusqu’en 2003. J’y ai fait de la production d’outils de communication, des dessins publicitaires, de l’animation. Puis entre 2003 et 2005, pour la coopération française, le projet CELEC où j’intervenais dans des lycées et où j’ai pu créer cette BD sur Maggy.
Un parcours un peu chaotique…
Oh, ce n’est encore rien ! Entre 2005 et 2011, je suis resté au chômage quatre ans, je n’ai travaillé que pour l’Unicef et le bureau des nations unies, pour les panneaux de signalisation. Depuis 2011, je suis indépendant. Je fais des travaux de peinture, des dessins, des illustrations, j’ai mon propre atelier, avec un collègue.
Cela se passe bien ?
Oui, pas mal. Je peux parfois faire rentrer jusqu’à deux millions de francs burundais dans la semaine (1) avec des commandes diverses dans le domaine de la publicité ou de panneaux. Mais ma vraie passion, c’est la bande dessinée, le reste, je le fais pour gagner ma vie.
Vous avez des projets dans ce domaine ?
Oui depuis 2012, j’ai un projet d’une BD sur la paix. J’ai mis huit mois à réfléchir sur le scénario. Un ancien gouverneur de l’une des provinces du nord du pays a voulu m’associer à son projet de témoignage. On se rencontre, il me fournit des informations, on discute. J’ai déjà fait quatre planches sur une quarantaine de prévus. Je ne suis pas sûr que cela va marcher avec tous les problèmes ici. Mais au moins, cela donne de l’espoir. Sinon, j’ai d’autres projets de commande. Par exemple, pour les journées du combattant du 13 au 16 novembre, le parti au pouvoir m’a contacté pour retracer le parcours des principaux personnages qui étaient dans la rébellion. Le tout sur cinq planches. Eux au moins, ils me paient, à la différence du gouvernement.
Pourquoi ?
Avec eux, cela peut durer des mois et des mois. En 2011, j’ai fait une BD sur la fiscalité. Le projet était financé par l’Union Européenne mais les fonds transitaient par le gouvernement. Ils m’ont payé avec 6 mois de retard. Alors, en attendant leur argent, tu fais des dettes. Et moi, je n’aime pas les dettes. C’est bizarre, pourtant les gens au gouvernement sont issus du parti au pouvoir qui, lui, honore ses engagements. Comme si le changement de costume entraînait un changement de comportement…
Vous ne vous sentez pas un peu seul parfois dans la BD Burundaise ?
Mais comment en serait-il autrement ? Ici, il n’y a aucun éditeur, aucune librairie, hormis celle de Saint Paul qui est surtout religieuse. Et en matière de soutien public, il n’y a rien. Il n’y a même pas de maison d’édition gouvernementale. Même Buyoya a publié en France. La situation de la BD ne se différencie en rien de la situation du livre. Nous n’avons aucune chance, d’autant qu’il n’y a pas d’écoles d’art pour apprendre la BD ou la peinture dans tout le pays. Et il n’y a pas beaucoup de soutien en général, hormis un atelier il y a quelques années avec le français Troub’s à l’institut. Je n’ai pas le choix, je dois faire de la BD didactique, peu épanouissante, il est vrai, mais au moins, cela me permet de me sentir toujours auteur de BD.
Vous avez participé au Festival de bande dessinée de Libreville en 1999…
À l’époque, j’étais employé au CCF. Le directeur a entendu parler de cette manifestation et m’a proposé d’y participer. Cela a duré deux semaines, nous avons exposé et suivi un stage de perfectionnement avec Barly Baruti et Franck Giroud. C’est à ce jour, le seul festival auquel j’ai participé. Je considère Barly Baruti comme mon professeur en matière de dessins. J’ai beaucoup appris avec lui. J’ai pris un exemplaire d’une de mes BD, je sais que vous travaillez ensemble, alors si vous pouvez lui remettre quand vous le croiserez… Je n’ai pas rencontré d’auteurs de BD depuis près de 13 ans.

1. 1 euros = 2100 francs burundaisBujumbura, le 31 octobre 2013.///Article N° : 11876

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Joseph-Désiré Nduwimana




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