La BD africaine dans la presse occidentale

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Dans le cadre de l’Année de la Bande Dessinée (2009) et du Cinquantième anniversaire de l’indépendance de la République Démocratique du Congo (2010), une exposition et une journée d’études de la bande dessinée ont été organisées à Bruxelles du 3 décembre 2009 au 12 février 2010. Intitulée Congo Strip, cette manifestation avait pour ambition de permettre au grand public de découvrir la BD congolaise, à travers son évolution, son imaginaire, sa thématique, ses différents styles et les idéologies sous-jacentes…
Christophe Cassiau-Haurie est intervenu lors de la journée d’études du 2 décembre 2009 – organisée par l’auteur congolais Antoine Tshitungu Kongolo – pour évoquer la place de la BD africaine dans la presse occidentale. Histoire d’un rendez vous manqué

Si les auteurs africains commencent à se faire connaître dans le milieu du 9ème art franco-belge, la presse n’est plus le principal médium de diffusion de la BD. La presse spécialisée dans ce domaine est en effet de plus en plus fragilisée et le nombre de titres est en baisse nette depuis le début des années 2000. Cette situation n’a plus rien de commun avec la situation des années 70 et 80, époque où les périodiques spécialisés dans la bande dessinée étaient florissants et très actifs mais où, malheureusement, la bande dessinée africaine était balbutiante.
Il est difficile de dater les débuts des auteurs africains dans la presse occidentale.
En 2007, le festival Yambi, initié par la coopération belge sur l’importance des arts en RDC, avait permis de présenter une planche envoyée par un jeune lecteur congolais, resté anonyme, au journal Le petit vingtième dans les années 30, qui reprenait une histoire de Tintin traduite en lingala. On pourrait donc dater de cette tentative anonyme, les débuts de la présence africaine dans la presse européenne.
Cependant, les débuts réels, remonteraient aux années 70.
De façon quasi concomitante, des artistes des deux côtés du continent commencent à émerger.
En 1978, le couple d’artistes-peintres malgaches Xhi et Maa publiaient des récits courts dans trois numéros de Charlie mensuel  (1). Ils feront même la couverture du N°117, une première pour des dessinateurs africains. Par la suite, en 1997, ils publieront un album chez l’éditeur réunionnais, Grand océan, avant de se consacrer définitivement à la peinture. La même année, sans que l’on puisse être sûr de la date exacte, les Algériens Mansour Amouri (dessin) et Mahfoud Aïder (scénario) publiaient La route de l’espoir dans Pif gadget.
Par la suite, en 1980, le Congolais Mongo Sisé fera une apparition dans l’encart Ecole de la BD du n°2188 de Spirou, avant de revenir deux ans plus tard dans le même journal et publier 4 pages dans le n°2314 (avec la série Mata Mata et Pili Pili). Il est imité la même année, par Barly Baruti, toujours dans Spirou (n° 2286). Il n’y aura plus de créateurs africains dans Spirou jusqu’à l’année 2006 où dans son n° 3565 du 9 août, le mensuel sort un supplément intitulé Zam Zam orchestré par Éric Warnauts, qui présentait les travaux d’une équipe d’artistes camerounais de l’association Trait Noir : Bibi Benzo, Almo the best….
Dans les années 80, l’éditeur Ségédo, qui publiait les titres Kouakou (créé en 1966), Carambole et Calao, décide de donner leurs chances à des auteurs africains de talent. Dès l’année 1983, Barly Baruti lance dans Calao, la série Mohuta et Mapeka (2). Quelques années plus tard, le malgache Richard Rabesandratana y est également hébergé avec la série Étienne (3). Enfin, en 1989 et 1990, un autre congolais, Augustin Nge Simety (4), publie dans Calao puis dans Kouakou, une série narrant les mésaventures d’un petit garçon à l’école : Lobo (5)…
Ségédo arrêtera ses activités à la fin des années 90. À la même époque, Bayard presse lance sur le continent deux titres à destination du jeune public.
Le premier, Planète jeunes, est un bimestriel édité à destination des jeunes adolescents du continent. Il propose des rubriques d’une grande diversité sur les sciences, la culture, les voyages ainsi que des pages d’informations sur la musique ou la danse. Accompagné d’un poster et d’un courrier des lecteurs, le magazine se veut proche de ses lecteurs. Le journal propose également des bandes dessinées amusantes et distrayantes comme la série Takef de Willy Zekid qui raconte sur un mode humoristique les déboires affectifs d’un jeune africain, mais aussi l’une des plus anciennes séries africaines, Lycée Samba Diallo, dessinée par le Congolais Pat Masioni, et qui dure depuis 7 ans. On peut y ajouter les biographies illustrées d’hommes célèbres que le Camerounais Christian Epanya proposait jusqu’en 2007, la série Les K libres animés par Simon Pierre Mbumbo jusqu’en 2002, mais aussi les nombreux travaux du Béninois Sonon, du Congolais Al’Mata, du Camerounais Almo et, depuis peu, du malgache Pov.
Le second titre, Planète enfants est le pendant pour les enfants de Planètes jeunes, le journal propose des fiches pratiques, des cartes-devinettes sur différentes disciplines, des pages sur la science, des fresques historiques illustrées, des contes. La revue se veut un outil pédagogique ludique. Les séries BD ne sont pas en reste, avec les planches Kola et Bela, Ka et Ba et surtout Max et Dina, séries cultes présentes depuis presque 10 ans.
Malheureusement, le nombre de journaux de bandes dessinées en France est en berne depuis une dizaine d’années, diminuant d’autant les chances des auteurs africains d’y tenter leur chance. On assiste alors au développement d’une forme de presse faite par des Africains installés en France, à destination d’un public essentiellement africain ou tout du moins, sensible aux cultures africaines.
Des journaux et revues BD lancés par des talents en exil
Le Congolais Serge Diantantu, après le succès d’estime de son premier album, Les aventures de Mara : Attention Sida en 1994, poursuit en lançant en 1997 et 1998, un journal de BD nommé La cloche qu’il dessine seul et qui sortira trois numéros. Par la suite, en particulier grâce à l’éditeur Robert Wazi (Mandala BD), Diantantu sortira d’autres albums dont les deux premiers volumes de la biographie du prophète Simon Kimbangu (6) avant de créer sa propre maison d’édition en 2007.
À Bruxelles, Bienvenu Séné Mongala a créé sur le mode associatif, la maison d’édition Mabiki qui a publié divers romans et ouvrages ainsi que quelques albums de bandes dessinées, dont une trilogie du peintre Andrazzi et un album de Kojélé Makani (Zamadrogo en 2006). Mais, avec ce dernier, Mabiki a également lancé en 2003 une revue bilingue (français – lingala) de 16 pages, Idologie plus plus. Celle-ci proposait deux séries BD sur l’immigration et le quotidien des Congolais. Mais Idologie plus plus ne durera que quelques numéros.
Alix Fuilu a également lancé une revue, Afro-Bulles. On pouvait découvrir dans le premier numéro (7) des planches de qualité et divers genres et styles : caricature (Alix Fuilu, Hallain Paluku), policier (Al’Mata), aventure (Fifi Mukuna), graphisme et ton très noir du malgache Jean de Dieu Rakotosolofo décédé depuis, ainsi que le jeu d’ombre et de lumière du Camerounais Laurent Bertin Beyem. Le second volume permettait de présenter un vaste panorama des auteurs malgaches (8). Parmi les 14 dessinateurs du troisième numéro (9), la RDC est bien représentée avec Al’Mata (qui, malheureusement, proposait la même histoire que pour Africa comics 2003), Alix Fuilu, Augustin Simety et Albert Tshisuaka, mais aussi l’Algérie avec Farid Boudjellal (qui parle des  » marchands de sommeil « ), Slim et son humour féroce (avec l’histoire Visa pour une queue), l’Antillais Roland Monpierre et un extrait de sa biographie de Toussaint Louverture, beau projet qu’il mène depuis des années, le Cameroun avec Olivier Kangol et une histoire qui traite du Sida. Hallain Paluku se faisait remarquer avec deux histoires courtes (une et deux planches) très amusantes qui donnaient une autre vision de l’Afrique. Enfin, le dernier numéro en date (10), Africalement, proposait 10 histoires, dont 8 pages de Les couleurs de la mémoire, saga historique mythique sur l’esclavage en Afrique au 18ème siècle du duo béninois Couao-Zoti et Hector Sonon. On notait également le très beau sens des couleurs de Djamba Djeïs pour Rançon de l’égoïsme. Enfin, Qui sème le vent… de Asimba Bathy, se déroulait dans une atmosphère très kinoise qui rappelle des histoires urbaines courantes en Afrique centrale (les fameuses affaires de  » voleur de sexe « ).
Certains Africains, en particulier les Congolais, éditent également en Europe, des revues en langue africaine, c’est le cas de deux revues lingalaphones.
La première s’appelle Pendro Magazine, un bimensuel édité à Londres par Didier Demif depuis 2005. On y retrouve des informations politiques, et surtout du show-biz congolais avec des interviews et articles consacrés aux vedettes de la chanson congolaise. Bien illustré, on y retrouve également quelques nouvelles sur les activités sociales de la diaspora congolaise au Royaume Uni. Dès le premier des 15 numéros, Pendro a proposé de la bande dessinée en lingala avec Love Kilawou, une série de 32 pages dessinés, colorisées et scénarisées par Thembo Kash et Didier Demif. Il s’agissait de l’histoire d’un jeune congolais habitant Londres qui décide de faire venir sa fiancée en Angleterre.
Par la suite, il y eut la série Lopele dessinée par Dick Esale et écrite par Didier Demif. Cette série était au départ une BD de vulgarisation pour la prévention du Sida dans le milieu de la diaspora africaine francophone. Actuellement, deux séries sont visibles. La première, de 4 pages, est intitulée Ekofo Mukalenga (11). Elle est dessinée par Jason Kibwisa, encrée par Thembo Kash, colorisée par Asimba Bathy et écrite par Didier Demif. Cette série avait déjà fait son apparition dans un numéro d’Africanissimo, une revue BD du début des années 2000.
La deuxième, Le candidat, est en français et a une page dans le magazine. Elle est colorisée par Asimba Bathy, écrite et dessinée par Thembo Kash (12). Enfin, en 2006 et 2007, Bernard Mayo, grand ancien du 9ème art congolais, exilé en Allemagne, sortait la revue BD Suka époque, en lingala avec l’aide de son complice Suma Lukombo, autre grand ancien de la revue zaïroise des années 70, Jeunes pour jeunes. Mais Suka époque (13) ne connaîtra que trois numéros.
Dans un autre genre, plus  » numérique « , on peut saluer la série du Congolais Alain Kojélé, Les aventures de Kamuke sukali, publiée en deux volumes sur le site ananzie.net en 2007 et 2008.
Malgré quelques tentatives et expériences positives, la BD africaine a du mal à sortir du ghetto dans laquelle elle a tendance à être cataloguée. Pour un lecteur européen, il est toujours nécessaire de faire un effort pour y accéder. Le passage, durant l’été 2010, dans Libération du tome 5 de Aya de Yopougon, scénarisé par l’Ivoirienne Marguerite Abouet, est peut être un signe d’espoir pour la visibilité du 9ème art africain dans la presse du Nord. À défaut d’espoir, peut être peut on parler d’un timide début…

1. N° 109 : Les zoams (10 pages), N°112 : Amulette (4 pages), N°117 ; Zoams et Dahalos.

2. 11 planches seront éditées entre les N°55 et 68. En 1987, cette série fera l’objet d’un album aux éditions Afrique éditions (RDC).

3. En 1987 (n°82), 1991 (n°102), 1992 (n°103, 104, 107, 108), 1993 (n°109 à 112).

4. Augustin Nge Simety vit aujourd’hui en France où il travaille comme illustrateur et graphiste. Il a dessiné deux albums de BD pour les éditions réunionnaises Orphie.

5. Dans Calao en 1989 et 1990 (6 planches entre le n°90 et le 96) et dans Kouakou en 1993 entre le n°159 et 163.

6. Le troisième tome sort en janvier 2010.

7. Afro-Bulles, Vol. 1, Couleur café, Palmier Vert/ADBT, 2002. ISBN 2951069332

8. Afro-Bulles, Vol. 2, La piste Malagasy, Palmier Vert/ADBT, 2003. ISBN 2951069340

9. Afro-Bulles, Vol. 3, Afrobulles, Afrobulles, 2004. ISBN inconnu.

10. Afro-Bulles, Vol. 4, Africalement, Afrobulles, 2006. ISBN 2-916690-00-1

11. Ekofo Mukalenga est le nom du personnage principal. Ekofo est un nom très répandu chez les Mongo, une tribu du nord de la RDC qui a la réputation d’être  » très libre  » sexuellement. Mukalenga, est un nom Kasaïen, une autre tribu du centre, à qui les autres congolais reprochent leur vantardise, Tout cela laisse imaginer de la nature du personnage… Cette série relate la vie en exil des anciens barons de l’époque de Mobutu.

12. Le candidat est déjà sorti sous format de poche en RDC en 2004.

13. Le site existe encore : http://www.suka-epoque.de/index.htm///Article N° : 9433

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© Kojélé




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