La Couleur des sentiments, de Tate Taylor

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Sortie du dvd et occasion de revenir sur un film que nous n’avions pu couvrir à sa sortie. Le dvd ne comporte rien d’essentiel : deux scènes coupées ainsi que le clip vidéo de la chanson du film. Mais il permet aussi de voir un film qui a marqué.

La Couleur des sentiments, sorti en plein été 2011 aux États-Unis, a connu le succès attendu de l’adaptation d’un best-seller, couronné par l’Oscar du meilleur second rôle pour Octavia Spencer et son incarnation de la nounou noire ( » Mammy « ) qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Si l’on se souvient que le premier Oscar décerné à une actrice noire par Hollywood fut celui de Hattie McDaniel pour son rôle de Mammy aimante et sévère dans Gone With the Wind (Autant en emporte le vent), on comprend que si les choses évoluent, les tendances restent.
La Couleur des sentiments, à première vue, est un film anti-raciste, dénonçant l’état d’esclavage maintenu par les Blancs du Sud depuis son abolition (1865) jusqu’à l’aboutissement de la lutte des droits civiques (1965), grâce aux lois Jim Crow lues par l’héroïne blanche lorsqu’elle s’informe sur les dangers qu’elle encoure à vouloir publier des interviews de domestiques noires à Jackson, dans le Mississippi. Grâce à une solidarité blanche insidieuse, les employés noirs ne peuvent quitter un travail sans risquer de ne jamais en retrouver, n’ont aucun accès à l’emprunt, peuvent être accusés de vol sans preuve, sont fermement punis si vol il y a, et risquent d’être abattus par le Ku Klux Klan si comme Medgar Evers, martyr du mouvement des droits civiques dans le Mississippi, ils dénoncent la ségrégation et les brimades quotidiennes.
Que reproche-t-on alors à ce film, de toute évidence apprécié du public si on en croit les chiffres de fréquentation ? Est-ce son manichéisme qui réduit la méchante à une psychopathe indifférente au sort de sa propre mère et la gentille à une féministe anachronique, dont la naïveté concernant les lois de l’État dans lequel elle a grandi fait se demander à quoi elle a consacré ses quatre ans d’université ? Ou bien ses bons sentiments, que révèle la traduction française du titre, où une jeune femme blanche, élevée par une nounou noire qu’elle adore, gagne la confiance indéfectible de multiples domestiques noires, elles-mêmes débordant d’amour pour les petits des Blancs dont elles s’occupent ?
Si toutes ces remarques sont justes et ne manqueront pas d’être relevées par le public français, souvent critique du sentimentalisme hollywoodien dont on reconnaît néanmoins l’efficacité, nos réserves sur cette vision historique des relations entre les races et les classes sont plus profondes.
Tout d’abord, surgit l’éternelle question de l’ethnocentrisme. L’auteure du roman, le réalisateur du film, les producteurs (Dreamworks) sont blancs, tout comme le public que l’on souhaite ne pas aliéner, sachant que le public noir est largement conquis d’avance, surtout suite à l’Oscar. Faut-il pour cela que l’histoire de la lutte des droits civiques soit encore une fois décrite à travers les yeux d’un personnage blanc (To Kill a Mockingbird, Mississippi Burning), qui pourtant souhaite écrire l’histoire des Noires sans parler d’elle ( » il ne s’agit pas de moi « ), et dont le courage est absolument déterminant ? Le livre s’écrit à son initiative, par elle, contre les autres femmes blanches. C’est elle qui obtiendra un travail prestigieux à New York, tandis qu’on peut se demander ce qu’il adviendra des femmes qui ont témoigné, et dont tout le monde devine l’identité. Il faut donc bien l’admettre, malgré les apparences, La Couleur des sentiments n’est pas vraiment leur histoire, mais plutôt celui d’une jeune journaliste ambitieuse, marquée par le renvoi indélicat de sa nounou âgée par ses parents.
Ensuite, et le débat est le même que pour tout événement historique traumatisant, la présentation des événements n’est pas très plausible. On s’attendrait à ce que les domestiques, et l’héroïne elle-même, soient davantage inquiétées suite à leur effronterie, que les hommes finissent par s’en mêler, que leurs femmes fassent appel aux services du Ku Klux Klan quand les conflits dégénèrent. Par ailleurs, ces femmes noires qui témoignent du racisme quotidien dans les années cinquante n’abordent jamais la question des relations sexuelles avec leurs patrons, écartés de rapports entièrement gérés par les femmes.
Enfin, le livre n’a pas été écrit dans les années cinquante, mais en 2009, et la reconstruction historique n’est peut-être pas assez convaincante pour faire accepter que le livre ne se passe pas plus simplement en 2009. Pourquoi faire intervenir le contexte des droits civiques si c’est pour en parler si peu ? On pourrait imaginer de dénoncer les conditions d’aujourd’hui, comme le fait en France Caroline Ibos dans Qui gardera nos enfants ? (Flammarion, 2012), et les rapports de confiance compliqués révélés par exemple par l’affaire du micro caché dans le doudou (février 2012). On revient sur le racisme du passé, pour le présenter comme surmontable, au lieu de révéler la persistance d’un phénomène qui semblerait au contraire largement insurmontable.
Saluons cependant cette prise de parole aux noms des femmes noires domestiques, et la justesse de certaines scènes quant au rapport de force entre employeur et employé, à conjuguer au féminin afin de ne pas oublier que racisme et classisme ne sont pas l’exclusivité des hommes. La sphère domestique reste essentiellement gérée par les femmes et, à en croire Caroline Ibos, constitue le lieu privilégié, bien davantage que le travail, du mélange social et racial, en France comme aux États-Unis.

///Article N° : 10625

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Les images de l'article
Affiche du film La Couleur des sentiments © The Walt Disney Company France




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