La Femme seule

De Brahim Fritah

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Pour la faire entrer en France, ce couple qu’elle appelle ses « protecteurs » fait passer cette femme togolaise de 32 ans pour leur fille de 16 ans. A son arrivée, il lui prennent son passeport et l’exploitation commence : un service permanent, sans salaire ni sortie. Et pour la retenir, la menace de ne plus aider la famille. L’enfermement de l’esclavage moderne. Une porte fermée, une serrure suffisent à l’exprimer. De même que de cette femme « non présentable », dont nous entendons l’émouvant récit, nous ne verrons que des bribes de photos, avant qu’elle n’accède finalement à l’image, après le procès et la libération.
Le passé au Togo, le présent de l’appartement, la voix : trois espaces qui se répondent mais conservent leur propre dynamique. Le Togo est photographié, images arrêtées, images figées du passé, images fragmentées, puzzles qui s’agencent dans le souvenir. L’appartement et l’activité sont saisis par une image en mouvement mais par bribes métaphoriques : lumières, éléments, métonymies. Le tourbillon du tambour d’une machine à laver suffit à représenter l’asservissement. Ces bribes de décor définissent un espace où se trouve confiné l’être intérieur, un espace anonyme. La voix est celle de Legba Akosse, pseudonyme que lui ont donné ses « protecteurs ». Elle s’oppose à l’anonymat. Elle est empreinte d’émotion, elle vibre, elle nous emporte. Elle est le récit, cerne le ressenti.
L’image est ainsi un écho de la voix. Pas une illustration : l’écart est manifeste, propose d’autres schèmes de perception. L’absence de figuration fait écho au désir de sortir de l’asservissement. La non-figuration correspondait à la fin du 19ème siècle à une remise en cause de la soumission des regards asservis par l’art bourgeois. Il fallait de l’abstraction pour que l’art libère le possible. Ici aussi, il faut, il nous faut à tous de l’abstraction pour sortir de la soumission, un espace imaginaire qui rende envisageable la révolte, l’utopie.
Même si ces images souvent minimalistes peuvent paraître froides, leur abstraction n’est pas dépourvue de chaleur : leur austère vibration porte la voix, définissent une saisissante tentative d’écriture. Dans la foulée des « photo-romans » du Chris Marker de La Jetée (1963), Brahim Fritah ose une passionnante représentation de l’esclavage moderne mais aussi de sa mémoire (« Je rigole mais les choses que j’ai vécu c’est pas parti »). Loin d’une figuration sentimentale, il rend à cette femme sa dignité et en appelle ainsi à la dignité de tous.

///Article N° : 3478

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