« La pauvreté de l’Afrique, c’est dans la tête des gens ! »

Entretien de Virginie Andriamirado avec le cinéaste Mustapha Alassane

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Figure emblématique de la scène cinématographique africaine, le réalisateur nigérien Mustapha Alassane est considéré comme le pionnier du cinéma d’animation africain. À l’occasion de la 5ème édition des Rencontres cinématographiques de Hergla qui se sont déroulées du 4 au 9 août 2009, leur directeur, Mohamed Challouf, a eu la lumineuse idée de rendre hommage à ce grand cinéaste reconnu par ses pairs mais dont les films sont devenus difficilement visibles.
Portées par l’ambition d’établir des liens et des échanges culturels entre le continent africain et le monde méditerranéen, à travers la projection de courts métrages et de documentaires africains et méditerranéens, mais aussi par des rencontres avec des professionnels du cinéma, animés par la volonté d’éveiller les consciences et de former les jeunes générations à décrypter mais aussi à construire des images, les Rencontres 2009 ont relevé leur défi. Au lendemain de la projection de quelques-uns des films d’animation de Mustapha Alassane, dans l’ancienne huilerie du village tunisien d’Hergla, transformée pour l’occasion en merveilleux espace de projection à ciel ouvert, les enfants du village l’apostrophaient en lui soufflant à la volée des « Mustapha ! Mustapha ! ». Derrière ses lunettes rectangulaires, le regard complice du cinéaste pétillait de plaisir. Rencontre.

Dans vos films d’animation projetés à Hergla, au-delà de leur vertu divertissante, ressortent deux pôles autour desquels ils semblent construits : la critique sociopolitique dans Bon voyage Sim et l’histoire à travers l’épopée de Samba le Grand. Ces thèmes sont-ils récurrents dans l’ensemble de votre œuvre ?
Ils peuvent l’être mais ils s’inscrivent dans deux démarches différentes. Bon voyage Sim est une caricature d’un voyage officiel accompli par un chef d’état inspiré d’un fait divers. On peut faire dire beaucoup de choses à des animaux, c’est pourquoi, tous les personnages de Bon voyage Sim sont représentés par des grenouilles que je me suis amusé à humaniser. Le film d’animation est un formidable espace de liberté qui permet de traiter certains sujets sans les aborder frontalement tout en disant beaucoup de la réalité de nos pays. Les animaux comme les grenouilles où les caméléons – sur lesquels je cherche à travailler aujourd’hui – peuvent être un support idéal. À travers l’art je peux faire parler des choses qui ne parlent pas. Il y a une liberté totale dans l’animation.
Avec Samba le Grand, la démarche est différente. Je me suis inspiré d’un conte traditionnel que l’on retrouve un peu partout en Afrique de l’Ouest où il est véhiculé par la tradition orale. C’est une très belle légende que j’ai eue envie de reprendre en images.
Le fait de mettre en image une légende qui se raconte dans plusieurs régions d’Afrique de l’Ouest, vous permet à la fois de divertir les spectateurs mais aussi de transmettre un héritage culturel issu de la tradition. Ce désir de restitution et de transmission est-il à la base de votre travail ?
Nous n’avons pas de bibliothèques en Afrique. Nos bibliothèques ce sont les gens qui ont recueilli ces récits hérités de leurs ancêtres et qui nous sont restitués par la tradition orale à travers les générations. J’ai appris l’épopée de Samba avec un griot et je la transmets à mon tour à travers le film d’animation qui peut être un excellent outil de transmission, accessible à tous. Il permet aussi une certaine liberté dans l’interprétation du conte, ce qui favorise la créativité. Pour Samba le grand, je me suis permis de m’évader dans la création artistique à travers certains dessins que j’ai réalisés pour servir le propos et auxquels je suis attaché même s’ils ont été faits à la hâte. Car ce qui m’importe dans l’animation, c’est tout le travail plastique qu’il implique et la possibilité qu’il offre aux jeunes générations de comprendre ce que je dis, grâce à un coup de crayon bien placé.
Entre l’époque où vous avez commencé à réaliser et aujourd’hui, les outils ont considérablement évolué. Vous qui êtes attaché au coup de crayon et à son tracé, quel est votre rapport à ces nouveaux outils ?
Il est important de savoir vivre avec son temps. Les outils d’aujourd’hui et les possibilités qu’ils offrent nous permettent de construire une histoire avec moins de difficultés. Avant, il fallait acheter la pellicule, fabriquer les éléments, les filmer, envoyer les images réalisées au laboratoire puis attendre jusqu’à deux ou trois semaines avant de voir le résultat. Pendant ce temps, le décor que vous avez fabriqué se couvre de poussière. Aujourd’hui, on peut voir le film en train de se faire et on peut modifier le travail en conséquence si nécessaire, ce qui augmente nos chances de faire un film de qualité. Les outils informatiques offrent des possibilités de millions de couleurs que je peux recréer à ma guise. Moi qui ai toujours travaillé avec les moyens du bord, je n’ai plus à me contenter de quelques pots de peinture.
Au-delà des problèmes de moyens, pourquoi n’y a-t-il pas plus de réalisateurs de films d’animation en Afrique malgré l’existence de ces outils qui peuvent malgré tout faciliter les choses ?
Par rapport à l’époque à laquelle j’ai débuté, ils sont de plus en plus nombreux mais ils sont invisibles. Le marché de la distribution des films d’animation est très restreint et ceux qui créent font parfois un travail qui n’a pas d’issue faute d’être distribué. La distribution est l’issue finale de notre travail. Aujourd’hui 90 % des salles qui existaient sur le continent sont fermées. Il reste les festivals mais ça ne suffit pas pour garder les spectateurs, car une fois le festival terminé, il n’y a pas de continuité.
Quelles seraient selon vous les voies à explorer pour pallier à cette invisibilité ?
Chacun doit prendre ses responsabilités à son niveau. À nous les cinéastes de tout mettre en œuvre pour réaliser des films de qualité, même avec les moyens du bord, qui pourraient rivaliser avec la concurrence extérieure. Nous nous devons d’être ambitieux.
Les diffuseurs ont aussi un rôle essentiel à jouer. Les télévisions africaines projettent beaucoup d’images venues d’ailleurs. Je n’ai rien contre mais elles doivent aussi diffuser plus régulièrement nos films. Des institutions françaises avaient trouvé une solution pour distribuer nos films en Afrique mais pour les réalisateurs cette solution n’est pas avantageuse. On vous aide à financer votre film, mais en contrepartie vous devez donner une part de votre travail qui est projeté en Europe où la copie traîne. Comme nous n’avons pas les moyens de faire d’autres copies de nos films pour les projeter ailleurs, leur carrière est vite terminée.
Qu’auriez-vous attendu de ces bailleurs ?
On aurait voulu qu’ils achètent les droits pour la diffusion de nos films dans un temps relativement limité d’exploitation. De même, les droits de détention devraient être limités avec la possibilité d’être renouvelés. Cela permettrait aux télévisions africaines de programmer ces films plus facilement et aux équipes de réalisation de vivre de leur travail. La carrière des films sur lesquels je n’ai plus les droits est terminée mais pas ma carrière. Je veux continuer à travailler.
Il y a une époque où le CNC et la Coopération française aidaient le cinéma africain mais tout a été bloqué. C’est insignifiant ce que la France met dans la culture pour aider les Africains à continuer à travailler. La France investit des milliards en Afrique grâce auxquels elle multiplie considérablement sa mise. Elle pourrait en restituer ne serait-ce qu’une infime partie pour favoriser le développement de la culture en Afrique, non pas dans un esprit d’assistanat mais parce que la culture, qu’elle vienne d’Afrique ou d’ailleurs, doit être considérée comme patrimoine universel. Les bailleurs doivent prendre conscience de l’importance de nos films pour le monde. C’est la voix de l’Afrique qui s’exprime et il faut l’écouter.
Dans ce contexte, quels conseils donnez-vous aux jeunes cinéastes en herbe que vous rencontrez dans des festivals comme Hergla ou lors d’autres interventions notamment à l’Université de Niamey où vous avez eu à intervenir ?
Je mets en garde les jeunes contre l’hostilité du marché du film qui ne les attend pas et je les encourage à être persévérant. L’animation en Afrique a une concurrence très dure. Les films que les Africains font vont à l’encontre des films produits en Europe, en Asie ou aux États-Unis où ils sont souvent traités avec talents et beaucoup de moyens. Nous les Africains nous devons faire un effort, avec les moyens qui sont à notre disposition, pour nous rapprocher de nos publics sans cesse tentés par ce qui vient de l’Occident. Les gens veulent regarder ce qu’il leur plaît mais pas ce que nous leur proposons.
Les réalisateurs africains doivent sortir de l’abstrait et tenir compte des spectateurs tout en restant attachés à leur univers. Les technologies d’aujourd’hui nous offrent de nouvelles possibilités dont nous devons nous emparer.
J’ai été surpris par la qualité des films d’animation projetés dans le cadre de ce festival d’Hergla, mais aussi par la qualité des projections. À partir du matériel informatique, nous pouvons aspirer à de bonnes conditions de projection, aussi bonnes que celle d’un film de 35mn. L’avantage, c’est qu’il n’y pas de perte dans ces images, c’est ce que vous avez chargé qui est restitué à la projection. On peut ensuite ranger les films dans des boîtes hermétiques à la poussière, ce qui peu paraître anodin mais qui prend tout son sens dans un pays comme le Niger. Nos films sont détruits par la chaleur et la poussière. On voit disparaître certaines choses qui ne devraient pas disparaître alors que la préservation du patrimoine qui existe est essentielle. Chaque état doit être partie prenante dans la recherche des moyens à mettre en place pour le pérenniser.
Faute d’avoir la possibilité de voir les films d’animation africains, les jeunes d’Afrique voient des images venues d’ailleurs dont certaines leur tendent un miroir de leur continent. Quel regard portez-vous sur les films de réalisateurs comme Michel Ocelot, père de Kirikou et d’Azur et Asmar ?
Quand j’ai vu Kirikou, je me suis dit que son réalisateur devait avoir fait l’Afrique pendant des années. J’ai appris par la suite qu’il avait longtemps vécu en Guinée et cela se voit dans son film car il transmet avec une fidélité incroyable certaines préoccupations des Africains. En revanche, j’ai été gêné par le personnage de Karaba qui ne reflète aucune réalité. Elle incarne une sorcière mais elle ne reflète rien de la sorcellerie en Afrique et de toute la pensée qu’il y a derrière. Le recours à un bon conteur africain aurait pu apporter un regard intéressant sur la construction de ce personnage.
Vos débuts de cinéastes relèvent presque de la légende, à travers votre rencontre avec Norman Mac Laren et Jean Rouch alors que vous vous destiniez à la mécanique. Qu’est-ce qui a déclenché votre vocation ?
J’ai débuté le plus naturellement possible en commençant par travailler sur les ombres chinoises. De là est née mon envie de faire des films d’animation. J’ai montré mes premiers travaux à Mac Laren qui a compris ce que je voulais et s’est immédiatement proposé de m’aider. Ce qu’il m’a transmis alors, je m’en sers toujours.
Quant à Jean Rouch, il m’a marqué car il faisait du cinéma avec beaucoup de liberté. Il fallait le voir braquer sa caméra dans toutes les directions. Le cinéma construit sur un synopsis et un scénario, ce n’était pas son domaine. Le souhait de Rouch c’était que toute personne qui aspire à tourner des images puisse le faire. Ce souhait est en partie réalisé aujourd’hui. Un jeune peut même filmer avec son téléphone portable. Il peut exprimer ce qu’il pense à partir de ce matériel. Quand tu filmes quelqu’un tu exprimes ta façon de le voir. Ce sont toutes ces possibilités d’expression qui m’ont donné envie de faire du cinéma. Il faut rêver ! Quand on rêve, on réalise. Si on ne rêve pas, on ne réalise rien. La pauvreté de l’Afrique, c’est dans la tête des gens. L’Afrique n’est pas si pauvre ! Elle est en ébullition. Il ne faut pas la fuir. C’est un continent extraordinaire d’une grande diversité. Il ne faut pas être top pressé. Tout est en train de se mettre en place petit à petit.

Hergla (Tunisie), août 2009///Article N° : 8943

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Mustapha Alassane © Virginie Andriamirado, 2009




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