L’alchimie des musiques « tendances »

Entretien de Samy Nja Kwa avec Claudy Siar (RFI)

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Animateur de l’émission Couleurs Tropicales à Radio France Internationale (RFI), Claudy Siar donne le pouvoir aux musiques africaines et afro-caribéennes. Il est sans concession sur la profession et la fabrication de tendances musicales.

Qu’entend-t-on par tendances musicales ?
Il y a un côté « tendance à la découverte de… », donc nouvelle musique, nouveaux artistes. Et puis, il y a le côté « tendance business ». « Etre tendance », c’est une expression qui veut dire être dans l’air du temps, être à la mode !
Les musiques « tendances » sont des musiques qui sont souvent des mélanges, des alchimies, et l’idée principale ou l’idée finale c’est d’être très commerciale. Alors, il faut se méfier car « être tendance » parce qu’on est à la recherche de nouveaux sons ne veut pas forcément dire être dans le bon goût. L’idée d’être tendance pour « Couleur tropicale », c’est vraiment de découvrir des choses très intègres, musicalement parlant. On écoute des choses nouvelles, on essaie de faire une émission de proximité en rencontrant des artistes locaux en Afrique et dans la Caraïbe. Donc, pour nous, « être tendance » c’est entendre une musique qu’on aime bien et qu’on a envie de faire découvrir.
Vous parlez du côté business, de la recherche de nouveaux sons : qu’est-ce qui motive l’artiste ?
Chez les artistes, c’est justement ce besoin de créer qui est une motivation. Il y a aussi des gens qui sont des spécialistes de concepts, pour qui la tendance doit être tendance, c’est-à-dire trouver les musiques qui fonctionnent bien en ce moment. On sait que le hip hop fonctionne bien, la salsa aussi… Mélanger tout ça, c’est être très tendance! Mais, c’est très business quelque part.
Que pensez-vous de ces « concepts » qu’on voit chaque été à la télévision ?
C’est un business aussi. Depuis la nuit des temps, lorsqu’il y a une élite, il y a toujours des dominants et des dominés : c’est une preuve de plus que parfois le peuple est « mouton ». Ou alors (j’émets quelques réserves), ça veut dire que des gens qui créent ces concepts, on attend un niveau exceptionnel dans leur métier et qu’ils arrivent à comprendre exactement ce que le peuple demande.
Est-ce qu’un artiste ne se prête à ce jeu que pour l’appât du gain ?
Oui, ce n’est en général que pour l’appât du gain. Mais l’artiste se dit au fond de lui qu’il va arriver à déjouer ce côté carcan dans lequel on va me le mettre le temps des vacances. Il pense qu’il sera plus fort que les autres. Malheureusement, tous ceux qui passent par là sont oubliés et il y a une sorte de mépris de ces artistes-là : on ne les voit plus comme des artistes très intègres. Et tous les artistes qui se sont prêtés à ce jeu n’ont jamais fait de carrière qui se soit poursuivie après.
Avec les tendances, les concepts, peut-on dire quand même qu’il y a une certaine évolution des musiques africaines et caribéennes ? Pourquoi ces musiques ont-elles du mal à se positionner sur le marché ?
Il y a heureusement eu de grandes évolutions. Le vrai problème n’est pas forcément dans la créativité. Il est dans tout ce qui concerne les structures autour de la musique : tous ces professionnels qui sont autour de la musique, c’est-à-dire ceux qui produisent, ceux qui encadrent au niveau du management ou des entrepreneurs de spectacles (l’intelligence de ce métier, pour vraiment mettre en valeur les oeuvres, les rapports avec les maisons de disques). Les producteurs sont en général des gens qui veulent gagner de l’argent, uniquement, et qui, à un moment donné ne respectent plus les droits des artistes, ni leurs droits d’auteurs, ni leur royautés sur les ventes, rien. Les tourneurs sont là pour un contrat précis, qui dure très peu de temps. Ils proposent un spectacle qui doit être de bonne qualité. Mais là où le bât blesse, c’est que souvent, ils ne sont pas à la hauteur. Il y a également des manageurs qui essaient de gagner de l’argent sur le dos des artistes, sans pour autant comprendre l’artiste, ceux-là non plus ne jouent pas leur rôle. Et puis de grosses maisons de disques, qui ne sont pas dirigées par des Africains, proposent des contrats que n’importe quel avocat peut casser très facilement. Il y a un manque total de professionnalisme et de respect de l’artiste.
Et pour ces musiques qui apparaissent sur le marché : le Zouglou, le Mapouka, le zouk Rn’B, peut-on parler de concept ?
Le zouglou est un rythme basé sur un rythme traditionnel – c’est une manière de faire qui date des années 80 et qui est une véritable musique, pas un concept. Le rap non plus n’en est pas un. Par contre le rap lation est un concept, le zouk Rn’B est un concept. Le mapuka est une danse traditionnelle. Pour ce qui est du zouk Rn’B, il y a un peuple, caribéen, antillais, qui baigne dans plusieurs musiques : l’Afrique, l’Europe, l’Indienne. L’Antillais par conséquent est ouvert à toutes les musiques, le raggae, le ragga, le hip-hop, le R’nB, la variété française. Je dirais que l’Antillais est un être de concept.
Une radio a-t-elle le pouvoir d’influencer un public ?
Sur les gros médias nationaux, lorsque les maisons de disques se sont mises d’accord avec les grosses radios, les gros réseaux et les émissions de télévisions, tout le monde matraque la même chose, et les autres petites radios, pour ne pas être en reste, suivent le mouvement. Alors que dans notre communauté, ça ne se passe pas comme ça, il y a vraiment une spontanéité. Il y a des DJ en discothèque qui diffusent des disques que le public découvre. Donc, il y a encore ce côté vrai de découverte des musiques. Les choses se font encore très spontanément.
Parlons enfin du terme « World music »…
Vous voulez dire « Third World music » ? parce qu’en fait les gens qui ont initié ce terme voulaient parler de la musique du tiers monde. Ce terme me rappelle l’expression « les gens de couleurs ». Aujourd’hui, pour être à la mode les gens disent black, idem pour le terme de world music. Les gens se sont dit : « dans quoi est-ce qu’on va cataloguer toute cette musique des petits peuples sous-développés ? » Et ils se sont dit : « World music ! il y a un côté anglophone, ça sonne bien ». C’était très tendance dans le milieu des années 80. Je cite de mémoire Youssou N’dour : « Je suis Sénégalais, je vis sur la même planète que tout le monde, ma musique est écoutée dans les quatre coins du monde, donc si c’est ça la world music, ok ! tout comme pour n’importe quel autre artiste ».

///Article N° : 1415

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