Le Congrès de 1956 : »une grande utopie »

Entretien de Anne Bocandé avec Romuald Fonkoua

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Romuald Fonkoua dirige actuellement la revue éditée par la maison d’édition Présence africaine. Il revient pour Afriscope sur les enjeux du Congrès des artistes et écrivains noirs de 1956. Lire en complément l’article sur le contexte de cet événement dans le dernier numéro du magazine Afriscope [ ici et celui du compte rendu des 50 ans de ce Congrès en 2006 [ ici]

Quelle est la place du Congrès des écrivains et artistes noirs de 1956 dans l’histoire de Présence africaine et notamment de sa revue ?
C’est totalement inédit. C’est la première fois que des intellectuels du monde noir, dans toutes les langues, se retrouvent pour évoquer la nature, le statut, l’avenir de la question noire dans le monde. C’est inédit pour la revue elle-même. La revue usait du français. Pour la première fois la revue s’ouvre véritablement au monde hors de l’espace français et francophone. Ensuite, des questions politiques entre la France et les mondes coloniaux sont dépassées et le Congrès ouvre aux questions de tous les Noirs du monde et de toutes les expériences historiques faites au cours de l’histoire. Et ce, par la présence des intellectuels du continent et de ceux qui vivent dans la diaspora, et notamment dans la Caraïbe et aux Etats-Unis. Il y une ouverture de la revue aux questions mondiales et à la situation des Noirs.

Justement, à travers les allocutions et les débats, apparaissent des crispations avec les Africains-Américains, notamment sensibles dans les interventions de Richard Wright mais aussi celles de l’intellectuel haïtien Jacques-Stephen Alexis qui posent tous les deux la question de l’unité du monde noir vis-à-vis de leurs cultures nationales. Là où Senghor pose comme liant « l’aliénation » des peuples noirs, et Césaire « la situation coloniale ».
C’est tout à fait normal. Je ne sais pas s’il s’agit de crispations ou de visions différentes du monde. Je dirais plutôt « visions différentes » parce que la crispation est d’ordre politique. C’est-à-dire que les Noirs-Américains ne comprennent pas très bien la question de l’unité, pour des raisons qui ne sont pas liées à leur situation historique mais à celles des délégués américains présents au Congrès, et en particulier à Richard Wright. Il est communiste, américain, et ce n’est pas simple pour lui en 1956. Le maccarthysme n’est pas loin. Les Noirs-Américains qui étaient communistes sont soupçonnés d’anti- américanisme et d’antipatriotisme. Richard Wright sait qu’il risque de ne pas rentrer dans son pays si jamais il est taxé de participer à des activités communistes. On sait par ailleurs que le congrès de 1956 a été considéré à un certain moment comme un mouvement noyauté par le Parti communiste français ou plutôt par la Gauche au sens large parce que la plupart de ses membres viennent de ce côté-là de l’échiquier politique français. Ce sont là les raisons de la crispation.
Mais leurs visions du monde différentes suscitent aussi une interrogation. En effet, se retrouvent des individus qui viennent au moins de trois expériences historiques distinctes. D’une part, l’expérience de l’esclavage américain et l’acquisition des droits civiques avec l’abolition de l’esclavage et le 13e amendement de la Constitution des Etats-Unis d’Amérique depuis le milieu du XIXe siècle (1865). D’autre part, l’expérience de l’esclavage haïtien qui a conduit à une Révolution nègre, à l’indépendance d’un pays et à la constitution de la première République noire (1804). Ainsi, ceux qui viennent de ces deux territoires des Amériques se posent la question de savoir si historiquement, ils font toujours partie de la même histoire que des Noirs venus d’Afrique noire ou des Noirs venus des îles des Caraïbes, qui vivent encore sous le joug d’un colonialisme aux relents anciens. C’est bien là que se situent les différences d’expériences historiques : entre ceux qui ont été (ou se sont) libérés, ceux qui vivent sur des territoires anciennement esclavagistes mais qui ne le sont plus, et ceux qui vivent dans des territoires colonisés. Effectivement il y a l’expression de situations historiques qui sont différentes et qui peuvent donner lieu à des différences de point de vue, de vision du monde. Cela étant dit, les approches de Senghor et de Césaire visaient à rappeler que ces différences étaient mineures au regard du vécu des Noirs dans tous les pays.

Alioune Diop, fondateur de Présence Africaine et initiateur de l’événement continue de dire pourtant que « c’est un congrès culturel seulement ».
Il a raison. Le mot culture doit remplacer le mot politique puisque la culture est politique de toute façon. Et donc, dire que ce n’est politique, c’est dire que l’entreprise n’est pas partisane. C’est ainsi, je pense, qu’il fallait entendre ce refus. Je traduis : « On n’est pas de droite, on n’est pas de gauche, on n’est pas d’un parti politique mais on est en train de créer une politique nouvelle, de forger une autre manière de faire du politique ». Et c’est déjà une mondialisation de la politique qui dépasse les clivages au sens français, américain, antillais ou africain. Dans cette optique, on voit que se dessinent déjà les contours d’une politique mondiale (ou d’une mondialisation) de ce qu’on nommer la « pensée noire ». Une mondialisation qu’il faut se garder de confondre avec l’internationalisme (ou internationalisation) en vogue à cette époque-là.
Pour faire se rejoindre justement les expériences historiques en une expérience culturelle commune, Senghor parle de « métis culturel ».
C’est reconnaître qu’il faudrait non pas s’abstraire des situations historiques dans lesquelles ont évolué tous les nègres du monde mais reconnaître leur participation historique à toutes les sociétés ; et reconnaître alors, qu’à la différence des autres, des Blancs de tous ces territoires, il y a un héritage africain que partagent tous les nègres du monde. C’est de là que vient la notion de « métissage culturel ». Il faut l’entendre au sens des années 50 qui n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on a pu voir dans les années 60-70, c’est-à-dire quelque chose liée à la racialisation, au phénotype. Non, le métis culturel c’est celui qui partage deux cultures. Ce qui peut paraître obsolète aujourd’hui mais qui signifiait avoir une culture occidentale et une culture africaine, ces deux cultures là peuvent se métisser pour créer autre chose, quelque chose qui pourrait apparaître comme une identité, une entité qui pourrait être partagée par tous les nègres du monde. Cette notion de métissage, revendiquée au début des années 60, est absolument nouvelle. Elle va même à contre-courant de l’histoire. Elle n’est pas reconnue en tant que telle, c’est même une révolution. Parce que tous ceux qui défendent le métissage au début des années 50 sont ceux qui défendaient la négritude dans les années 30-40.

Quel est l’héritage de ce Congrès ? Celui de 1959 à Rome et le festival des arts nègres de Dakar en 1966 apparaissent comme des continuités. Qu’en est-il ?
Je ne lie pas nécessairement ces trois évènements. Certes, ils sont organisés par Présence africaine (et la Société Africaine de Culture devenue depuis Communauté Africaine de Culture), mais chaque évènement a sa spécificité, son historicité, sa politique. On a coutume de dire que 1959 est plus politique que 1956. Je ne vois pas très bien en quoi, sauf à signaler que c’est la jeune garde africaine qui prend les rênes. Glissant et Fanon sont en avant. Ce ne sont plus Césaire et Senghor. La question algérienne pointe son nez, ce qui n’était pas le cas en 56, ainsi que celle des indépendances africaines. Toutes ces questions fixent le contexte. Tout comme en 1966, c’est toute autre chose. C’est précisément un continent qui n’a plus rien à voir avec la question de la diaspora en tant que telle (sinon différemment). C’est dire qu’il existe une identité propre au monde nègre qui est une identité culturelle à travers les arts, la danse, la musique, le cinéma, la littérature. Ce qui n’existait pas en 1956. Pour moi, ce sont des éléments différents avec leurs spécificités qui donnent à chacun de ces événements une couleur particulière et en font un temps historique singulier.

Quel est l’écho du Congrès de 1956 aujourd’hui ?
C’est la reconnaissance de l’idée selon laquelle il existe une unité de pensée, une unité artistique du monde noir. Que ce monde noir possède ses porte-paroles, en l’occurrence, les écrivains et les artistes, qu’il a ses penseurs, ses intellectuels. Dire qu’il y avait quelque chose qui était uni avant mais qui a été diffracté par des évènements comme la colonisation et l’esclavage et qui gagnerait à retrouver l’unité ancienne. Pour reprendre une expression utilisée pour parler de 56 ; les nègres se retrouvent en 1956, se regardent et se demandent ce qu’ils vont faire maintenant : forger une nouvelle vision du monde à partir de l’histoire des nègres dans le monde. Pour cette raison, on dit que 59 est le prolongement politique de 56 et 66 son prolongement culturel. Cette vision tend à faire de tous ces événements créés à partir de Présence africaine un tout. Ce n’est pas totalement faux. Mais si c’est la seule perception qui devrait rester dans l’histoire, elle serait un peu courte.

« Notre congrès enregistre avec satisfaction les progrès accomplis ces dernières années dans le monde, progrès qui laissent prévoir une abolition générale du système colonialiste, ainsi que la liquidation définitive et universelle du racisme », lit-on dans la conclusion du Congrès. Qu’en pensez-vous ?
Vous voulez dire que 1956 était une grande utopie ? Oui, 1956 était une grande utopie et elle le reste. Heureusement. Sinon, il faudrait que soit redéfini ce qu’ils entendaient par racisme en 1956. Peut-être devra-t-on se reporter à l’Unesco et aux débats qui avaient lieu entre 52 et 55 sur la question de la race. C’est le sujet du moment dans les sciences humaines (comme on le voit avec les textes de Claude Lévi-Strauss, de Michel Leiris ou les propos d’un Roger Caillois – entre autres -); et c’est la raison pour laquelle le Congrès y insiste aussi. C’est proclamer l’idée de la fin de la race, davantage que du racisme. Il a fallu ces débats des années 50 pour démontrer que la race n’existe pas. Mais vous savez bien que tout le monde n’en est toujours pas convaincu …

Qu’en est-il aujourd’hui de ce qui a été affirmé en 1956 ?
60 ans après il faudrait se demander si ce qui a été affirmé en 1956 a été pris en compte ou pas, demeure ou non, a été poursuivi ou pas. S’il y avait un débat à soulever aujourd’hui ce serait sur la fortune de 56, ce qui reste de 1956, sur la question de cette unité, de la relation entre l’Afrique et ses diasporas. Cette question est assez prégnante parce que cela n’existe plus. Il y a plutôt des divisions entre l’Afrique et ses diasporas, disons des conflits. L’Afrique a rompu ses relations avec ses diasporas ou plutôt les diasporas ne regardent plus du côté de l’Afrique, ce qui est plus juste. Les diasporas regardent du côté des diasporas, et encore ce n’est pas sûr. L’Afrique regarde du côté de l’Afrique, et encore ce n’est pas certain. En gros, il n’y a pas aujourd’hui de mouvements semblables à celui de 1956, où un certain nombre d’intellectuels venus d’Afrique regardent vers l’Afrique en se demandant s’il faut penser l’Afrique aujourd’hui. Cela ne veut pas dire qu’individuellement les intellectuels africains ne pensent pas l’Afrique. Ils sont légions. Mais collectivement, ce n’est plus le cas. Pas du tout ; même face à des événements qui surviennent sur le continent (guerres, génocides, famines, dictatures). La revue Présence africaine souffre d’une certaine manière de cette absence d’unité en soi (ou de réaction collective) ; peut-être parce qu’on est dans un monde de l’éclatement. Et je ne suis pas sûr que si on tentait aujourd’hui d’organiser un événement comme celui de 1956 on aurait du succès. Je crois même que ça ne marcherait pas du tout. Un événement récent comme l’entrée de Mabanckou au Collège de France, pour ne prendre que cet événement parisien, l’a suffisamment montré ; identifier des intellectuels africains contemporains qui essaient de parler au nom du continent est assez difficile ; et, en plus, ils n’ont pas la légitimité de le faire au nom du continent, contrairement à ceux des années 50 qui avaient une légitimité intellectuelle et politique. Tous ceux qui participaient au Congrès en 1956 ont cette double qualité. A l’époque les intellectuels et les politiques se parlaient- C’étaient parfois les mêmes. Aujourd’hui ils ne se parlent plus.

///Article N° : 13763

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