Le Fil

De Mehdi Ben Attia

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Première réalisation de Mehdi Ben Attia, jusque-là scénariste, notamment co-auteur du scénario de Loin d’André Téchiné, Le Fil est une métaphore, celle de l’attachement de l’individu à son milieu, un attachement qui est à la fois inépuisable ressource et lieu d’un enfermement potentiel. Cette métaphore donne lieu à un film assez inattendu dans la forme, un récit d’apprentissage construit autour d’une migration de retour. Ni cinéma témoin, ni cinéma social, Le Fil nous plonge dans l’entre soi d’un monde aisé, conventionnel et un peu pesant, celui d’une bourgeoisie tunisienne partagée entre la famille et les amis. Malik (Antonin Stahly) qui vivait sa vie et travaillait à Paris, rentre en Tunisie où il retrouve sa mère (Claudia Cardinale), une mère à laquelle il ne sait comment révéler son homosexualité. Le film est militant dans le contenu, certes, mais dans une forme qui n’est pas celle à laquelle nous sommes habitués.
Par une série de vignettes courtes et vivantes, avec de nombreux rebondissements sans pourtant beaucoup d’action, Le Fil cherche à nous faire accéder aux débats intérieurs et aux émois du protagoniste au fil de la replongée dans un univers qui est le sien mais qui lui est étranger, du fait du décrochage à la fois sexuel, affectif et culturel. Le récit est ainsi construit autour des efforts déployés par le protagoniste pour s’affranchir non seulement des stratégies mises en œuvre autour de lui pour le faire entrer dans la norme sociale et sexuelle, mais aussi de la représentation qu’il a de la soumission de son entourage, celle de sa mère en particulier, à ces normes. Entre son travail d’architecte, sa collègue et amie homosexuelle avec qui il partage une certaine complicité, sa mère qui cherche un bon parti aussitôt éconduit, le temps passe et Malik se sent de plus en plus attiré par le jeune homme que sa mère héberge, Bilal (Salim Kechiouche).
Le Fil se démarque par une attention soutenue à la qualité de l’image, au cadrage et à la lumière, une esthétique en phase avec l’histoire qui contribue à la construction d’une représentation cohérente : celle d’un milieu fermé, secoué de façon transitoire dans ses fondements par le tourment d’une quête de liberté individuelle dont il ressort renforcé et largement indemne. Les différents moments sont des tableaux un peu figés qui privilégient les couleurs chaudes, dans les contre-jours comme dans les scènes baignées de lumière. Il en ressort une image soignée qui donne à voir des formes aux contours nets. Privilégiant les gros plans, les plans rapprochés, avec quelques plans moyens, il nous livre un récit à la première personne un peu rentré, le choix d’image tendant à rendre les expressions plus lisses, les corps plus plastiques.
Du film ressortent également quelques questions à peine effleurées, l’affirmation par les protagonistes d’un choix de vie homosexuel n’est peut-être pas la dimension la plus transgressive de cette quête du bonheur. En effet, l’amour porté par Malik à Bilal transcende également et peut-être avant tout les classes sociales, ce dont la mère de Malik semble consciente. Dans ces termes, la facture filmique et le récit ne donnent pas assez à voir des personnages pour nous permettre d’appréhender les termes de l’attachement immédiat que les deux hommes éprouvent l’un pour l’autre. Mehdi Ben Attia indique que « l’interdit [de l’homosexualité]dans la tête des gens est beaucoup plus social que politique » et, à ce titre, l’évocation de quelques moments de gêne de la jeune domestique vis-à-vis de Bilal avec lequel elle partageait auparavant ses repas jusqu’à ce qu’il ne devienne amant du fils de la maison et donc accède au rang des maîtres, est révélatrice. Si dans les dialogues, la jeune femme, dont l’appartenance religieuse est rappelée par son foulard, attribue cet embarras au fait que son père la punira d’avoir travaillé dans une demeure qui tolère le péché, le contexte et l’image posent la question dans d’autres termes. Comment vit-elle le nouveau statut de Bilal ? Personnage un peu en retrait, peu disert, la vision que Bilal a du nouveau monde dans lequel il est entré nous demeure inconnue, tout comme ses motivations. Les interrogerions-nous de la même façon si Bilal était une femme ? La mise en scène met peut-être en relief les normes différenciées qu’on pourrait appliquer au couple hétérosexuel et homosexuel, un couple qui par ailleurs reste dans une quête du bonheur conforme à l’idéal romantique indépendamment de l’orientation sexuelle…
L’avant-première du film au cinéma les Alizés de Bron, dans la banlieue de Lyon, était parrainée par deux associations, Coup de Soleil et Ecrans Mixtes. Elle a donné lieu à un débat intéressant qui nous a permis d’entendre un réalisateur très conscient de ses choix politiques et esthétiques, entre autres le parti d’ignorer l’homophobie dans sa violence politique, pour situer le récit dans la sphère privée et privilégier l’intime. Il en ressort une question pourtant essentielle laissée en suspend. Un film produit par la France, la Belgique et la Tunisie qui aborde de front la question des sexualités et de l’affirmation du droit de l’individu au bonheur dans ses choix de vie, de l’homoparentalité, sans jamais réinscrire cette approche dans un conflit entre la tradition et la modernité, ne s’affranchit pas pour autant de l’ambivalence du regard dans un contexte postcolonial.
Si Mehdi Ben Attia mentionne qu’il était quelque part entendu que le film ne serait pas montré en Tunisie, nous nous retrouvons dans un regard en France porté sur des sexualités vécues dans un pays du Maghreb, la Tunisie. Ce regard se construit à partir d’un ici dans la médiation implicite d’un public là-bas qui ne le verra pas, ce qui déplace la transgression dans un là-bas qui n’est pas sans rappeler un Orient fantasmé même si le film en évite les clichés. Ce film est adressé en premier lieu et directement à des publics qui sont en France et au-delà, est-il possible de ne pas l’oublier ?

///Article N° : 9467

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