L’édition à Rodrigues

Print Friendly, PDF & Email

Rodrigues est la plus petite des trois îles de l’archipel des Mascareignes. Jusqu’à une date très récente, elle été considérée, comme une sorte de « conservatoire » de la culture créole.
Longtemps mineure, la culture littéraire se développe peu à peu au rythme de l’ouverture progressive de l’île, de plus en plus visitée par les touristes en recherche de calme et « d’authenticité ».

D’une superficie de 109 kilomètres carrés, Rodrigues présente la particularité d’avoir un lagon d’une surface deux fois supérieure à celle des terres émergées. D’origine volcanique, l’île se situe à 560 km à l’est de Maurice, presque isolée au milieu de l’océan Indien. Elle fait partie de la République de Maurice et jouit d’un statut d’autonomie depuis 2002. La capitale est Port Mathurin (environ 8 000 habitants). Les Rodriguais sont au nombre de 38 000 et parlent le créole rodriguais. Le français est utilisé par une assez grande proportion de la population. L’anglais, langue administrative de la République, est très peu utilisé, sauf dans les institutions scolaires. Sur la carte politique de l’Afrique, Rodrigues est considéré comme le territoire habité le plus à l’est du continent, depuis que les Britanniques ont décidé, au moment de l’indépendance, de détacher l’archipel des Chagos de la République mauricienne et d’expulser ses 2 000 habitants afin de garder le contrôle de ces terres stratégiques. Rodrigues est la dernière île de l’archipel des Mascareignes à être occupée de façon permanente (au début du 19ème siècle). Son peuplement s’est essentiellement effectué à partir de Maurice. Cependant, cette île « sans sucre » n’a pas connu les grandes immigrations indiennes qui ont suivi l’abolition de l’esclavage, en 1834 (1). Dans le melting-pot mauricien où les habitants se scindent en plusieurs communautés (Musulmans, Indiens, Européens, Créole et Chinois), les Rodriguais se distinguent donc par leur homogénéité : comme aux Seychelles, ils sont Créoles – c’est-à-dire descendants d’Africains – à 97 %.
A ce particularisme communautaire, se rajoute le fait que l’île a vécu dans un très grand isolement jusqu’au milieu des années 50 où aucune liaison maritime régulière n’existait avec Maurice. Puis, de 1955 jusqu’au milieu des années 70, Rodrigues fut ravitaillé par le seul Mauritius pride qui venait accoster une à deux fois par mois. Aujourd’hui encore, les seules liaisons aériennes sont avec Maurice. Une liaison aérienne directe avec La Réunion, ouverte en 2005, n’a tenu que quelques mois…
Historique de l’écrit dans l’île
Avant de traiter de l’édition rodriguaise, il convient cependant de souligner que Rodrigues dispose d’un important patrimoine littéraire issu de l’oralité, proche à bien des égards de celui de Maurice (2) tant au niveau de la narration (les « sanpek » succèdent aux « sirandane ») qu’au niveau du contenu des contes (avec le fameux Petit Jean). Une partie de ceux-ci a été publiée dans quelques ouvrages des années 70 (3). L’île de Rodrigues, n’a pas la même histoire en matière d’imprimerie que les autres îles des Mascareignes. Selon Auguste Toussaint (4), « l’île Rodrigues n’a reçu sa première imprimerie qu’en 1980. Celle-ci sert surtout à imprimer le journal Le rodriguais, dont le premier numéro vit le jour le 23 décembre 1980. » Cette imprimerie était située aux entreprises rodriguaises. Auparavant, les journaux locaux étaient imprimés à Maurice puis envoyés à Rodrigues par bateau. Ce fut le cas du journal Le rodriguais qui commença sa parution à partir de 1957 (5) mais aussi, à partir de 1971, du second journal de l’île, Le Courrier des îles, aujourd’hui disparu. Cette situation est parfaitement logique et n’est pas due à une quelconque aversion des Rodriguais pour la chose écrite ou imprimée. En réalité, durant très longtemps, l’île a été sous-peuplée, sa population était de 140 habitants en 1804 puis de 495 en 1851 (6) et, comme il a déjà été écrit, dans une situation de grande dépendance d’approvisionnements par rapport à Maurice.
Le milieu éditorial
De nos jours, Rodrigues ne compte qu’une seule maison d’édition locale : les éditions Payenke qui se sont spécialisées dans l’édition d’ouvrages à destination du marché touristique : Les délices de Rodrigues (2002), Guides de Rodrigues (2003), Rodrigues, le petit livre (2004), Guides de Rodrigues touristique (2005) et Guide de l’hébergement (2006). Aucun de ces ouvrages n’a été imprimé à Rodrigues car celle-ci ne compte que trois imprimeries qui n’impriment qu’en noir et blanc et ne font que des travaux de ville : Cardinal Printing, antenne de la maison mère de Maurice, Le solitaire et Rod Print qui imprime les deux journaux locaux, dont L’organisation, l’organe officiel du parti OPR (Organisation du Peuple Rodriguais). Les propriétaires de Payenke ne sont d’ailleurs pas uniquement éditeurs et ont bien d’autres cordes à leur arc, en particulier table et chambres d’hôtes (7), l’édition ne suffisant pas pour vivre.
La production
L’apparition de Rodrigues dans la littérature mondiale est très ancienne. En effet, la parution de l’ouvrage de François Leguat, Voyages et aventures de François Leguat et de ses compagnons en deux isles désertes des Indes orientales en 1708 à Londres, est un classique de la littérature de voyage et l’un des tout premiers ouvrages se déroulant dans les Mascareignes. Depuis, Rodrigues a fasciné beaucoup d’auteurs de la littérature francophone entre autre Le Clézio (Voyage à Rodrigues) ou Ananda Devi (Soupir). Plus près, des auteurs mauriciens ont également écrit sur cette île magnifique : l’historien Alfred North Coombes (Island of Rodrigues, The vindication of François Leguat), Chantal Moreau (L’histoire maritime de Rodrigues), Lilian Berthelot, Christian Nemorin (Mille petits quotidiens à l’Île Rodrigues) ou Thierry Château (Cité taule). Malgré cette accumulation de titres, la littérature rodriguaise est probablement la plus récente de l’Océan Indien. A tel point, que le monument qu’a représenté en son temps l’Anthologie de la nouvelle poésie créole, parue en 1984, ne parle absolument pas de Rodrigues, alors qu’elle parle de Sainte Lucie et de La Dominique (8). En effet, le premier ouvrage paru sur l’île date de 1979. Ce « recueil de poèmes, réunis sous le titre significatif de « Rodrigues s’éveille », a été publié par l’Organisation (9) l’an dernier avec une préface de Serge Clair et des illustrations d’A. Bégué. Rodrigues, la mal-aimée et la mal connue, veut enfin faire entendre sa voix longtemps paralysée (10)« .
Puis s’ensuit un recueil de contes écrit au milieu des années 80 (11) par Jacques Edouard, résultat d’un concours littéraire. Celui-ci deviendra le premier président de l’Association Littéraire et Culturelle (ALC) de Rodrigues. Suivront, par la suite Kont ek lezann morisyen, texte de Nöel Allas,co-lauréat du prix Antoine Abel aux Seychelles en 1997 (12), édité dans un ouvrage collectif seychellois, et Ode à la liberté, publié en 2005 (13), un recueil de poèmes primé lors du concours organisé par la commission des Arts et de la Culture dans le cadre des commémorations de l’anniversaire de l’abolition de l’esclavage. En 1999, Ledikasyon pu travayer, éditeur mauricien, publie un ouvrage de comptine rodriguaise pour enfants. En novembre 2004, sort chez Vizavi, dans la série Tikoulou, le premier livre pour enfants ayant l’île pour cadre : Tikoulou à Rodrigues. Cet album a eu un premier tirage de 5 000 exemplaires (3 300 en français, 1 700 en anglais), ce qui représente un joli chiffre (14). L’auteur de cet album était un jeune habitant de Rodrigues, Valentin Donzé âgé de 14 ans à l’époque. Enfin en 2007, a été édité aux éditions mauriciennes Finmark le premier roman écrit par un auteur rodriguais : Allia de Jana Collet (15). Malheureusement, le médiocre travail de l’éditeur (fautes d’orthographe en nombre considérable, césure inappropriée, etc.) n’a pas permis d’en faire un réel événement. A ces quelques tentatives peut se rajouter le projet BEFA soutenu par l’UNICEF pour lequel 17 livrets réalisés par des stagiaires ont été distribués à la jeunesse de l’île (16) mais aussi les mémoires et témoignages (2000) d’André Lélio Roussety, Si Rodrigues m’était conté (2007), recueil de l’Alliance française ou Rodrigues raconté (2007) par Benjamin Gontran. Cet ensemble d’ouvrages, tous édités à Maurice, ne forme pas un corpus de textes très étoffé. Comme le fait remarquer Arlette Bégué, ancienne Commissaire aux Arts et à la Culture : « Les rayons de nos bibliothèques ne s’affaissent pas aujourd’hui sous le poids des écrits rodriguais. (17) » Cependant, la présence d’une tradition de l’oralité et d’une activité théâtrale importante fait qu’un certain nombre de personnes se déclare poètes ou écrivains, même si leurs œuvres n’ont pas été validées par un processus éditorial. Jean Pierre Soussigne et Noël Allas en recensent 90 dans leur inventaire culturel de 2004 (18).
Les langues
Malgré une présence très forte de l’anglais à l’école et dans l’administration, tous les ouvrages, individuels ou collectifs, écrits par des Rodriguaissont majoritairement en français ou quelquefois en créole rodriguais. De la même façon, la demande émanant de la clientèle touristique est essentiellement francophone. L’ouvrage Tikoulou à Rodrigues, par exemple, s’est vendu entre novembre 2006 et mai 2007 à 78 exemplaires en français contre 5 en anglais.
La diffusion
Le nombre de librairies est de cinq pour toute l’île : Librairie Bold Endeavour à Port Mathurin, une librairie à La Ferme (2ème ville de l’île), une à Mont Lubin (au centre) et deux autres à l’enseigne de la librairie mauricienne Allot : une en plein cœur de Port Mathurin, l’autre à l’aéroport. Mais, à l’exception des deux de Allot, les autres ne sont guère plus que des dépôts de livres scolaires A ce maillage s’ajoutent les magasins des hôtels qui proposent quelques ouvrages au milieu de maillots de bain et de cartes postales. Le chiffre d’affaires le plus important reste celui de la librairie de l’aéroport. L’ouvrage Tikoulou à Rodrigues, par exemple, y est exclusivement diffusé. Les prix proposés par les deux librairies Allot pour l’ensemble de leur stock sont les mêmes qu’à Maurice, les dirigeants de celles-ci ne voulant pas pénaliser la population rodriguaise (19). La majorité de la clientèle reste touristique, la population rodriguaise étant d’un niveau de vie plus pauvre que leurs compatriotes mauriciens.
Comme dans beaucoup de pays, l’essentiel du marché tient au milieu scolaire. Les six écoles secondaires (toutes privées) et les 13 écoles primaires (toutes publiques) ont, comme dans le reste de la République mauricienne, une petite bibliothèque composée d’ouvrages non scolaires ou, à défaut, un « coin livres » pour les enfants de l’établissement. Pour renouveler ce fond, le ministère leur accorde théoriquement un budget annuel de 4 000 Roupies, complétés par l’association des parents d’élèves si nécessaire.
En matière de lecture publique, depuis 1980, la situation a beaucoup évolué à Rodrigues. Une nouvelle bibliothèque publique a ouvert ses portes en mars 2006. Dotée de 20 000 livres, avec une petite section jeunesse, la bibliothèque rencontre une grosse affluence, en particulier le samedi où plus de 300 lecteurs se pressent dans ses locaux. Cette institution dispose d’un petit budget (300 000 roupies annuellement en 2005) pour le renouvellement de ses collections.
Quatre Centres de Lecture et d’Animation culturelle (CLAC) ont été ouverts avec l’aide de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) : Malabar, Grande Montagne (premier à avoir été ouvert en 2001), Rivière Coco et le dernier inauguré en avril 2007 à La ferme. Ces CLAC ainsi que la bibliothèque publique achètent leurs ouvrages à Maurice, notamment chez les Editions de l’Océan Indien, Le printemps, Allot et Le cygne.
En 1998, l’alliance française a installé à Pointe Canon, tout près de Port Mathurin, une antenne qui compte près de 300 usagers dans sa bibliothèque. Enfin, régulièrement, les Editions de l’Océan Indien, organise une foire aux livres, avec une mention spéciale en 2006 où la journée mondiale du livre patronnée par l’Unesco y fut célébrée. Rodrigue n’est donc plus le désert culturel qu’il fut.

1. Robert Chaudenson, La littérature orale rodriguaise in Littérature mauricienne, Notre librairie, N°114, juillet – septembre 1993.
2. Pour plus de détails, cf. Robert Chaudenson, Des îles, des hommes, des langues, L’harmattan, 1992.
3. Contes créoles de l’Océan Indien, M. Carayol et R. Chaudenson, Cilf, 1979., mais aussi des mêmes auteurs : Lièvre, grand diable et autres et enfin Les aventures de Petit Jean, les deux derniers en 1978, chez le même éditeur.
4. Toussaint Auguste, La diffusion de l’imprimerie dans l’Océan Indien in Le mouvement des idées dans l’Océan indien occidental, Actes de la table ronde de Saint Denis, 22-25 juin 1982. Toussaint ne parle pas de l’île Rodrigue dans son ouvrage phare : Early printing in the mascarene islands 1767 – 1810
5. Lilian Berthelot, La petite mascareigne : aspect de l’histoire de Rodrigue, Port-Louis, 2002
6. cf. Rodrigue, l’île désirée, Centre de recherche india – océanique, 1985, Saint Leu (Réunion).
7.
Pour une présentation de la famille Baptiste, voir Géo N°298, de décembre 2003.
8. Anthologie de la nouvelle poésie créole
, Editions caribéennes, 1984. ISBN 2-903033-50-1.
9. L’organisation
était le nom d’un journal local de l’époque.
10. Robert Furlong, Voix rodriguaise in Journal of the Mauritius institute of education, no. 3, avril 1979.
11. Jacques Edouard, Contes de Rodrigues, Editions de l’Océan Indien, 1985.
12.
Le prix Antoine Abel, du nom d’un écrivain seychellois aujourd’hui disparu, est un concours littéraire en créole, organisé par l’Institut créole de Victoria (Mahé – Seychelles).
13. Ode à la liberté ; une anthologie de la nouvelle poésie rodriguaise
, 2005, édité par le Centre Nelson Mandela et par la Commission des arts et de la culture de Rodrigue. ISBN 99903-904-7-9.
14.
Il n’a pas été retiré depuis.
15.
Cf. article écrit par l’auteur de ces lignes :[ici]
16. La brochure Education de base pour adolescents : Rodrigue rend compte de ce projet et donne la liste illustrée des publications.
17. Ode à la liberté
, Op. Cit., Avant-propos, p.5.
18. Soussigne, Jean Pierre, Allas, Noël, Etude pour la promotion et le développement de la culture et des industries culturelles, 2004. Commandité par l’Ambassade de France à Maurice.
19. Expérience tentée sur plusieurs titres différents, exclusivement édités à Maurice : Cuisinons mauricien 1 et 2, Rodrigues, île escale, Tikoulou, Le conflit désarmé, The island of Rodrigues, Histoire de Rivière noire…
Bibliothèque Nationale et Universitaire de Strasbourg///Article N° : 10098

  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Benjamin Gontran, auteur de Rodrigues raconté (2007)
L'archipel des Mascareignes
Le Clézio, Voyage à Rodrigues, 1986
Allia de Janat Collet




Laisser un commentaire