Léopold Sédar Senghor (1906-2001) : à l’orée de son centenaire

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Léopold Sédar Senghor, le président-poète, s’est endormi dans l’éternité, le 20 décembre 2001, à Verson, au cœur de la Normandie (France), après avoir brillé de tout son éclat au firmament des Hommes de Lettres. De 1960 à 1980, il est le président du Sénégal. Durant cette période, il contribue à la consolidation de l’unité et de l’indépendance du continent. Avec sa disparition, le monde littéraire a perdu l’un des piliers de la poésie ; l’Afrique et la Diaspora l’un de ses fils prodigieux.
A l’orée de la célébration de son centenaire, nous rendons hommage à l’homme qui a marqué des générations d’intellectuels du monde noir.

Le fils de Ngnilane Bakhoum et de Diogoye Basile Senghor est né le 9 octobre 1906, à Joal. Léopold Sédar Senghor aurait aujourd’hui 99 ans. Le monde culturel s’incline devant celui que l’on désigne par les métaphores suivantes :
L’illustre poète, le chantre de la Négritude, l’homme de culture et de dialogue, le visionnaire, le mécène et le protecteur des Arts et Lettres, le fer de lance du mouvement de la francophonie, l’avocat du métissage culturel, le prophète la civilisation de l’universel, le Père de la nation, l’immortel de l’Académie Française. Enfin, l’humaniste a tiré sa révérence pour le royaume des ombres.
L’actuel président de la République, Me Abdoulaye Wade, avait tenu à organiser des funérailles grandioses pour Senghor, le Père de la Nation du Sénégal. Il a déclaré l’année 2006, « Année Senghor » et souhaite que le centenaire de sa naissance soit célébré avec l’éclat approprié. Les manifestations culturelles (galas, colloques, séminaires et récitals de poésie) débuteront le 1er janvier 2006 pour donner à cet événement la dimension qu’il requiert. Les hommes et femmes de lettres vont revisiter l’œuvre de Senghor. La ville de Joal, « le royaume de son enfance » sera à l’honneur.
La Galerie Nationale d’Art de Dakar a entamé une exposition sur l’œuvre et la vie de celui qui a tenu les rênes du pays durant deux décennies. Elle a pour but de faire connaître à la jeunesse son œuvre et son itinéraire exemplaires, car c’est rendre justice à celui à qui, selon les termes de M. Birame Diouf, ministre de la culture du Sénégal :
« La Nation a prouvé sa totale solidarité en honorant un homme qui avait fait de l’unité nationale son ambition première et même son leitmotiv. »
l’homme
Né au cœur du pays sérère, Senghor a une vision idyllique de son village natal qui symbolise le royaume de l’enfance, « le paradis de mon enfance africaine qui gardait l’innocence de l’Europe ».
Joal
Je me rappelle
Je me rappelle les voix païennes rythmant
Le Tantum ergo
Et les processions et les palmes et les arcs de
De triomphe.
Je me rappelle la danse des filles nubiles
Les chœurs de lutte – oh ! La danse finale
Des jeunes hommes, buste
Penché, élancé, et le pur cri d’amour des
Femmes
Kor Siga !
Élève à la mission, sa culture animiste se heurte à sa foi chrétienne. Il est éduqué par les religieux français au séminaire de Saint-Joseph de Ngasobil (1914-1922), puis, fréquente le collège séminaire de Libermann à Dakar, de 1923 à 1927. Là, il rencontre le Père Lalouse qui déniait aux Noirs toute culture et civilisation. Cela marque le début d’une étape décisive, car de cette rencontre germe l’idée de montrer au monde que la culture africaine est porteuse d’une civilisation différente, mais égale aux autres civilisations.
« Je ne remercierai jamais assez l’ancien Père Directeur, qui, en me forçant à la contestation et à la réflexion, fut le premier à me donner non pas le nom, je dis « l’idée » de Négritude » (1)
(Léopold Sédar Senghor « L’Accord Conciliant ». Börsenverein des Deutschen Buchhandels. Francfort am Main. 22.9.1968. p. 45)
Senghor, l’humaniste
Nous célébrons l’humaniste qui a métamorphosé ce petit pays, le Sénégal, en une terre de culture, de tolérance et de paix, respectée et appréciée dans le monde entier. Le pays du président-poète, cette étiquette nous la devons à Léopold Sédar Senghor qui a conduit les rênes de l’état durant deux décennies et a marqué la vie culturelle de son empreinte indélébile.
Sous l’ère senghorienne, les artistes en tous genres ont vécu leur heure de gloire. Senghor a promu le développement des Arts et Lettres. Tous les secteurs artistiques ont bénéficié de sa protection, de la création littéraire aux arts plastiques et artisanaux.
Toutes les manifestations culturelles à l’époque de Senghor (1960-1980) : colloques, tables rondes, conférences et le point culminant « Le Festival des Arts Nègres », en 1966, ont transformé ce petit pays, le Sénégal en terre de culture : « La Grèce Noire » comme il l’appelait lui-même. Il a donné à ses concitoyens le goût des Belles-lettres, de la maîtrise de la langue et des joutes oratoires. L’académicien fut un ardent défenseur des néologismes qui reflètent une réalité typiquement africaine. Ainsi les africanismes « primature » (service du Premier Ministre). « La gouvernance »: siège du gouverneur régional), « cadeauter » (faire un cadeau) « station-essence » (station-service) sont entrés dans le lexique français.
Nous célébrons l’humaniste qui a conféré au dialogue des cultures une signification profonde dans ce pays où chrétiens et musulmans marchent la main dans la main. À l’heure où les fanatiques transmettent une image caricaturale de la religion du prophète Mohamed (P.S.L.), le Sénégal demeure un exemple de cohésion interreligieuse et pacifique. L’Homme d’État a contribué au brassage ethnique doublé d’une tolérance interconfessionnelle. C’est l’un des rares pays au monde où l’enseignement catholique accueille la majorité musulmane.
C’est également à Senghor que l’on doit la laïcité de l’État. Catholique fervent, il a présidé aux destinées de la nation dans un pays à majorité musulmane à 95%. Il n’a jamais favorisé ni son ethnie ni les confessions religieuses de sorte que le Sénégal a pu être épargné par les conflits ethniques et religieux. Le système d’internat qu’il avait institué, avait non seulement favorisé le brassage scolaire et la confrontation intellectuelle, mais aussi il a forgé l’actuelle élite du pays sur le plan politique.
Maître, vous avez mérité de l’Histoire un jugement positif. Votre vie, votre œuvre, votre caractère commandent le respect et l’admiration. L’histoire reconnaîtra en vous un pionnier de taille qui a légué à la postérité une œuvre littéraire et un vécu humaniste exemplaires. La vie sobre que vous avez menée au crépuscule de votre vie témoigne de votre détachement pour le matériel. Seule la richesse spirituelle et intellectuelle réjouissait votre âme de Poète.
Nous rendons hommage au président-poète qui, au travers de nombreux écueils, a su affirmer l’identité culturelle de toute une race et redonner une fierté et une dignité à l’Afrique et à la Diaspora noire. Notre modeste témoignage se veut le reflet de notre respect et de notre reconnaissance envers le Poète.
Le testament littéraire de Senghor
En raison de son état de santé, Léopold Sédar Senghor n’avait pas pu présenter sa communication à L’UNESCO, lors de la commémoration de son 90e anniversaire. Dans son message vidéo, il avait retracé les grandes lignes de sa philosophie, à savoir :
1. La Négritude
2. La francophonie
3. Le métissage culturel
« En regardant derrière moi, je demeure plus que jamais convaincu que le métissage culturel est un idéal de civilisation »
Il avait notamment déclaré :
« Or donc, j’ai toujours rêvé de concilier Francophonie et Négritude. Ce rêve est maintenant une réalité. Il peut aujourd’hui le devenir davantage. Les fantastiques progrès de la science et de la technologie ont mis entre les mains des hommes et des peuples des instruments de communication qui les rapprochent un peu plus les uns des autres, pour peu qu’ils en manifestent le désir. C’est le grand défi du monde actuel. Je sais aussi que c’est le défi que se lancent à elles-mêmes Francophonie et Négritude. Il est d’autant plus nécessaire de le relever que nous sommes dans « l’ère du monde fini » pour parler comme Paul Valéry, qu’il s’agit, dans ce monde bouleversé et transformé, d’exprimer nos différences et d’y faire triompher la dignité, la justice et la liberté, qui, ensemble, constituent le fond de notre idéal commun. »
Faisant appel aux valeurs républicaines, le poète avait adressé aux autorités françaises, un appel à la tolérance. Aujourd’hui où des milliers d’émigrés Africains sont menottés et brutalement refoulés manu militari en plein désert du Sahara, son appel s’adresse aux pays frères, et à toute l’Europe qui transforme ses frontières en un véritable bastion de fils barbelés.
« Que la France reste accueillante aux autres selon sa tradition et dans le cadre de ses lois. Et qu’elle reste le foyer irradiant de la Francophonie. »
Visionnaire, le président-poète avait abordé le thème de la femme et de l’enfant, une des préoccupations majeures de la société à l’heure où la violence contre les femmes et la pédophilie prennent une ampleur inquiétante. Le Poète devait déclarer :
« La dignité, une revendication éternelle de l´homme, de la femme et des peuples. Elle prend en ces temps, une dimension nouvelle. Le respect des Droits de l’homme est non seulement devenu une exigence personnelle et collective, mais il fait partie des conditions de la coopération internationale. Le droit de la femme à l’instruction est une nécessité absolue à son propre épanouissement comme au développement. La protection de l’enfant s’impose plus que jamais. Nous ne disions pas autre chose, Césaire, Damas et moi, il y a quelque soixante-cinq ans, lorsque nous lancions le mouvement de la Négritude et que nous revendiquions, pour les peuples noirs, la reconnaissance de leur personnalité, en un mot de leur dignité. »
Faisant allusion à la crise économique qui secoue le monde et à l’appauvrissement des sociétés africaines, le poète a continué en ces termes:
« Mais au seuil du troisième millénaire, une autre revendication habite deux tiers de l’humanité : celle d’une plus grande justice dans le partage des richesses. Certes, l’économie doit être gérée dans la rigueur et la vertu. Mais elle ne doit pas ignorer l’être humain, son génie, ses capacités, son mystère. Il est au cœur de toutes choses, de sa réalisation individuelle comme au développement de la communauté et de la nation. Gérer dans la rigueur ne doit cependant pas empêcher de réduire la misère et la pauvreté. Tout au long de mon action publique, mon seul objectif fut d’associer ces impératifs apparemment contradictoires mais en réalité très complémentaires. Solidarité et partage, justice et dignité : des mots qui claquent comme pour nous appeler tous à nos devoirs. »
(Toutes les citations sont tirées de cf. « Message de Léopold Sédar Senghor » à l’occasion de la célébration à l’UNESCO de son 90e anniversaire. Paris 18.10. 1996)
sa dernière publication : La Rose de la Paix
Le titre du livre est tiré d’un poème de William Butler Yeats « The Rose of Peace »
« Et Dieu ordonnerait que sa guerre cessât,
Disant que toutes choses étaient bien,
Et doucement ferait une paix de rose,
Une paix du Ciel avec l’Enfer » p. 28
Ce recueil de poèmes est le fruit d’un travail de longue haleine : la traduction en français de poèmes anglais mis en vers par le président poète. Senghor-traducteur est la dernière facette que l’homme de culture lègue au monde littéraire. Entre 1967 et 1977, il a traduit près de soixante-dix œuvres de poètes des 19e et 20e siècles. Ils ont pour nom : Gerard M. Hopkins, Thomas S. Eliot, Willian B.Yeats et Dylan Thomas, soit la totalité de « The Wreck of Deutsch land » (Le naufrage du Deutschland) un poème de 35 strophes de Hopkins et « The Waste Land » La terre vaine) d’Eliot :
« La Terre vaine
Car j’ai vu de mes yeux la Sibylle elle-même
à Cumes,
Penchée sur une petite amphore, et comme les
Enfants lui disaient :
« Sibylle, que veux-tu ? Elle répondait : Je veux
mourir »
Pour Ezra Pound
Il milgrior fabro »
Afin de redonner à ces poèmes toute leur splendeur dans la langue de Racine, Senghor s’allie les services d’un « native-speaker », Mr. Amery, Directeur de l’institut britannique, chargé d’enseigner l’anglais aux ministres et députés sénégalais. Durant dix ans, les deux hommes entretiennent une étroite collaboration. Pour Senghor, cet exercice représentait une « agréable, mais fructueuse récréation » au milieu de ses activités, car il n’avait jamais eu l’intention de les publier. Sur initiative de M. Alan Furnes, ambassadeur de Sa Majesté Elisabeth II dans les années 90, et avec l’accord du Président, les poèmes qui se trouvaient encore entre les mains de M. Amery ont pu être publiés. Nous sommes redevables à
M. Amery de conserver des copies de ces traductions. Grâce aux conseils avisés de ce dernier, Senghor traduit d’abord deux sonnets de Hopkins « No Worst » et « My own Heart »
« My own Heart
Mon cœur à moi, que j’en prenne un peu plus pitié ; que
Je vive triste en moi-même, désormais gentil.
Compatissant ; que je ne vive pas ce tourment de l’esprit
Avec ce tourment de l’esprit me tourmentant toujours » p. 145
En 1970, il commence à traduire « Wreck of Deutschland » (le Naufrage du Deutschland) de Gerard Manles Hopkins (1844-1899) paru en 1918. Hopkins, prêtre jésuite, a composé une ode qu’il a dédiée à la mémoire des 5 sœurs franciscaines, qui se trouvaient à bord du bateau, en partance pour l’Amérique. Elles furent exilées par les lois Falck et noyées entre minuit et le matin du 7 décembre 1875. (Une erreur s’est glissée dans la dédicace de Senghor qui donne 1975 au lieu de 1875. p. 146)
Le naufrage du Deutschland repose sur un événement historique qui avait fait la une de la presse britannique et allemande. Le 7 décembre 1875, le bateau à vapeur allemand est pris dans une tourmente de neige et fait naufrage non loin de l’embouchure de la Tamise. Durant la catastrophe, l’une des religieuses, d’une stature imposante et animée d’une foi ardente incite ses compagnes à ne pas fléchir. Debout, elles invoquent à haute voix le Seigneur, crient le nom du Christ jusqu’à ce que les vagues les emportent. Ému par une telle tragédie, Hopkins a écrit cette ode durant son séjour dans le nord de la Cornouailles. Le long poème renferme de nombreuses allusions bibliques et frappe par la force des images et des mots. La symbolique du récit se résume en quelques mots : la puissance de Dieu sur la nature et l’homme, et l’échec de l’être humain depuis le péché originel comme le suggèrent les premiers vers
Le naufrage du Deutschland
« Toi qui me domptes
Dieu ! Qui donnes le souffle et le pain ;
Grève du monde, mouvement de la mer ;
Seigneur des vivants et des morts » (p. 146)
Ce travail de traduction concrétise la pensée senghorienne qui se veut une ouverture sur le monde, « une ceinture de mains fraternelles », comme l’indique le fronton de sa fondation à Dakar. Le poète se reconnaît dans toutes les communautés, car, à la limite, elles partagent les mêmes expériences humaines. Senghor donne ainsi vie au dialogue de cultures qu’il a tant prôné.
les obsèques nationales à Dakar
« Les morts ne sont pas morts
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis. » Birago Diop
Dès l’annonce du décès de l’ancien Président de la république, l’actuel Chef de l’État a décrété un deuil de quinze jours, qui a été largement suivi dans tout le pays et par toutes les communautés. Le cercueil de Senghor exposé le 28.12.2001 sur le parvis de l’Assemblée nationale a réconcilié tout un peuple. Drapés dans leur dignité et leur douleur, hommes, femmes et enfants de toutes ethnies, religions et tendances politiques se sont inclinés en silence devant la dépouille mortelle du Père de la Nation.
Dès les premières heures de la matinée, le peuple avait pris d’assaut la place Soweto où de longues files s’étaient formées afin de rendre hommage à l’ancien chef d’état. La foule venue de tous les horizons : de la brousse, des centres urbains les plus reculés et des pays amis, a attendu patiemment durant des heures afin de rendre hommage à ce grand fils d’Afrique. L’émotion et la douleur étaient à ce grand rendez-vous. À plusieurs reprises, la Croix-Rouge a eu à intervenir pour relever ceux qui s’évanouissaient devant le sarcophage. Elle a dû également aider des personnes du troisième âge qui avaient tenu à se déplacer, tel l’ancien Président de l’Assemblée nationale et écrivain, Amadou Cissé Dia (La mort de Lat Dior), l’un des derniers compagnons du président défunt.
Le pays tout entier, enveloppé dans un pudique voile de deuil, a réservé des funérailles dignes au Président-poète. Bien qu’affligées, toutes les personnes présentes au portes de l’assemblée ont fait preuve d’une grande retenue, d’un respect profond et d’un recueillement silencieux. Ce n’est que tard dans la nuit que la procession a pris fin pour permettre à tous ceux qui étaient venus de s’incliner devant le cercueil du Père de la Nation.
« On nous tue, mais on ne nous déshonore pas ». L.S.S.
Cette citation de Senghor qui est aujourd’hui la devise de l’armée nationale, reflète également les sentiments du peuple qui a voulu honorer le retour au pays natal d’un digne fils :
« Le retour de l’enfant prodigue »
Et mon cœur de nouveau sur les marches de la haute demeure
Je m’allonge à terre à vos pieds, dans la poussière de mes
Respects
A vos pieds, ancêtres présents, qui dominez fiers la grande
Salle de tous vos masques qui défient le Temps[. ..]
Paix paix et paix, mes Pères sur le front de l’Enfant prodigue »
hommage des populations éplorées
Devant l’Assemblée nationale, nous avons recueilli le témoignage de son peuple. Nous avons tenté de savoir quelles motivations poussaient les populations à faire la queue durant des heures et quelle était leur image de Léopold Sédar Senghor, le président-poète.
Nombre d’entre elles ne l’ont pas connu. Pourtant, tous ont attendu patiemment afin de rendre hommage au premier Président de la République.
Étudiantes de l’université de St. Louis :
« Nous n’étions pas nées quand Senghor a quitté le pouvoir, mais à l’école nous avons appris ses poèmes et appris tout ce qu’il a fait pour notre pays. Nos aînés nous ont beaucoup parlé de lui. C’est comme si c’était une histoire qu’on nous racontait et maintenant, nous voulons cultiver le récit et concrétiser tout ce que l’on nous a dit en le voyant au moins dans son cercueil. »
Un homme d’un certain âge:
« Je viens dire adieu à mon Président. Je l’ai connu quand j’étais à l’école primaire. C’était un grand homme, un symbole d’unité, un humaniste, un père et un grand-père. »
Une enseignante :
Cela fait six heures de temps que j’attends. Mais s’il le faut, j’attendrai même toute la nuit, car Senghor a beaucoup fait pour le Sénégal. C’est lui qui a écrit notre hymne national. Il a constitué les couleurs de notre drapeau, et surtout il a développé le concept de négritude. C’est ce qui m’a beaucoup marquée. Lorsqu’il était en France, Léopold Sédar Senghor a vu que les Français ne pratiquaient pas ce qu’ils nous apprenaient et c’est là qu’il a compris qu’il était un Africain, un Sénégalais et pas un Gaulois. Que le Tout-Puissant l’accueille dans son paradis ! »
Une Maman :
Nous l’aimions beaucoup. Nous avons beaucoup de détresse et nous sommes venus présenter nos condoléances. Que la terre lui soit légère et qu’il aille directement au paradis ! »
Un homme d’âge mûr :
Senghor était un grand homme, un unificateur. Il nous a appris la tolérance. Grâce à lui, nous vivons une situation paisible au Sénégal entre chrétiens et musulmans. Qu’il repose en paix ! »
Un grand-père :
Cela fait trois heures que j’attends, car je tiens à rendre hommage à mon président, il le mérite. C’est comme un parent pour moi. Voyez mon chapelet, c’est pour lui que je prie depuis que j’ai appris son décès .Que le Tout-Puissant l’accueille parmi ses élus ! »
Un étudiant en lettres :
« Qu’est-ce que la Négritude chez Senghor? Est-ce seulement un désir assimilationniste ? Non, mais c’est de l’enracinement et de l’ouverture d’abord et ensuite ce qui lui est très cher, à savoir, la construction de la civilisation de l’Universel. Il a essayé de prôner le nouveau citoyen du monde que doit être le Négro-Africain. Le Négro-Africain doit être un citoyen du monde et non plus un nègre asservi, complexé. Il n’y a pas de complexe à s’ouvrir à l’autre afin d’être enraciné. J’attends depuis maintenant trois heures de temps, s’il faut attendre plus longtemps, je le ferai, car le Sénégal, l’Afrique vient de perdre un grand homme. »
la veillée poétique
« Que m’accompagnent Koras et balafons
Que m’accompagnent woi (chants) et ritis (violon monocorde serer) »
Ces vers du Président-poète ont été largement exaucés par la communauté artistique qui a rendu un vibrant hommage à l’homme de culture, lors de la veillée poétique organisée au théâtre Daniel Sorano. La veillée a eu lieu sous la présidence effective du ministre de la Culture, M. Amadou Tidiane Wone, et des membres du gouvernement, dont M. Basile Senghor, ministre de la justice et neveu du défunt. Elle avait été précédée d’une marche funèbre. Bougies en mains, les participants ont suivi le cortège qui a ramené la dépouille mortelle de France jusque devant l’Assemblée nationale.
La veillée a débuté par une procession silencieuse d’artistes qui ont traversé la salle avant de monter sur la scène. Puis la Diva de la chanson sénégalaise, Yandé Coudou, qui a animé tous les meetings de l’ancien président depuis 1950, a entonné l’hymne qu’elle lui a consacré. De sa voix mélodieuse, elle a chanté le Lion Sérère et fait monter l’émotion que tout un chacun a ressentie. Les lutteurs sérères, ethnie du chantre de la Négritude, ont recréé l’ambiance des séances de luttes « back », des garçons et celles de danse de jeunes filles qui parsèment la poésie du Père de la Nation. Les divers groupes ethniques, tels les Diolas, les cousins à plaisanterie des Sérères, ont, selon leur tradition, loué le défunt par des chants et des danses réservés aux rois lorsqu’ils se retirent dans l’éternité. Concerts de koras et de tams-tams entrecoupés de mélopées sur air de « riti » (violon sérère) ont enveloppé la salle d’une atmosphère féerique. Le chœur de chanteuses wolofs a repris sur un ton émouvant la version « suma doom »„ (mon enfant) remaniée, consacré à Philippe. Plusieurs orateurs se sont succédé pour déclamer des vers, entre autres, le ministre de la culture, Amadou Tidiane Wone qui a récité le poème « Elégies pour Philippe-Maguilen » son ami et condisciple au lycée et à l’université de Dakar.
« Elégie pour Philippe-Maguilen Senghor »
« On l’a baigné pour les noces célestes, parfumé frais de vétiver
Allongé son corps long dans une bière de bois précieux.
Des jeunes gens ses camarades l’ont soulevé, porté sur leurs épaules hautes.
Sous les fleurs du printemps, les chants comme des palmes,
son peuple lui a fait cortège.
Tout son peuple tressé en guirlandes serrées.
Les prêtres et les marabouts, les employés les ouvriers, les délégations des nations amies
Les notables bien sûr ; je dis voici le Sénégal montant des
profondeurs :
Les paysans, les pêcheurs les pasteurs, et toute la Jeunesse
Qui se dit sans couture
De Bakel à Bandafassy, de Ndialakhar et Ndiongolor jusqu’au Cap Rouge.
Et tout au long des rues en pleurs, des noires avenues
prostrées sous le soleil de juin
La jeunesse pieuse, le portant sur son cœur, comme une médaille d’or vert ».
M. Amadou Tidiane Wone, ministre de la culture s’est remémoré ces instants émouvants au cours d’un entretien que nous avons eu avec lui :
« Des jeunes gens ses camarades l’ont soulevé porté sur leurs épaules hautes. »
« Je faisais partie de ceux qui ont porté le cercueil de Philippe dans l’église ». Senghor cisèle sa douleur dans des mots. Pour nous qui avons connu Philippe, le poète a décrit de façon sublime nos sentiments. Je pense que les poètes ont une manière de dompter la douleur et de nous en transférer une partie pour la partager avec nous et se la rendre plus légère. [..]. Je pense que l’homme politique Senghor a éclipsé le poète. Le poète va reprendre sa revanche sur l’homme politique. Je constate qu’aujourd’hui, dans les quotidiens de Dakar, les gens versent dans la poésie pour lui rendre hommage. La douleur serait-t-elle révélatrice des germes du poète qui sommeillent en chacun de nous? N’est-ce pas en ces moments de grandes douleurs que des vers nous viennent à l’esprit ? La poésie serait-elle la version sublime de la douleur ? Je m’interroge sur toutes ces questions en regardant la trajectoire des grands poètes du monde. Il semble que ce sont des âmes torturées, très sensibles qui perçoivent la tragédie de la condition humaine. Et elles restituent de manière si sublime les vers qu’elles nous offrent à lire. Senghor, le poète, va survivre et supplanter l’homme politique ».
(P.H.F. « A Bâtons rompus avec Amadou Tidiane Wone » www.Afrology.com, www.Afrikreal.de, www.arts.uwa.edu.au/MotsPluriels.html (university of Perth -Australia)
Un groupe de rappeurs composé essentiellement de jeunes filles ont déclamé « Femme nue, femme noire » en version moderne. Des extraits de Chants d’Ombre, Hosties Noires, Nocturnes, Lettres d’Hivernage ou Elégies majeures ont retenti en français, wolof, serer dans ce haut lieu. Imitant la voix du président, L.S. Senghor, Serigne Diaz Gonzales n’a pas pu achever la récitation de Chants d’Ombre et a éclaté en sanglots. Plus de 500 artistes se sont mobilisés pour faire de cette veillée, un spectacle grandiose à la mémoire de celui qui avait mis la culture à l’honneur. Cette soirée mémorable demeurera gravée en lettres d’or dans les annales de la communauté artistique.
la cérémonie religieuse et républicaine
In pace ad mortem (qu’Il repose en paix !)
Cette veillée a été suivie le lendemain des obsèques à la cathédrale de Dakar. L’église catholique a célébré dans le recueillement, les funérailles du Père de la Nation sous la direction de l’archevêque de Dakar, Mgr. Adrien Sarr et une centaine de prêtres. Conformément aux vœux du défunt, la messe a été célébrée en latin, en wolof, sérère et français, afin de respecter « l’esprit d’enracinement et d’ouverture » du poète.
Devant le parvis de la cathédrale, le cortège a été accueilli par les prêtres traditionnels sérères qui ont accompli les rites funéraires d’usage conformément à l’héritage culturel du président défunt. Les musulmans ont récité la Fatiha, mains tendues vers le ciel, tandis que les chrétiens ont égrené leurs chapelets et dit le rosaire. De toutes parts fusaient des bénédictions pour le défunt. Au cours de la cérémonie républicaine, le Chef de l’État a rendu un hommage émouvant.
« J’ai été son adversaire, mais malgré tout son admirateur. Il m’a donné la possibilité d’exprimer mes idées. » Abdoulaye Wade
Le Président Wade a retracé le parcours politique en mettant l’accent sur la vision que son prédécesseur avait de l’Afrique. Il a conclu en ces termes :
« Un homme d’une telle dimension n’appartient plus au Sénégal, il appartient à toute la race noire qu’il a su chanter. Il est le symbole de l’universel, de la non-discrimination, de l’antiracisme ».
Après l’hommage de la république, le catafalque drapé des couleurs nationales s’est ébranlé vers sa dernière demeure. Le président Léopold Sédar Senghor a été ensuite inhumé au cimetière catholique de Bel-Air (Dakar) dans la plus stricte intimité. Il repose auprès de son fils, Philippe-Maguilen.
Conclusion
L’illustre Poète a donné à la littérature africaine ses lettres de noblesse et il lui a assuré une place de choix dans la Francophonie et dans le monde entier. Son dévouement à la cause des Arts et Cultures Nègres a assuré leur rayonnement universel et la reconnaissance qui leur est due dans le concert des nations.
Léopold Sédar Senghor, figure de proue du monde noir, laisse à l’Afrique et à la Diaspora un trésor culturel en héritage Il revient à tout Africain de le faire fructifier afin que la dignité de l’Homme Noir soit respectée dans le monde entier.

1 : Léopold Sédar Senghor « L’Accord Conciliant ». Börsenverein des Deutschen Buchhandels. Francfort am Main. 22.9.1968. p. 45
2 : Communication personnelle d’anciens combattants de guerre. Dakar septembre 2004 et septembre 2005.
3 : Jacques Chevrier Littérature nègre. Paris : Hachette 1984 p.76
Janet G.Vailland Black, French and African. A Life of Leopold Sedar Senghor. Cambridge/Mass., London : Harvard University Press, 1990. « As soon as the Germans had taken Senghor s unit prisoner, they pulled the
4 : Les résistants de la première heure Joséphine Baker, décorée de la Légion d’honneur par le Général de Gaulle, Dominique Mendy, résistant sénégalais décédé au camp de concentration de Neuengamme, Décoré de la Légion d’honneur (cf. www.P.Herzberger-Fofana. Dominique Mendy : www.grioo.com), Isidore Alpha.Résistant antillais, décédé au camp de concentration de Wöbelin ; Raphaël Elizé, le maire martiniquais de Sarthe sur Sablé, (1929-1944) est décédé au camp de concentration de Buchenwald.
5 : 90ème anniversaire de Léopold Sédar Senghor à L’ UNESCO.Paris 18.10. 1996
6 : Leo Frobenius. Afrikas Kulturgeschichte. Zürich 1936. Reprint Wuppertal, Ed.Peter Hammer 1997.
Leo Frobenius. Histoire de la civilisation Africaine. Paris : Gallimard 1936, Le destin des Civilisations. Paris : Gallimard 1940
L.S. S. »Enfin Frobenius vint ! Mais quel coup de tonnerre, soudain, que celui de Frobenius !…Toute l’histoire et toute la préhistoire de l’Afrique en furent illuminés jusque dans les profondeurs. Et nous portons encore, dans notre esprit et dans notre âme, les marques du maître, comme des tatouages exécutés aux cérémonies d’initiation dans le bois sacré » L.S. Senghor :Liberté III.p. 392.
7 : « Die Schärfste Klinge » (la lame tranchante) Ce prix d’honneur de la ville de Solingen près de Düsseldorf est décerné aux personnalités qui marquent leur engagement en utilisant une langue spécialement élégante dans la forme et le fond au service de la paix. Jusqu’à ce jour, seules huit (8) personnalités ont reçu le prix. L.S. Senghor. fut le 3e lauréat.
8 : René Depestre. « Parole de petit matin pour L.S.Senghor. in : Présence Africaine-90 écrits en hommage aux 90 ans du poète-Président, Ed. UNESCO, Paris, 1997, p.41
9 : Léopold Sédar Senghor. Liberté 2- Nation et Voie africaine du socialisme. Paris : Seuil 1971.
Bibliographies
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G.Vailland Black, French and African. A Life of Leopold Sedar Senghor. Cambridge/Mass., London : Harvard University Press, 1990.///Article N° : 4244

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Les images de l'article
Le sarcophage de L.S. Senghor sur le parvis de l'Assemblee nationale, le 28.12. 2001 à Dakar. En noir : Pierrette Herzberger-Fofana, et à ses côtés en bleu : Mme Josiane Diop




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