L’expérience du roi Béhanzin

Entretien de Gérard Gansou avec Jean-Baptiste Adjibi

Cotonou
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A la veille du centenaire de la mort du roi Béhanzin, Jean-Baptiste Adjibi nous livre ici ses confidences d’éditeur et ses analyses de sociolinguiste sur ce symbole national et africain qu’est le dernier roi du Danxomé.

Béhanzin a quitté ce monde en 1906, c’était à Blida en Algérie. Pensez-vous qu’il serait fier du Bénin d’aujourd’hui ?
Ce qui ne doit pas lui déplaire, c’est qu’au Bénin, en Afrique et dans le monde, il fait l’unanimité. L’Histoire lui a donné raison. C’est bien pour son égo personnel mais aussi en terme de leçon, d’exemple pour les générations qui l’ont suivi et celles à venir, c’est un repère. Béhanzin est un héros. Un héros béninois et africain. L’héroïsme, surtout par les temps que nous vivons, est essentiel pour une nation. Sans héroïsme, pas d’Etat, pas de Nation.
Pensez-vous que le destin exceptionnel qu’il a eu est dû à la guerre coloniale qu’il a affrontée ou diriez-vous que de toute façon, il aurait marqué l’Histoire ?
Cet homme était un homme-programme. Le nom dont il s’était baptisé en accédant au trône se décline en une phrase entière et souligne une conscience claire de la dimension politique, géopolitique et manifestement historique de son avènement.
Gbê hin azin é ayi jroè…. Le monde tient l’œuf que la terre désire. Il fallait y penser !
Aujourd’hui, on l’appellerait simplement Désiré. Mais les noms dans nos cultures ont la profondeur et la richesse sémantique qu’on connaît. Le nom est fondateur ; c’est une parole-programme. C’est une sorte d’ADN moral de l’individu. Donc quelque chose qui est censé vous suivre et vous déterminer. Dans nos cultures, la plupart des noms, même libellés en un seul mot, appartiennent toujours à une chaîne plus complète. Même si  » Gbê hin azin ayi djro è  » a été contracté et francisé en un seul mot  » Béhanzin « , cette démarche de la dénomination litanique ne s’est pas perdue. On l’a retrouvée sous une forme plus folklorique chez certains chantres de l' » Authenticité africaine  » des années 1970.
Vous voulez parler de qui ? Tombalbaye ? Eyadema ? Mobutu ?
Je parle de Mobutu qui se déclinait aussi en Sésé Séko Kuku Ngbengu Wa Za Banga. Du point de vue linguistique et socioculturel, un nom comme celui-là, oriente la dénomination vers sa dimension sacrée et lui confère par conséquent une portée temporelle, politique. De manière opportuniste et quelque peu folklorique, donc démagogique, certains dirigeants comme ceux que vous mentionnez se sont servis de cette réalité pour consolider leur pouvoir. Mais souvent leurs peuples ont fini par se retourner contre eux. Or si vous prenez le cas de quelqu’un comme Béhanzin qui était très en phase avec son peuple, c’est l’ennemi qui l’a mis dehors et non son peuple. C’est dans sa conscience politique qu’il a puisé le désir de se baptiser de ce nom énigmatique qui lui est resté.
Peut-on dire que les dirigeants africains d’aujourd’hui ont des leçons à retirer de l’expérience de Béhanzin ?
Dans le cas du Bénin, Béhanzin est au panthéon des résistants. Avec d’autres, il symbolise la fierté, l’honneur, la dignité, la civilisation. Et pour cela, le régime révolutionnaire du président Kérékou n’a pas hésité à exploiter cette image entre 1974 et 1985. Mais c’était plus de la récupération idéologique que de l’éducation politique et civique. Au delà des considérations opportunistes, il convient de regarder l’histoire en face, d’en tirer des enseignements et de chercher à aller de l’avant. Le contexte actuel est peut-être différent mais cent ans, qu’est-ce que c’est ? Rien du tout. Lorsque j’enseigne aux élèves la guerre de 1870 [entre la Prusse et la France, ndlr], j’ai l’impression de parler de quelque chose qui s’est passé il y a quelques années seulement. Puis je me rends compte que 1870, c’est plus ancien que la colonisation du Dahomey. C’est dire si l’expérience politique de résistants africains comme Béhanzin, comme d’autres, peut et doit guider ceux qui aujourd’hui aspirent à des fonctions de représentation et au statut de dirigeant.
Pensez-vous que les dirigeants d’aujourd’hui se soucient d’être  » désirés  » comme le prônait Béhanzin ?
Je ne sais pas. Certains d’entre eux sûrement. Mais ce qu’on observe souvent c’est que quand ils n’utilisent pas la force et la contrainte, beaucoup dans le meilleur des cas, se fient davantage à leur porte-monnaie qu’à des arguments politiques pour convaincre les électeurs. Mais il est certain que ces pratiques dues à la pauvreté du plus grand nombre vont progressivement disparaître. Au fur et à mesure qu’une redistribution et une meilleure répartition des richesses vont s’opérer. Dans tous les cas, on peut espérer que ceux et celles qui s’intéressent aux affaires publiques soient porté (e) s par un certain désir d’être  » Désiré (e) s « .
En cent ans, Béhanzin a inspiré de très nombreux livres d’essayistes, d’historiens, d’écrivains, de dramaturges, de poètes ainsi que des films. Vous venez d’ajouter à cette longue liste un ouvrage à mi-chemin entre la biographie et la recherche historienne [éditions Afridic, septembre 2005].
L’auteur de ce livre est Annie Voisin, une collègue angliciste, à la retraite. Ce livre ne porte pas directement sur le roi Béhanzin mais sur un missionnaire français, le père Alexandre Dorgère, qui avait introduit le père Aupiais Dahomey.
Il y est néanmoins largement question du royaume d’Abomey…
Tout à fait. Et même de Béhanzin. Le livre d’Annie Voisin rend compte d’un face à face entre deux parties quasi irréductibles : d’un côté Alexandre Dorgère, un missionnaire français. Il venait de Nantes, au nom de l’église catholique pour évangéliser les Africains, dans un contexte où son pays, la France, tout en combattant le clergé sur le plan politique, entendait s’appuyer sur les missionnaires pour s’établir sur le continent. De l’autre côté, vous avez Gbê Hin Azin, héritier et roi d’un grand royaume avec une grande histoire, une grande fierté. Il est farouchement attaché aux valeurs culturelles, religieuses, monarchiques, aristocratiques de son royaume et donc férocement jaloux de son indépendance politique.
Comme le souligne la préface de Tidjani-Serpos, ce face à face a généré de l’amitié, du respect, de l’hostilité, de la réflexion, des fêlures, des blessures et finalement cette déportation à l’issue d’une guerre où l’humanisme missionnaire de Dorgère avait été écarté au profit du bellicisme arrogant de gens comme Jean Bayol.
Pourquoi à votre avis les Français n’ont-ils pas voulu tuer le roi Gbê Hin Azin une fois capturé ?
Peut-être parce qu’au fond d’eux-mêmes, ils éprouvaient pour lui un très grand respect. Ils l’avaient combattu mais sûrement tout en respectant les valeurs au nom desquelles il leur avait résisté. C’est très complexe. Dans son livre, Annie Voisin raconte même que du temps de Glèlè, les Français avaient déjà repéré dans le prince Kondo, héritier du trône, un obstacle potentiel à leurs plans futurs. A sa chute, les avis avaient divergé sur la manière de traiter son cas. Certains avaient suggéré une résidence surveillée ; d’autres persuadés de sa popularité et de sa capacité à rebondir tant qu’il demeurait dans son royaume, avaient fini par convaincre de la solution qui leur semblait la meilleure à savoir la déportation.
D’abord aux Antilles, puis en Algérie. Où il mourut en 1906
Tout à fait.
Ce centenaire tombe la même année que les élections générales au Bénin. Quelle coïncidence ! Y voyez-vous un signe de quelque chose ?
Peut-être le signe d’un patriarche mis en terre il y a un siècle et qui, depuis les flots, les airs et les temps, veille et surveille les Siens, à qui il a légué un héritage inestimable.

Annie Voisin, Un missionnaire nantais et la colonisation du Dahomey, Alexandre Dorgère, 1855-1900 ; éditions Afridic, collection Biographies, septembre 2005.///Article N° : 4059

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