A bout d’enfance

De Patrick Chamoiseau

Quinze ans après  » Une enfance créole  » (écrit en 1989, publié en 1993), Patrick Chamoiseau revient sur l’enfance du  » négrillon  » qu’il fut à Fort-de-France. Entre la grande sœur dite Baronne, la mère Man Ninotte et le père fascinant et distant,  » colonel des postes « ,  » son pire ami et son meilleur ennemi  » (74), l’enfant n’a pas de vraie communication avec cet  » obstacle flamboyant  » (73) entre lui et sa mère, mais il revient sur les images obsédantes du mystère de la maladie et de la mort:  » ces souvenirs de l’hôpital traversent toutes les mémoires  » (72). La narration au passé faussement naïve grâce à l’utilisation de la troisième personne revient sur les épisodes anodins traversés par le négrillon : la cour de récréation, l’arrivée des nouveautés, les escaliers roulants du grand magasin ou le cinéma, la découverte progressive des filles avec le questionnement autour de la sexualité, et, par-dessus tout, les apparitions de la haute silhouette du père. Elle est régulièrement interrompue par des paragraphes en italiques qui donnent au présent la parole à l’homme qu’est devenu le négrillon et qui avoue tenter de se reconstruire en rassemblant ces pans de mémoire :  » et te voilà mémoire qui cherche mon négrillon….te voilà négrillon qui nourrit ma mémoire…me voilà vous construisant ensemble  » (73). Le texte bascule alors et les petites scènes sans grand intérêt en elles-mêmes prennent sens dans la mesure où elles participent de cette quête de clarification qu’est l’acte d’écriture :  » combien de monstres l’homme d’à présent expédie-t-il dans son écrire ? combien délègue-t-il de peurs et d’envies dans le maquis de ses romans ?[…] toute écriture est nécessité presque organique de clarifier en lui un indicible chaos  » (76) mais ces  » quelques pages organisées  » , bien que  » nécessaires  »  » toujours l’apaisent faussement  » (76). Echec donc de l’entreprise de résurrection d’un monde disparu, échec de la compréhension des étapes de la construction d’une personnalité. Interrogation lancinante du rôle de la mémoire associée à l’imagination :  » Mémoire, je t’influence avec ces efforts de voyance, cette fausseté que je m’invente auprès des lieux anciens  » (164). Et le sens finit par affleurer. L’homme mûr voudrait se persuader de la  » prégnance des choses  » (164) au-delà du parking qui a remplacé l’école (164), de la maison incendiée (Une enfance créole) dans cette ville qu’il habite toujours et qui  » vit l’aventure de ce monde, en fluidité extrême  » (178). Ce roman des mille éléments évanescents à jamais perdus devient celui de la conviction qu’une seule chose demeure : la beauté :  » Aller, en devenir, dans l’estime toujours : le regard en inventeur du beau….seule permanence possible….  » (186).
Le charme de ce texte tient tout entier dans cette interrogation de l’homme qui prend conscience que le négrillon d’antan est perdu mais qu’il circule au fond de lui, dans cet aller-retour entre faits insignifiants et questions lancinantes. Il faut regretter la couverture rose présentant une petite fille à noeud qui est en décalage complet avec ce texte malgré ses yeux graves; la mère imposante qui pose sur la deuxième couverture rappelle que cet univers féminin fut la source des émois du négrillon. Quinze années ont donné une tonalité beaucoup plus nostalgique au récit d’enfance de Chamoiseau ; plus d’anecdotes charmantes, aucun créolisme, mais des bribes de scènes qui tentent de répondre au mystère de la personne et à celle de la fuite du temps ainsi qu’au pouvoir limité des mots.

A bout d’enfance, de Patrick Chamoiseau, Paris, Gallimard, 2005.///Article N° : 4060

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