Frères migrants, les lueurs de l’accueil

Frères migrants, le dernier livre de l’intellectuel antillais Patrick Chamoiseau, vient d’être publié au Seuil. Dans cet essai poétique, il dénonce l’immobilisme européen face à la crise migratoire et nous partage une pensée puissante sur l’humanité et la migration. Dédicacé à Hind Meddeb et Jane Sautière, documentariste et romancière qui oeuvrent aux côtés des exilés de Paris, ce texte lyrique entremêle l’évocation d’une misère omniprésente dans certains quartiers de la capitale et réflexion sur le chaos international dans lequel est plongée notre période trouble.

Patrick Chamoiseau écrit à Hind, à Jane, elles qui filment et écrivent, elles qui lui racontent, douloureuses : « En France, la Méditerranée est au coin de la rue, et la jungle de Calais que les pelles ont détruite n’arrête pas de surgir aux angles des boulevards!.. ». Et c’est de là que naît son dernier livre, Frères Migrants : des trottoirs de Paris. De ces bouts de bétons de la ville lumière où viennent s’échouer ceux à qui Jane, tous les matins, sert le petit déjeuner,  et dans les yeux desquels elle cherche la lumière.

Lueurs absentes des politiques des gouvernements, des villes, qui rejettent, éloignent, enferment la migrance. Éclats des gestes de ceux qui se solidarisent et tendent bras, couvertures, café, dans un souci d’humanité.

Patrick Chamoiseau est le père de la créolité, le frère spirituel d’Édouard Glissant et de sa vision en Archipel, de son idée du tout-monde. Alors quand il explique « L’accueil est un réflexe, un immédiat, comme une compétence de la sensibilité humaine qui surgit sous l’impact de l’inconnu, de l’imprévisible, une distorsion soudaine qui renverse l’esprit, dépasse la peur, et mobilise des sources et des ressources bienveillantes. […] En se dépassant lui-même, l’accueil appelle au cadre de l’hospitalité qui ne saurait atteindre sa plénitude sans poétique et une politique de la Relation», il ne nous surprend pas.

Que Chamoiseau se fasse fervent défenseur de la migration est cohérent avec l’entièreté de son œuvre. Frères migrants est un essai, une adresse semblable à celle rédigée quelques années auparavant avec Édouard Glissant L’intraitable beauté du monde, adresse à Barack Obama. Ce texte explore les concepts chers à l’intellectuel antillais « relation », « mondialité », et les transpose dans notre extrême contemporain : crise migratoire, capitalisme galopant, élection de Trump. Car pour Chamoiseau, le migrant des trottoirs parisiens est intimement lié au chaos international. Son errance et la souffrance dans laquelle elle le plonge sont le produit du capitalisme, de la course effrénée à l’accumulation de richesse et de la société du spectacle qui l’accompagne. Ce qui provoque la perte de la lucidité, du sens de la communauté, d’une forme d’humanité : « L’élection de M. Trump a commencé dès le premier migrant naufragé avec sa famille dans une mer d’indifférence. […] Ce qu’il y a de désespéré dans l’assaut aux frontières peut dans un autre contexte assaillir les urnes, zébrer d’irrationnel le ciel démocratique. »

Chamoiseau nous dit avec poésie : l’impérialisme est avant tout économique, les douleurs s’engendrent, les cultures se rencontreront quoi qu’il en soit. Ses mots forment des images, et injectent du beau là où on a pris l’habitude de n’entendre que des descriptions de violences, de douleurs, d’indigences statistiques. « C’est juste une lueur destinée aux hygiènes de l’esprit. », écrit-il à propos de ce texte sur sa quatrième de couverture.  Comme les étincelles surgies du métal frotté, Frères migrants provoque une embellie. Il touche cet endroit de nos cœurs qui se durcissent chaque fois que nos corps passent dans la rue, verticaux, à côté de ceux couchés des migrants qui attendent qu’on leur offre l’accueil.

Enfin, c’est une réflexion politique et poétique que nous partage l’intellectuel, héritage de la pensée Glissantienne. Avec lui la frontière ne fait pas que broyer « de la chair des espoirs et du sang », elle rassemble, met en relation ce qu’elle ne peut séparer : « le passage du vent, l’envolée des oiseaux, les dégagés de l’esprit et des grands sentiments. ».

Le texte se clôt sur une déclaration des poètes dans laquelle poésie et imaginaires rassemblés déclarent que le monde est à tous et que nul ne peut y être enfermés. Dans ces paragraphes finaux se côtoient un hommage à la Méditerranée et ses morts, un appel à faire communauté et prendre soin de l’humanité mais surtout une adresse à chacun d’entre-nous, une proposition vigilante : « L’effort est en chacun dans l’ordinaire du quotidien. Que le combat de chacun est le combat de tous. » Chaque individu, nous dit Chamoiseau, peut se faire luciole, et la multitude de petites lumières ainsi rassemblée viendra « garantir l’ampleur de cette beauté contre les forces contraires. » C’est ainsi que Frères migrants nous préserve du mal qui nous guette : l’apathie.

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