« Une identité, c’est une histoire que l’on se raconte »

Entretien de Patrick Chamoiseau avec Savrina Parevadee Chinien (2e volet) sur la question de la diversité des cultures en Martinique.

(premier volet publié le 31/01/08)

La Martinique est une mosaïque de cultures. D’après vous, comment se passe la cohabitation des différentes communautés au quotidien ?
Oh… il n’y a pas de communautés. Moi, je ne crois pas à ces histoires de communauté. Pour moi, c’est de la bêtise. La communauté est impossible dans la créolisation, le désir de communauté existe mais pour qu’il y ait communauté, il faut qu’il y ait une sorte d’organisation communautaire avec un référent central, une sorte de pouvoir qui donnerait le ton à la communauté. Là où on a un semblant de pouvoir c’est du côté des religieux. En Martinique ceux qui sont d’origine indienne ont un culte religieux que l’on appelle le bondieu-couli. Le prêtre indien ne représente pas une autorité communautaire, il ne peut pas dire aux gens pour qui voter…ah non, c’est impossible même s’il représente une sorte d’autorité spirituelle !
Et je crois que c’est pareil dans toutes les sociétés multi-transculturellles. Dans le culte religieux d’origine indienne, on a beaucoup d’Antillais d’origine africaine… le culte est devenu populaire. Les gens vont faire les sacrifices, ça leur appartient autant qu’à d’autres. Évidemment ce sont les gens d’origine indienne qui en sont les plus proches.
La seule « communauté » qui existe et qui a les moyens peut-être de maintenir son isolement c’est la communauté des descendants de colons, les Békés. Ils sont plus riches, ils ont toutes les terres, ils vivent dans des ghettos, ils veulent rester Blancs et ne veulent pas se mélanger… mais leur imaginaire est exactement le même que le nôtre. Ils essaient de maintenir l’illusion d’une pureté qui s’est focalisée sur la peau blanche… mais leur imaginaire est traversé par l’Inde, l’Afrique. Quand ils sont en face des Français, ils voient bien qu’ils ne sont pas des Français. Donc, il n’y a pas de communautés.
Il y a peut-être des désirs de rassemblement en fonction de la même origine parce que la condition est identique. C’est ce que l’on confond en France. Il s’avère que les ghettos sociaux et les ghettos économiques vont rassembler au même endroit et de la même manière et dans la même misère, les gens qui ont à peu près la même origine. On parle donc de « communauté ». Mais dès que les gens arrivent à trouver du travail et à se déplacer, ils ne restent pas agglutinés en communauté, ils se déplacent en fonction de leur situation économique. On est plus en face d’agglutinations socio-économiques que face à des communautés organisées avec une volonté… et c’est vrai que dans un pays de créolisation-mosaïque, tous les descendants d’une origine quelconque, ont, à un moment donné, ce désir de pureté, de préservation d’origine. On l’a vu aux États-Unis. Je crois que c’est Edwidge Danticat (1) qui raconte ça : quand elle arrive à New York, il y a un immeuble de Haïtiens, des enfants mangent haïtien, ils ont essayé de créer une petite bulle haïtienne mais elle a explosé très rapidement. Edwidge Danticat, elle, est partie, les enfants ne restent pas dans la bulle.
On a effectivement connu des tentatives pour des gens d’origine indienne en Martinique, de créer des bulles ethniques ou communautaires mais le processus de créolisation fait que très rapidement, ça se mélange, ça se diffuse, etc. Il y a donc une relative harmonie parce que sont toujours présents les vieilles hiérarchisations, les vieux racismes. On n’a pas dans les sociétés antillaises ces absolus, ces intégrismes religieux, ces absolus ethniques. C’est beaucoup plus relativisé, ça ressemble largement à une société très contemporaine, très moderne…
À l’île Maurice, c’est encore une autre situation, on a vraiment des structurations de même ordre, avec des hiérarchisations, et peut-être du point de vue économique. Ce sont des densités bien organisées mais à mon avis, ça ne tiendra pas longtemps. Il peut y avoir des crispations religieuses mais le processus de créolisation se fait.
Et vous-même, comment vivez-vous ce migan (mélange) de cultures ?
Moi, ça ne me pose pas de problèmes. (Rires). C’est vrai qu’on commence à théoriser la présence des différentes cultures commence à être théorisée mais le Martiniquais de base, a toujours vécu à côté de gens d’origine indienne, de Syro-libanais. Il a « son » Chinois, il a « son » Couli, il ne se pose pas de questions particulières. C’est vrai qu’aucun Antillais n’a connu d’absolu. Je peux comprendre que dans un village où tout le monde se ressemble, tout le monde a la même couleur, les mêmes cheveux, etc., lorsque l’étranger débarque, ça peut faire un choc et surprendre… alors que le petit Antillais a tout vu. Il a vu des Amérindiens, il a vu des Blancs, des Nègres, toute espèce de nuance de mélange, il a vu plusieurs pratiques religieuses. Il est dans une situation de diversité peut-être inconsciente mais de relativisation généralisée qui fait que… nous avons quand même une certaine souplesse d’imaginaire et nous sommes peut-être assez bien adaptés aux sociétés multi-transculturelles, même si le fait de provenir d’une société de diversité, de mosaïque composite, peut donner un désir de pureté. C’est cela qui est paradoxal.
Dans cette espèce de « bâtardise », qui commence à peine à être positivée, qui était plus ou moins mal perçue, chacun vivait une situation de diversité mais chacun essayait de se trouver une pureté originelle. Celui-ci va dire : « je suis Nègre » et les descendants indiens vont dire : « je suis Indien », les Blancs vont dire : « je suis un Européen », alors qu’en fait, ils vivent la relativisation et le mélange. D’un point de vue idéal, c’est toujours le même désir de pureté fantasmée mais d’un point de vue d’imaginaire actif et de conscience active, c’est la relativisation, le mélange et la perte des absolus. On n’a pas à faire à des sociétés où des cultures très élaborées, très fortes, très organisées seraient en train de se côtoyer.
On a une société où subsistent des débris, des traces…la notion de « trace » de Glissant est très importante, ce sont de petites traces d’indianité, des traces d’africanité, des traces européennes. Peut-être que les présences les plus organisées ont été les présences européennes et encore, il n’y a pas ce nationalisme, cette ethnicité très forte. On avait encore des spécificités régionales, des Bretons, des Normands, des Poitevins, des Acadiens, ces espèces de choses très légères qui pouvaient entrer en dérive, se mélanger, etc. Mais nous ne sommes pas en présence de culture indienne, de culture ceci, de culture cela.
C’est toujours une réalité composite, incertaine, fluide, fluorescente. Nous sommes dans une mosaïque mobile mais pas dans le multi-culturalisme. C’est comme si on avait pris des petits morceaux venus de partout que l’on aurait encore fracassés. Ce sont déjà des traces et en même temps on les fracasse avec d’autres traces et puis tout cela part en dérive. Alors, les notions de multi-culturalité, de diversité etc, appartiennent à un raisonnement théorique. C’est une réalité fragmentaire, partielle. Le discours de la Créolité, de la Créolisation, donne des grilles de lectures.
Pour moi, une identité, c’est une histoire que l’on se raconte, un peu comme les nations avaient leur histoire avec un grand H… on se raconte une grande histoire, un grand récit de la communauté… On a proposé cette grille de lecture qui permet effectivement de mieux vivre cette diversité incertaine, ce mélange, de mieux la penser, de mieux l’appréhender. C’est une grille de lecture qui met en valeur cette diversité mais on peut la prendre comme des agrégats. C’est pourquoi je dis qu’on reconnaît un processus de créolisation globale avec des émergences qui sont des créolités particulières. Une fois que l’on a déterminé les invariants de la créolisation, il faut aller voir dans chaque endroit l’émergence particulière qui est d’actualité.
Ce qui fait que la créolité mauricienne n’est pas la créolité martiniquaise, qui elle-même n’est pas la créolité cubaine, qui elle-même n’est pas la créolité du Brésil, etc. Chaque émergence a ses particularités parce que les dosages n’ont pas été les mêmes, les densités anthropologiques n’ont pas été les mêmes tout comme les mouvements historiques. On peut déterminer le processus général mais il faut aller sur le terrain.
C’est l’étude des créolités qui nous permet de déterminer les invariants de la créolisation. Mais il est très difficile d’avoir une abstraction globale de la créolisation si on ne va pas voir l’infinie variété des émergences. Ce qui fait que créolités et créolisation sont inséparables. Les créolités nous donnent le sens profond du mouvement général de la créolisation. Et la créolisation nous donne une grille de lecture qui nous permet d’avancer sur les créolités qui, elles-mêmes, nous informent sur la créolisation. Créolités et créolisations sont indissociables.
Dans un article de France Antilles (1998, hors série), vous dites « … si nous faisons une catharsis collective, nous pourrons ensuite tisser les liens communautaires dont nous avons besoin pour entrer dans la voie de l’épanouissement ». Est-ce que les rapports intercommunautaires et interculturels dans la société martiniquaise ont évolué depuis ?
Ah oui, ils ont beaucoup évolué ! Ne serait-ce que parce que les situations économiques ont évolué ; au départ dans les sociétés post-esclavagistes, race et classe coïncidaient. Celui qui était Blanc, était riche. Celui qui était Noir était pauvre, celui qui était Indien était attardé – plus ou moins – en s’occupant des bêtes, celui qui était Asiatique avait une boutique. Il y avait des espèces de classification comme celles-ci et puis les situations ont évolué. Il y a des médecins, des avocats, des gens qui se sont enrichis et du coup les classifications premières ont perdu leur justesse économique et ont brouillé un petit peu les choses. Aujourd’hui les perceptions se font en fonction du positionnement économique, du niveau culturel… un peu comme dans toutes les sociétés. Même si l’arrière-fond de hiérarchisation existe, aujourd’hui ce qui va être déterminant c’est le diplôme, l’intelligence, les compétences. C’est comme cela que ça fonctionne. Mais cette conscience… cette créolisation se sont faites dans les consciences collectives, c’est-à-dire que les gens n’ont jamais pensé à ce processus-là. Et ceux qui l’avaient pensé, le pensaient de manière négative.
La créolisation, le métissage étaient perçus négativement dans l’ancienne société. On a vu pourquoi… Le bâtard était ce qu’il y avait de pire, les gens se sont toujours vécus comme bâtards, ayant toujours eu ce sentiment de ne pas être clairs, d’être bizarres, de ne pas avoir de vraie langue, de vraie culture. C’est pourquoi la Négritude a eu un tel succès. C’était exaltant de dire « moi, je suis un Nègre ». De même des Indiens ou leurs descendants vont dire « moi, je suis Indien ».
Chacun a peur d’affronter le trouble et l’indistinct et chacun se réfugie dans une pureté fantasmatique proclamée. La créolisation n’a jamais été consciente et le discours de Glissant et celui que nous prônons aujourd’hui, permettent d’amener ce processus à la conscience. Ils permettent de mieux comprendre et surtout de sortir du négatif, de la perception bâtarde que nous avions collectivement de nous-mêmes.
Et c’est peut-être cela que j’appelle une catharsis au sens où elle devrait nous amener à être pleinement nous-mêmes. Nous sommes des êtres composites, nous sommes de multi-appartenances. Même si j’ai la peau noire, j’ai de l’Amérindien, j’ai de l’Indien, de l’Européen dans mon imaginaire, j’ai de l’Occident en moi. Cela ne se voit pas sur ma peau, et c’est en cela que la structure d’imaginaire fait les fraternités. Les ciments des nouvelles sociétés ne sont pas des ciments ethniques. Au mieux ce sont des ciments d’imaginaire. Mais encore dans la même division du monde, nous avons une certaine proximité, une certaine connivence qui nous permet de vivre et d’être bien ensemble. C’est cet imaginaire qu’il faut, à mon avis, promouvoir. Ce que j’appelle l’imaginaire de la diversité devrait nous permettre de vivre sans conflictualité ancienne et sans référence aux identités anciennes.

1. Auteure haïtienne///Article N° : 7311

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