« Je fais un travail d’exploration existentielle »

Entretien de Savrina Parevadee Chinien avec Patrick Chamoiseau

Bordeaux, mai 2006
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Auteur phare de la littérature antillaise, Patrick Chamoiseau, un des chefs de file du mouvement de la Créolité, s’est livré à un long entretien, où il évoque son univers romanesque, l’écriture, la créolité mais aussi la Martinique où il vit.
La longueur de l’entretien ne nous permet pas de la publier en une seule fois dans son intégralité. En voici le premier volet consacré aux personnages des romans.

Dans Écrire en pays dominé (p. 20), le narrateur parle du « mal-être dont nul texte ne témoigne« . Peut-on, selon vous, s’aventurer à dire que le Martiniquais souffre d’un certain malaise existentiel ?
Oui… (rires), je pense. On peut le dire, même si… il y a deux manières de vivre un malaise existentiel : en l’ignorant ou en ne le percevant pas. Donc, en vivant dans une relative inconscience de la situation ce qui entraîne des comportements qu’on ne peut pas comprendre et qui ne peuvent pas se valider, qui peuvent être des comportements festifs ou des comportements de fuite de toute nature. Mais il me semble qu’à mesure que la conscience se développe chez un individu martiniquais et qu’il commence à réfléchir sur lui-même, sur le monde, sur son pays, le mal-être surgit immédiatement pour plusieurs raisons.
La première raison, je pense que c’est quand même une collectivité complètement irresponsable, qui est encore une colonie, une néo-colonie administrée par la France. Il n’y a pas de responsabilité véritable, il n’y a pas d’existence au monde en tant que nation. Pour moi, c’est une nation naturelle, une nation sans état, une nation naturelle… qui n’a pas de concrétisation politique, qui n’a pas de vie ni en termes de souveraineté, ni en terme d’existence propre à l’échelle internationale. Ça c’est le premier mal-être que tout Martiniquais peut ressentir et je vois bien que pour ceux qui regardent les Jeux Olympiques, et qui voient la petite Sainte-Lucie ou la petite Dominique défilant avec leur drapeau, il y a une souffrance. Ça c’est la première raison.
La seconde raison, est je pense…liée au point de vue identitaire. C’est à dire que nous avons une conception de l’identité qui est assez ancienne ou archaïque au sens premier du terme « arche« . Et cette non-clarification identitaire fait que beaucoup de gens ont encore du mal à se définir, à percevoir ce qu’ils sont, quand ils ne se perçoivent pas bâtards ou pas intéressants, sans culture véritable. Tout cela peut créer un mal-être existentiel.
Enfin dernier terme, tous les êtres humains sont dans un mal-être existentiel. C’est-à-dire qu’une fois qu’on a compris que notre tragédie, c’est qu’on va tous mourir, on le subit, on le vit, on l’affronte comme tous les autres êtres humains. Le grand combat de la vie, c’est une sorte de courbe comme celle du soleil. Le grand combat de la vie, dans une société traditionnelle était largement ritualisé, symbolisé : la communauté fournissait un outil symbolique, rituel et culturel pour affronter les différentes étapes de la vie et aussi la vieillesse, le dragon de la vieillesse et le dragon de la mort. Dans le temps contemporain, il n’y a plus de sacré, il n’y a plus de rituel, il n’y a plus grand-chose. On se retrouve un peu confronté à des choses… et le Martiniquais vit ça un peu comme tous les autres êtres humains dans le monde…
Dans vos romans l’homme martiniquais est souvent un driveur et la femme martiniquaise le poteau mitan de la famille. Pouvez-vous expliciter votre vision de la relation homme / femme et la stabilité de la famille au sein de la société martiniquaise ?
Rires… Oh mon Dieu… ce sont des questions énormes. Non, tous les hommes ne sont pas des driveurs, les grands poètes, alors voilà… ce sont ceux qui perçoivent le mal-être et qui le vivent de manière très intense. Ils vivent quelque chose qu’ils n’arrivent pas à formuler ; comme ils ne le formulent pas, ils l’expriment de manière complètement indéchiffrable par un comportement qui est notamment celui de l’errance… c’est ça qu’ils concrétisent. C’est une théorie de Glissant qu’on trouve dans Le Discours antillais : une collectivité qui vit un drame existentiel et qui ne l’exprime pas, trouve des individus, des membres de la communauté qui perçoivent cette douleur collective et qui l’expriment de manière individuelle par leur propre douleur et leur propre comportement. Donc le driveur c’est fondamentalement ça.
De l’autre côté, il y a une vieille tradition qui dit que la femme antillaise c’est le poteau mitan. Pourquoi ? Parce que depuis la période esclavagiste le travail était organisé de telle sorte qu’on laissait les enfants, les bébés à la garde à des femmes. On avait des cases, la vieille qui ne pouvait plus aller couper… surveillait les enfants. Et les hommes étaient beaucoup plus périphériques. Il y a rapidement un noyau féminin qui se crée, noyau enfant / femme qui permet le fonctionnement des choses et, du coup, l’homme devient plus mobile sans compter que symboliquement la virilité, la place de l’autorité qui normalement revient au père dans le schéma classique, était occupée par le Maître.
L’homme n’avait plus de place pour occuper le rôle du père puisque le père symbolique c’était le maître ; à partir de là, il prenait ses distances par rapport au noyau familial. C’est un peu le début de ce qu’on appelle la famille matrifocale, focalisée sur la mère. Et puis… c’est peut-être là aussi la petite légende qui dit que la femme c’est le poteau mitan, poteau mitan, oui… oui… Il est sûr que lorsqu’on est confronté à une situation de déshumanisation aussi profonde que celle de l’esclavage, je pense que celle qui a la charge de l’enfant a envie, qu’eux, au moins, ils s’en sortent. Je pense que cela a dû déterminer dans le psychisme féminin antillais, en tout cas maternel, une attitude sacrificielle.
La mère est toute dévouée à ses enfants et toute l’énergie des femmes dans les plantations est de pousser les enfants pour qu’ils échappent à cette condition. Cela a pu déterminer cette espèce de position de martyre – fréquente chez les femmes antillaises – qui fait tout… qui se sacrifie pour les enfants.
Voilà ce sont les deux pôles. Tous les hommes ne sont pas des driveurs mais effectivement toutes les femmes ont tendance à se retrouver au centre d’une responsabilité familiale, en tout cas avec celle des enfants qui est relativement forte.
Glissant dit que la femme connaît le maître, c’est-à-dire que, dès les bateaux négriers, les femmes n’étaient pas enchaînées comme les autres. Elles étaient mises du côté des marins, peut-être à l’avant du bateau… les mères avec les enfants. Elles servaient au plaisir des marins dès que la nuit tombait. Les jeunes filles étaient violées, et les hommes enchaînés dans la cale, entendaient, voyaient ce traitement fait aux femmes.
Beaucoup de femmes descendaient du bateau déjà enceintes. Glissant dit qu’il est possible que les deux trajectoires commençaient à se mettre en parallèle et que les stratégies de survie du coup n’étaient pas les mêmes. La femme a connu le maître… celui qui descend, qui regarde les femmes descendre. Elle sait qu’il s’est passé quelque chose, qu’elle connaît quelque chose que lui… Cette proximité avec le maître, avec l’homme blanc, va se poursuivre dans toute la plantation. Enfin, il y a toujours eu cette distance, cette espèce de méfiance de l’homme par rapport à la femme, augmentée par la structuration de l’espace esclavagiste, qui va faire qu’il y aura des noyaux féminins autour des enfants et les hommes plus mobiles autour.
L’autre élément, c’est que le problème dans la plantation esclavagiste, c’est de survivre. La femme a une stratégie de survie et l’homme a une autre stratégie de survie. Celle de la femme est liée à la survie des enfants, à la promotion des enfants avec l’attitude de martyre, de sacrifice par rapport aux enfants… peut-être plus de proximité avec le maître. D’ailleurs il y a eu une fameuse mentalité aux Antilles qui consiste à sauver la peau, c’est-à-dire éclaircir la race. Plus on était clair, plus on échappait à la condition d’esclave ; parce que l’esclavage de type américain intériorisait l’infériorité… inscrite dans la nature même du nègre. Il fallait échapper à cette douleur, à cette condition-là.
Donc la femme avait une stratégie de survie dans la relation aux hommes, dans la relation au Maître. Il faut analyser ça plus finement.
Mais les deux trajectoires sont quasiment parallèles… ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de femmes qui marronnaient… Les choses ne sont pas aussi manichéennes… qu’il n’y ait pas eu des hommes qui ont eu des comportements « féminins », d’adaptation, etc. Mais fondamentalement les deux trajectoires de résistance, depuis le bateau négrier jusqu’à la plantation sont parallèles…et je ne sais même pas si elles se rejoignent un jour…
Par contre les nègres marrons, ils revenaient d’ailleurs dans la plantation, ils volaient des femmes, ils les capturaient, les emportaient dans les bois contre leurs grés. Cela étant dit, les relations entre hommes et femmes ont beaucoup évolué. Ce sont des sociétés créoles, donc construites sur le modèle matrifocal qui s’est constitué dans les plantations. Mais on a aussi le modèle nucléaire et même patrilinéaire, patrifocal. On a le maître qui a le modèle nucléaire papa / maman / enfant. On a les autres : les premiers Asiatiques qui vont arriver ont ce modèle-là et puis ceux, comme les Indiens, qui vont arriver après l’abolition ont aussi le modèle avec le père central dans une famille constituée.
Dans l’imaginaire antillais, dans la structuration antillaise, on a plusieurs types familiaux sans compter les aventurières qui étaient ce qu’on appelait à St Pierre les matadors, de très belles femmes, des femmes qui vivaient de leurs charmes, des femmes qui n’avaient pas d’hommes. La monoparentalité contemporaine existait aussi. Tous ces modèles-là, aujourd’hui, existent dans la société antillaise. On a une culture matrifocale avec une constellation de modèles dans lesquels chacun peut se déplacer, etc. C’est d’une grande modernité parce qu’aujourd’hui dans le monde contemporain de la structure familiale, on peut avoir envie d’être seul pendant une période de sa vie et puis entrer dans un modèle matrifocal, puis dans un modèle nucléaire et ensuite revenir à truc plus collectif. Aux Antilles, c’est ça. Quand on voit un couple antillais, il faut déjà observer son comportement pour voir dans quel modèle il s’inscrit. Tous les modèles sont possibles.
Le Mulâtre occupe souvent une position ambiguë dans vos romans : par exemple, dans Texaco (p. 276), trois pages sont consacrées à la transformation / trahison du maire Aimé Césaire. Ainsi Esternome, interloqué, en écoutant le personnage de Césaire, s’exclame : « C’est un Mulâtre« . Est-ce là, dans votre univers romanesque, une certaine rancœur contre les Mulâtres, eux qui en quelque sorte ont su tirer parti du capital culturel de leur ethno-classe ?
Non, il n’y pas de ressentiment particulier. Mon père est un Mulâtre. Simplement lorsqu’on décrit une société, on essaie d’en comprendre le fonctionnement, on se retrouve confronté à des faits historiques. Ce n’est pas moi qui l’ai inventé. Qu’est-ce qui s’est passé ? Les sociétés antillaises sont des sociétés au départ où il n’y pas de racisme. Le racisme est une invention assez tardive. Les colons arrivent, ils trouvent les femmes amérindiennes, ils sont seuls. Ce sont des aventuriers, des colons qui s’installent. Ils vivent avec les Amérindiens et se mettent avec des femmes amérindiennes tout naturellement… puisqu’il n’y avait pas de femmes à l’époque. Beaucoup de couples sont mixtes : homme blanc / femme amérindienne. Après quand les premières négresses sont arrivées, c’était pareil.
Tout le monde se mélange avec tout le monde. Cela ne pose pas de problème et les seuls qui vont commencer à protester vont être les religieux. Ils ne protestent pas pour des raisons raciales ou de pureté raciale mais ils protestent contre le libertinage, la débauche sexuelle : on n’a plus de règles dans le Nouveau Monde… Ils vont commander le mariage, exiger que quelqu’un qui vivait avec une Amérindienne / une Négresse se marie. Ou alors faire venir des femmes pour fonder des foyers reconnus par l’ordre de Dieu, etc. C’était la préoccupation qu’ils avaient et c’est d’ailleurs pourquoi lorsque l’invention du racisme va se faire, ils vont inventer le nègre inhumain. C’était un processus de dissociation et d’infériorisation de tout ce qui n’était pas blanc. Au départ, c’est une société métisse à tel point que jusqu’à aujourd’hui encore les Békés sont complètement traumatisés par la pureté. Ils vivent entre eux. Ils vont regarder s’ils n’ont pas de sang noir. D’ailleurs aux États-Unis, c’est pareil : la moindre goutte de sang noir vous met de l’autre côté de la ligne.
Au départ les mélanges étaient tels que lorsque le racisme va apparaître ça devient la préoccupation majeure. Les métissages vont se poursuivre de la manière la plus intense possible malgré les règles et les interdits. Va donc apparaître une créature que la colonisation n’avait pas prévue, ni vraiment amérindienne, ni blanche, ni noire : un Mulâtre. Il y avait une telle anthologie instituée avec le Blanc – la perfection de l’humain, le Noir, le diable, l’inhumain – que lorsqu’une créature avait un peu de blanc, cela faisait d’elle quelque chose d’à part. Du coup, les Mulâtres ont toujours eu un traitement spécial. Beaucoup échappaient à la servitude. Beaucoup ont pu aller en ville, ouvrir des négoces, des commerces, envoyer leurs fils à l’école. Ils ont vraiment été traités de manière différente et ceux qui restaient sur la plantation du fait de la clarté de leur peau, devenaient les commandeurs, les petits chefs, tout de suite placés dans la hiérarchie de la peau.
La couleur de peau faisait de vous un cadre. Cela leur a permis d’avoir une meilleure situation, de s’enrichir, d’avoir une stratégie.
Cette stratégie ne va pas les pousser à revenir vers la base même si des Mulâtres ont dû certainement se sentir proches de leur mère Négresse.
lls vont essayer de se rapprocher de la ligne la plus honorable, la plus glorieuse qui permet de survivre. Et c’est un comportement naturel. On prend un animal, on lui met un bifteck et de l’autre côté du feu, il ne va pas lécher le feu… d’où la stratégie de se rapprocher des Blancs, de se comporter comme des Blancs, de vivre comme eux, etc. Ils se mariaient entre eux : déjà que la peau commençait à s’éclaircir, on ne va pas revenir en arrière en prenant une Négresse. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait jamais eu de Mulâtre qui ait épousé une Négresse. Le mouvement profond, c’était ça.
Les Mulâtres se mariaient avec des Mulâtres. Comme c’était difficile de se marier avec des Blancs, les Mulâtres restaient entre eux et ça créait une classe. Et ce qui va se produire, c’est que dans la ville de St Pierre, on aura une classe mulâtre très active qui rapidement va se lancer dans la politique pour obtenir les mêmes droits que les citoyens français, d’autant que beaucoup ont pu partir en France faire leurs études, revenir, envoyer leurs enfants. Ils sont donc en relation avec la vie française. Ils voient bien la différence. Ils vont avoir une politique assimilationniste. Toute la politique des Mulâtres sera de s’opposer à celle des Békés, de réclamer la citoyenneté française, les mêmes droits qu’un citoyen français.
La politique mulâtre a toujours été une politique d’assimilation à la France et lorsque Césaire va apparaître en 1946, lui le chantre de la Négritude, qui va se battre contre la colonisation, lorsqu’il va se lancer dans un combat politique, il va reprendre le credo politique des Mulâtres, donc de l’assimilation. Quand en 1946, la loi sur la départementalisation va faire de ces colonies des départements français, il y avait la possibilité de trouver une autonomie ou de s’assimiler à la France… Césaire choisit l’assimilation et c’est pourquoi Esternome… ce n’est pas parce qu’il trahit qu’il dit que c’est un Mulâtre. Il avance vers le meeting de Césaire, il écoute et il entend les arguments, de loin… il n’a même pas vu le bonhomme. Et il dit : « C’est un Mulâtre« . Pourquoi ?
Parce que lui, il a vécu à St Pierre après l’abolition, il a vu les Mulâtres fonctionner. Leurs politiques, ce qu’ils réclamaient, tout le sens de leur parole était d’aller vers les Blancs et de s’assimiler à la France. Quand il avance vers le meeting de ce Nègre qui était magnifique, qui exaltait tout le monde, il avance, il écoute, il se dit : « Mais j’ai déjà entendu ça. C’est un Mulâtre qui parle« . Et comme les Mulâtres ne l’intéressent pas, lui c’est un Nègre, toujours méprisé par les Mulâtres, il rebrousse chemin. Un proverbe créole dit : « quand un Mulâtre a un cheval, il oublie que sa mère est une Négresse ». Ça montre bien la tendance. Mais il est sûr aussi que dans la classe politique mulâtre, lorsque le suffrage universel va apparaître, ils auront aussi un discours qui va les rapprocher du peuple. Voilà la tendance historique profonde qui est illustrée dans ces romans, que je n’ai pas inventée. Moi, je n’ai pas de ressentiment particulier contre les Mulâtres.
Dans Écrire en pays dominé, (p. 62) le narrateur parle de son lien viscéral à l’Afrique : « Il fallait rechercher l’Afrique autour de soi. Trouver les miettes de l’identité perdue, de la « pureté » primale« . Or, dans Texaco (p. 134) le narrateur développe à loisir l’image de l’enterrement de l’Afrique, à travers l’inhumation à la va-vite d’un personnage à fonction allégorique, ce personnage qui a pour nom précisément l’Africaine. Pouvez-vous expliquer cette dualité : attirance et rejet envers l’Afrique ?
Ah oui, ce qui est clair c’est qu’il y a un rejet : il y avait un tel discrédit qui pesait sur les hommes noirs et qui pesait sur l’Afrique à l’époque. C’était vraiment le lieu de la barbarie, pas de culture, pas de civilisation, rien ! C’était vraiment l’idéologie de l’époque à tel point que lorsque les nouveaux esclaves arrivaient, on les appelait les bossales… avec l’eau salée de la mer. Ils étaient complètement méprisés par les Créoles, les Nègres qui se sentaient supérieurs aux bossales et jusqu’à aujourd’hui, les Antillais se sentent supérieurs aux Africains, plus évolués. C’est profond. Un rejet de l’Afrique absolument terrible.
Césaire va d’ailleurs le combattre avec Cahier d’un retour au pays natal et la Négritude. Tout le travail extraordinaire de Césaire, ce sera de rétablir l’Afrique, ces hommes qui étaient des descendants d’Afrique, qui étaient noirs, dans leur apparence physique. Le rejet de l’Afrique est structurel et on a encore aujourd’hui du mal à s’en débarrasser même s’il y a un discours dominant « négritude, négritude », il y quand même cette distance entre les Antillais et les Africains. Et les Antillais n’ont pas envie que les prenne pour des Africains. C’est le premier point.
Mais il y avait quand même le mystère de l’Afrique. L’Afrique était là. Il y avait de vieilles Négresses d’habitation qui parlaient encore des langues africaines que plus personne ne comprenait, dont beaucoup de contes créoles. Certains coupeurs se souvenaient de vieilles chansons africaines. On peut avoir un conteur qui raconte en créole et qui brusquement se met à chanter un chant qu’il ne comprend pas lui-même. Donc il y avait cette espèce de mystère de l’Afrique qui était là et qui progressivement disparaît à mesure que les anciens s’en allaient. Le petit lien ténu, invisible qui était là commençait à partir. Il y avait cette espèce, je dirai, de force originelle ou de pureté originelle qu’on sentait bien, à laquelle les gens s’accrochaient d’une certaine manière.
Une vieille dame qui parlait une langue africaine et qui avait encore des souvenirs directs avec l’Afrique, à mon avis, lorsqu’elle mourrait, ce devait être une perte assez mystérieuse et assez profonde.
Cette dualité existe. Il faut toujours penser que dans la situation antillaise, Glissant l’a bien montré, il y a acceptation et refus. C’était un refus de l’Afrique et en même temps un désir d’Afrique. Ça a été toujours l’ambivalence, comme acceptation de la condition d’esclave et refus de la condition esclave : acceptation pour survivre « oui, je fais de mon mieux en tant qu’esclave » et puis refus en tant qu’esclave « je sabote les outils, etc. ». Acceptation et rejet à tout moment.
Le Moi Créole qui ressort de vos romans est souvent un Moi Nègre ou plus précisément un Moi Noir. Prenons l’exemple des romans de V.S. Naipaul, écrivain antillais d’origine hindoue. Très souvent c’est l’univers du Moi Hindou qui est exploré. Pensez-vous que l’identité culturelle de l’auteur y est pour quelque chose ? Ou l’auteur peut-il aller au-delà de son propre noyau identitaire ?
Non, je ne pense pas que le moi créole soit le moi nègre. C’est vrai que la dimension nègre a été la plus enfouie, la plus méprisée et la plus douloureuse. C’est vrai que tout naturellement c’est un peu facile d’aller prendre la peau du dominant et naturellement on se porte vers le fond le plus profond, le plus douloureux, peut-être aussi le plus populaire parce que la grosse majorité des gens était nègre. Mais je pense que dans les romans que nous faisons, Confiant et moi, il y a toujours eu non seulement cette présence « multiraciale » mais il y a toujours eu, en ce qui me concerne, les différents points de vue. Ce n’est pas des moi qui deviendraient blancs… mais c’est un point de vue, en ce sens que le moi créole est partagé par tous.
Le créole est d’origine africaine, mais aussi d’origine européenne, mais aussi d’origine amérindienne ou d’origine indienne, il a tout en lui. Seulement son imaginaire ou son idéologie ou son système de représentation vont l’amener à se choisir une petite partie, une partie qui ne correspond pas nécessairement à son apparence ; beaucoup de Noirs ont choisi la partie blanche et d’autres non. Il y a cette dimension. Par exemple si on prend un roman comme L’esclave, vieil homme et le molosse, je suis aussi dans la tête du Béké qui poursuit l’esclave et non seulement je suis dans la tête du Béké mais je suis aussi dans la tête du chien. J’ai toujours essayé même dans Biblique et Texaco de voir cette logique. C’est le rôle de l’écrivain.
Il faut bien savoir à quoi sert la littérature. La littérature n’a rien à voir avec l’histoire. C’est vrai qu’il y a un arrière-fond historique. Comme je m’intéresse à ça, je vais lire tout sur l’esclavage pour essayer de comprendre. Mais lorsque je rentre dans la situation esclavagiste, je ne fais pas travailler l’historien. Je fais un travail d’exploration existentielle. C’est ce qu’on demande à la littérature. L’esclavage est le cadre existentiel dans lequel l’humanité va s’exprimer, va exprimer sa tragédie ou son mal-être, et c’est ça qui est important. Toutes les facettes d’un comportement sont absolument précieuses. Par exemple, j’ai essayé de voir dans L’Esclave, vieil homme et le molosse ce que devient l’humain lorsqu’on est le maître esclavagiste. Je pense qu’on est aussi infecté, affecté et décomposé par la situation inhumaine qui est créée par la plantation, que le maître, lui-même, se décompose. Je l’ai montré : il vit une espèce de drame qu’il ne comprend pas lui-même, il pleure.
Voilà, j’ai essayé pratiquement toutes les… facettes d’un même moi. Le moi créole, il a différentes positions avec des divisions différentes, des logiques différentes, des stratégies différentes.
Tous mes romans sont des romans féminins. Le point de vue des femmes est pratiquement centralisé peut-être,… par rapport à ma mère, à la vision que j’ai de la famille, de la vie… cela passe beaucoup par la présence impériale de la mère. Cela m’amène peut-être à adopter le point de vue féminin d’une manière centrale.
Mais je ne pense pas qu’il y ait une exploration essentiellement nègre. Et puis il y a une telle domination du Blanc, qu’entrer dans une de vision purement blanche sans être aliénant, serait très difficile. J’ai essayé de multiplier les points de vue, les logiques, avec le souci de comprendre cette situation existentielle. Le moi créole est un moi composé de plusieurs moi. Et l’écriture que nous essayons de faire indépendamment de la présence nominative des différents composants, c’est de vivre les logiques qui étaient en œuvre.
On a souvent l’impression d’une certaine simplification voire même d’une caricature en ce qui concerne les personnages des communautés orientales dans vos romans. Les Indiens sont couramment appelés coulis, les Chinois Chine et les Syriens La Syrie. Est-ce là un certain mépris de la part des autres personnages et une certaine distanciation de la part du narrateur ? Et l’auteur, qu’en pense-t-il ?
Bon, d’abord ce qu’il faut dire, c’est que la littérature n’a pas de morale, donc ce n’est pas un lieu où on expose de bons sentiments, où on dit ce qui est bien, ce qui n’est pas bien, etc. La littérature explore une situation existentielle dans ce qu’elle est. Ce qui est sûr c’est que les sociétés antillaises, les sociétés créoles américaines en général sont des sociétés où la hiérarchisation des races va commencer à se mettre en œuvre : l’exploitation des Noirs, la domination sur les Amérindiens. On va commencer à stratifier les races. Le racisme va apparaître. Ce qui fait qu’en fonction de sa race, on était plus ou moins méprisé.
Et c’était assez paradoxal parce que les Syro-libanais qui étaient largement méprisés étaient assez clairs… mais ce qu’ils étaient, ce qu’ils représentaient dans le système social était rejeté par les colons blancs qui les méprisaient, et du coup les Nègres les méprisaient autant. C’est vraiment une société de racisme, de hiérarchisation, de mépris ; elle est infecte au départ. Pour échapper à ça, ce n’est pas évident. Ce qui fait que dans la culture populaire ou l’imaginaire populaire, cette hiérarchisation est très active. Il y a beaucoup de mépris dans les formulations populaires, entre les autres… mépris et aussi peut-être une certaine distanciation. Je ne pense pas qu’il y ait eu un mépris très actif pour les Chinois. On les appelait Chine mais c’était aussi affectueux. C’était peut-être aussi ambivalent… dans toutes les sociétés où on a des diversités ethniques, la présence asiatique est toujours bien acceptée, elle est assez discrète. Il n’y a pas eu d’agressivité.
L’agressivité la plus forte a été du côté des Indiens parce qu’ils occupaient les places que les Nègres ne voulaient plus occuper, en grande partie. Donc ils travaillaient dans les plantations, ils étaient très proches des maîtres békés que les Nègres commençaient à contester plus ou moins. Ils devenaient très souvent les hommes de confiance du Béké, donc cette présence et acceptation de tâches qui étaient refusées après l’abolition ont engendré un mépris profond pour tout ce qui était couli. Le terme « couli » n’est pas nécessairement le lieu de mépris. La langue créole les appelait coulis pour x raisons mais on peut appeler quelqu’un couli sans pour autant le mépriser. Le mépris concernait la personne mais le terme lui-même a été chargé de mépris parce qu’il correspondait à une situation… après il est devenu tout à fait autonome. Par exemple quand je l’utilise aujourd’hui.
Je ne pense pas qu’il y ait encore des Indiens dans les Antilles. Une fois entré dans la machine à laver de la créolisation, on devient autre chose. Je continue à employer le mot couli pour bien montrer qu’on n’a pas une essence indienne posée là et qui n’aurait pas bougé depuis des siècles. C’est tout à fait le contraire. Césaire nous a aussi montré l’exemple. Il a pris le mot « nègre » qui était ce qu’il y avait de pire à l’époque et puis il l’a brandi, il en a fait un soleil, il a renversé l’aspect négatif. Je dis souvent à mes amis d’origine indienne : « Prenez le mot couli et puis rechargez-le, soyez fiers. C’est le mot de la langue créole. Vous ne pouvez pas dire que vous êtes des Indiens. Ça n’a pas de sens ». Avec tout ce qui c’est passé, avec tout ce mélange et ces modifications d’imaginaire, il n’y a plus d’Indiens. Il y a des gens d’origine indienne. J’utilise simplement un terme qui correspond bien à ce que je veux dire et en même temps, j’exprime le racisme, le mépris, la violence d’une société qui était largement structurée par ça.
Confiant a plus de problèmes que moi là-dessus parce que la représentation de ses différents personnages est beaucoup plus dure que la mienne. Confiant a exprimé largement la violence qui était exercée vers tous ceux qui venaient d’ailleurs, à tel point que je sais que beaucoup de Syro-libanais l’ont accusé de les mépriser. J’en ai parlé avec ma mère, avec les gens qui ont connu les Syro-libanais. Cela m’a été confirmé. Ces gens qui débarquaient pleins de ballots, qui venaient vendre des produits… on les appelle les Arabes. Ils viennent avec des charrettes, ils étaient sales, ils sentaient mauvais, ils étaient sur la route et personne ne voulait les loger. Un vieil homme nous racontait que lorsque les Syro-libanais arrivaient, ils couchaient sur la route et les gens qui avaient de grandes maisons, les mettaient dans les écuries ; ils ne les faisaient pas rentrer. C’était une espèce de mépris général.
Bien sûr, quand Confiant décrit une réalité comme celle-là, pour être juste, il faut montrer qu’il… ce n’est pas qu’il assume ça. C’est simplement une réalité sociohistorique… Ça va changer lorsque les Syro-libanais commençent à ouvrir des magasins et à s’installer. Beaucoup sont devenus assez aisé… cette perception a quasiment disparu… Donc, nous n’assumons rien.
Dans les romans de Raphaël Confiant qui, comme vous, est un des chefs de file du mouvement de la Créolité, les autres personnages profèrent souvent l’insulte « Couli, mangeur de chiens » à l’encontre des Indiens. Cette insulte raciste et irrationnelle est d’une rare violence verbale. Est-ce autant difficile d’assumer son appartenance hindoue dans le contexte post-esclavagiste que dans le contexte contemporain à la Martinique ?
Ah oui, c’est beaucoup plus difficile dans le contexte post-esclavagiste ! C’était épouvantable. Maintenant ça a beaucoup changé notamment en Guadeloupe pour la communauté malabar ou couli qui est devenue assez aisée. Ils se sont un peu spécialisés dans tout ce qui a rapport aux bœufs, à l’élevage, ils ont eu des terres. C’est quand même une communauté bien installée et qui occupe des postes… ça a tendance à s’estomper. Sans compter la position qu’ils ont, par Trinidad, et qui est très importante : ils y sont majoritaires. C’est encore une autre situation. En Martinique, cela a été plus difficile parce qu’il n’y pas eu de réforme agraire, ils n’ont pas pu s’installer comme en Guadeloupe avec des parcelles. On a quelques familles qui ont pu se développer dans la boucherie, avoir une position assez aisée, mais d’une manière générale, ils sont restés assez cantonnés dans les plantations. Toute la situation post-esclavagiste a été très dure.
Pendant longtemps, il y aura des coins coulis, des concentrations dans le nord, où il y a encore des plantations. Et puis quand l’effondrement des plantations va se faire, ils vont descendre en ville. Là encore, on aura des concentrations de ghettos, et puis après ça va se dissoudre, notamment par les femmes. Ce sont les femmes toujours qui sont plus ouvertes à l’altérité, à la différence et à la transformation et aujourd’hui on peut dire que dans la société martiniquaise il y a une espèce d’osmose, ce qui ne veut pas dire que le vieux fond anti-indien, le vieux mépris ancien n’affleure pas, n’existe pas. Mais ça n’a absolument rien à voir avec ce que c’était auparavant. Aujourd’hui un homme indien, une jeune fille indienne, on va voir sa beauté, son intelligence avant de voir ce qu’elle est. C’est pareil pour les Négresses. Une petite Négresse ne pouvait pas être belle à l’époque. Toutes les Miss Martinique étaient des Mulâtresses. Maintenant la beauté noire est célébrée, ce qui ne veut pas dire que les gens ont réglé leur problème avec la chose noire. Il y a encore beaucoup de problèmes plus ou moins conscients mais maintenant cela n’a rien à voir… et puis en plus il y a des revendications ethniques, des descendants d’Indiens sont en train d’entrer dans une logique encore… un peu comme celle des Békés. Cela ne marche pas. Ils ont cette tendance, avec pèlerinage en Inde, etc.
La dimension indienne fait partie de moi comme les autres dimensions, chacun assume toutes les dimensions. C’est vrai que cette source indienne fait partie du moi créole, il faut la positiver, la valoriser, l’enseigner, il faut bien l’explorer, il y en a qui vont le faire soit par goût personnel mais pas pour des raisons « ethniques ». À la Martinique, les plus grands spécialistes de l’histoire indienne ne sont pas Indiens. Ce sont des Mulâtres qui sont fascinés par cette dimension d’eux-mêmes. Et ça me paraît plus intéressant même si je peux comprendre que quand on a eu un arrière-grand-père qui vient de là, on veut devenir spécialiste de cette dimension, mais le jour où nous aurions la possibilité de maîtriser notre système éducatif, je crois qu’il faudra procéder à la valorisation systématique, égale de toutes les sources. Toutes ces mémoires nous appartiennent.

///Article N° : 7279

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