Le Prix Carbet : « définir ce qui pourrait être une esthétique littéraire caribéenne »

Premier lauréat du Prix Carbet en 1990, Patrick Chamoiseau est membre d’honneur du jury de ce prix littéraire dont la 27ème édition s’est déroulée du 12 au 17 décembre en Guyane. Africultures l’a rencontré à cette occasion où le prix a été décerné au poète haïtien Anthony Phelps.

Que représente le prix littéraire Carbet pour vous ?
C’est un prix très important dans la mesure où il tente de construire ce que nous n’avons pas dans nos pays : une autonomie d’appréciation. Nous sommes encore très dépendants de l’avis de l’extérieur. Ce qui est primé, nommé, célébré à l’extérieur nous sert de repères. Nous n’avons pas cette autonomie artistique ou esthétique qui nous permettraient d’identifier ceux qui sont utiles pour nous et ceux qui sont utiles à l’épanouissement de ce que nous sommes. L’idée du Prix Carbet est de définir ce qui pourrait être une esthétique littéraire caribéenne et une esthétique littéraire qui serait aussi fonctionnelle dans le Tout-Monde.

Pour définir cette esthétique, que recherchent les membres du jury du Prix Carbet dans une œuvre?
Chaque année depuis 27 ans, nous avons essayé de repérer dans les différents ouvrages publiés dans la zone Caraïbes-Amérique ceux qui pouvaient nous permettre de fonder trois choses. D’abord la construction caribéenne, l’intégration de la Caraïbe et la dimension caribéenne de notre esthétique.
Ensuite, la dimension américaine. Nous avons essayé à chaque fois de repérer des œuvres qui permettent à l’imaginaire de nos pays de bien s’installer dans l’espace américain, de faire comprendre que nous faisons partie d’un ensemble « civilisationnel » constitué par les Amériques.
Enfin, la troisième dimension est la relation au monde. La Caraïbe, comme les Amériques, sont des espaces composites qui sont fait de diversités. C’est un lieu de rencontres de pratiquement tous les continents, tous les imaginaires, toutes les langues… L’alchimie anthropologique qui est à l’origine de ce que nous sommes n’a pas constitué une naissance immobile ; elle est restée sensible aux souffles, aux vents, aux stimulations de ce que Glissant appelle le Tout-Monde. Sous la mondialisation économique, qui est une horreur, se constitue ce qu’il appelle la « mondialité » : la présence du monde est désormais dans le devenir de tous les pays, de toutes les sociétés et de tous les espaces.
Dimensions caribéenne, américaine et relationnelle à la totalité : voilà le fondement de ce prix Carbet.

A l’occasion de votre venue en Guyane pour le Prix Carbet, vous avez présenté votre dernier ouvrage La matière de l’absence paru en septembre 2016 au Seuil. Roman autobiographique, livre de souvenir, « livre-total », essai… La matière de l’absence pose la question de la qualification de l’œuvre, mais est-ce si important d’inscrire une production littéraire dans un genre ?
La réalité à laquelle nous avons à faire face et dans laquelle nous créons, n’est plus aussi stable que par le passé, même si elle n’a jamais été véritablement stable. Avant lorsque l’on écrivait, on était installé dans le confort d’une langue, on était dans un pays, on avait une culture, on avait un environnement, on avait les ancêtres autour, les gens étaient presque tous de la même couleur… On avait une stabilité en termes de pays, de patrie, de nation. C’était à peu près clair. Balzac pensait uniquement avec la langue française, il pouvait épuiser la totalité du réel et l’exploration de l’espace français, de la nation française, des dynamiques de la France lui suffisaient. Or la difficulté pour l’écrivain contemporain, quel que soit le pays dans lequel il est, et encore plus pour nous qui sommes de pays composites, est que nous sommes dans une situation où toutes les langues résonnent à nos oreilles. Nous ne pouvons plus entrer dans un absolu qui serait organisé autour d’une seule langue, c’est déjà un premier problème. Glissant disait « nous écrivons en présence de toutes les langues du monde ».

La question du langage n’est pas la question du genre…
J’essaie de ne pas définir ce que j’écris. Lorsque vous ouvrez un de mes ouvrages, vous êtes dans un monde qui n’est pas encore identifié et c’est cela que je veux signifier. Je ne veux pas marquer « roman » ou « essai ». Ce sont des organismes narratifs qui correspondent à l’idée de saisir la démesure du monde, de saisir des situations existentielles, de capter des forces qui sont très labiles et qui correspondent bien à l’esthétique contemporaine.
Dans les situations anciennes, on était dans un cadre culturel à peu près stable et parce que l’on se pensait au centre du monde nous pouvions organiser un récit. Avec sa culture et son système symbolique, on transcrivait le réel dans une œuvre d’art qui organisait et dominait le réel. Raconter une histoire, c’est prendre le côté chaotique de la vie et le mettre dans une petite simplification.
Or aujourd’hui, l’esthétique a changé, la sensibilité a changé. Du fait de la mondialité, il y a une sorte d’interdépendance croissante, énorme, rapide, violente qui fait que le monde est chaotique, incertain, imprévisible. Il y a une sorte de labilité des surgissements qui nous étonne nous-mêmes.
Les valeurs ne sont plus aussi sûres, les démocraties sont complètement erratiques. Le tout possible est à tout moment autour de nous et jamais le réel n’a été aussi inatteignable.
À partir de là, la création artistique ne peut pas essayer de dominer une démesure. Glissant disait que l’esthétique contemporaine était une démesure de la démesure. Avant on était dans une mesure de la démesure : le roman, le récit, l’essai bien délimité, bien organisé tentait de mettre une mesure dans ce qui était déjà démesuré, c’est-à-dire le réel. Aujourd’hui, nous sommes tellement dans le démesuré, que la vraie esthétique c’est celle qui respecte cette démesure et qui essaie de renouveler la sensibilité, le regard dans cette démesure sans lui porter atteinte. A partir de là, le roman tombe de lui-même, le récit tombe de lui-même et ce qui s’impose à la création, ce sont des organismes narratifs très particuliers.

Dans La matière de l’absence, l’absence de votre mère mène à toutes les absences créoles. Vous partez de l’intime pour aller vers le collectif. Or la littérature antillo-guyanaise a souvent été présentée jusqu’à présent comme une littérature « du nous », de construction identitaire. Vous dites pourtant que les écrits des grands auteurs caribéens portaient la marque d’individuations fortes. Est-ce à dire qu’en partant de l’intime vous assumez ce qui était étouffé chez vos prédécesseurs ?
On a toujours lu nos auteurs sous l’angle du collectif : nous avions un problème de définition identitaire puisque nous étions des peuples composites. Qui est-on lorsque l’on est un mélange d’Amérindien, d’Africain, de Blanc ? Cette complexité caribéenne et américaine, qui est une complexité qui existe aujourd’hui dans le monde, nous a posé problème. Nous ne correspondions pas aux définitions habituelles des peuples, des cultures… nous étions des bâtards, des métis, il a donc fallu tout un travail d’exploration. Toutes ces œuvres qui constituent le panthéon littéraire antillo-guyanais et même américain sont des œuvres qui nous ont aidés à comprendre ce qu’il s’était produit et la nouvelle donne anthropologique et sociétale qui est apparue dans nos pays. Nous cherchions cela quand nous lisions. Mais quand on relit Césaire aujourd’hui, on s’aperçoit qu’il y a aussi l’homme Césaire. Toute une vie intime qui est parfois presque aussi puissante que le discours du collectif. Maintenant que le travail d’identification de notre situation est à peu près fait – nous savons que nous sommes créoles, que ce sont des peuples composites, que nos appartenances sont multiples, que nos histoires sont emmêlées – nous sommes en train de découvrir que dans cette complexité, une des dynamiques majeures est que l’individu a une présence, une force, une capacité d’initiative, une exigence de réalisation qui est plus forte qu’elle ne l’était auparavant dans les communautés traditionnelles. Et cette présence de l’individu est très largement répandue dans le monde. L’intime devient la brique fondamentale, la brique première des nouvelles sociétés et des nouvelles solidarités. A partir de là, l’intime peut reprendre une place qu’occupait le collectif auparavant. Aujourd’hui, on construit des solidarités du collectif à partir de la plénitude individuelle. Dans La matière de l’absence, l’originalité par rapport à ce qui se faisait généralement dans nos pays est la mise en avant d’une trajectoire personnelle, d’un intime, qui permet, non pas de se refermer sur soi et d’entrer dans une sorte d’ego-nombriliste, mais au contraire d’un intime qui se construit en essayant de comprendre un nouveau collectif et les modalités de nouvelles solidarités.

Pour construire ce collectif désormais constitué d’individualités, vous proposez la construction d’ « imaginaires relationnels ». Qu’entendez-vous par là ?
La question relationnelle est pour moi le concept clé du monde contemporain. Dès 1950, au moment où les guerres de décolonisation commencent, Glissant dit que quelque chose s’est produit du fait même de la colonisation : tous les peuples, toutes les cultures, tout le monde s’est retrouvé relié. Et il y a désormais une circulation entre les cultures, entre les langues, entre les territoires, entre les individus. Le monde est devenu une sorte de machine à laver traversée par des flux relationnels intenses.
Quel que soit l’endroit où l’on est, quelle que soit la langue que l’on a, quel que soit le dieu que l’on adore, quelle que soit la situation personnelle où l’on se trouve, quel que soit le cadre familial dans lequel nous essayons d’élever nos enfants, il y a de grandes forces invisibles qui viennent de partout, qui nous traversent, nous conditionnent, nous déterminent, et cela de manière accélérée et instantanée. L’individu, qui a une très grande autonomie, ne reçoit pas de la communauté un prêt-à-porter identitaire, sexuel, familial, comportemental ; il reçoit cela de la totalité du monde, il ne peut donc se définir que dans la relation.
Dans l’identité atavique, on faisait le compte de ce qui était à moi, ce que l’on voulait garder tel quel et que l’on opposait aux autres. Avec l’identité relationnelle, ce qui définit un individu, c’est sa capacité à entrer en relation avec la totalité de la diversité qui est autour de lui. Avant, pour se définir individuellement, on avait un arbre généalogique. Aujourd’hui, il faut faire un arbre relationnel. Et dans l’arbre relationnel, il n’y a pas que les ancêtres, on met les musiques, les pays que l’on aime, les langues qui nous sont tombées dessus, les gens qu’on a rencontrés et que l’on adore… Le monde est immédiatement là ! Il faut donc habituer les gens à vivre cette idée relationnelle.
Lorsque l’on est confronté au trouble de la diversité, on a un désir rétractile. On le voit bien dans le monde : on n’a jamais eu autant d’intégrismes, de fondamentalismes, sans parler de cette histoire d’identité nationale… Ces gens ont peur de ce nouveau mouvement et sont dans le retrait. Mais toute cette résurgence des formes rétractiles est le signe que la diversité est en train de traverser le monde et que cette complexité s’impose à nous et que nous devons la penser. Cela demande donc une modification de notre système de représentations, et de notre imaginaire.

Le légendaire, qui chapitre La matière de l’absence, pourrait-il être une piste pour la construction d’imaginaires relationnels ?
J’aime bien l’idée de légende car elle laisse planer un doute sur la réalité. Tous les récits, liés à l’idée d’absolu, étaient des vérités assénées. Dans les légendes, on ne sait pas trop d’où cela vient, si c’est vrai, s’il faut les prendre au sérieux, et en même temps cela nous structure. Cela montre que « rien n’est vrai, tout est vivant » comme disait Glissant.
Pour décrire mon rapport à ma mère et comment j’ai transformé ce deuil en initiation esthétique, j’ai utilisé le terme de légendaire parce que le légendaire permet de montrer que c’est ma manière de voir les choses. Ma sœur, La Baronne, mes frères raconteraient autre chose. Le terme légendaire me paraît intéressant car je respecte ainsi l’inconnaissable du réel. Chacun doit construire à partir de son existence sa propre légende.

Ces légendes peuvent se construire sur des traces. L’idée de trace, que vous aviez abordée en 1994 dans Guyane, Traces-mémoires du Bagne, marche d’ailleurs de paire avec celle de l’absence. Vous plaidez pour une redéfinition de la notion de trace et de la question patrimoniale. Pourquoi ?
Nous avons progressivement cristallisé l’idée de patrimoine autour de présences monumentales, visibles. Alors que si on prend l’histoire de la France sous l’angle des immigrations qui l’ont construite, il y a beaucoup d’invisible.
Dans nos pays, la seule chose qui soit visible, c’est la trajectoire coloniale. Tout le reste a disparu. Sauf si on fait appel à la notion de traces.
Les sociétés contemporaines qui sont des sociétés multitransculturelles doivent apprendre à valoriser les traces : ce sont des trajectoires de populations, de pratiques, des moments particuliers, qui ne laissent pas de monuments en place, mais qui laissent de petites présences qu’il faut absolument essayer de capter, de magnifier, d’exalter pour que cette réalité complexe puisse à tout moment être maintenue. L’idée est de ne pas simplifier ce bain de diversité dans lequel nous sommes plongés et dans lequel nous allons avancer de plus en plus, parce que la diversité produit de la diversité.

Dans La matière de l’absence, l’absence vous mène à être attentif à l’invisible. Pour être attentif à l’invisible, les perceptions sont primordiales. Vous opérez des « saisies » de ces perceptions. Pourquoi cette idée de saisie vous est-elle chère ?
J’oppose la notion de saisie à la notion de récit. Le récit organise le réel. Il va prendre de l’indicible et en faire du dicible, prendre de l’invisible et en faire du visible, prendre de l’indescriptible et en faire du descriptible. La saisie, elle, va s’approcher de l’indicible mais ne va pas le transformer en dicible, va s’approcher de l’indescriptible mais ne va pas le décrire, va s’approcher de l’impensable mais ne va pas le mettre en forme intelligible. La saisie respecte le côté inatteignable, inconnaissable, imprédictible, indicible, indescriptible du réel. Tout récit est une prétention d’organisation et de domination du réel, alors que la saisie respecte autant que possible la complexité des choses.
C’est pourquoi mon écriture est une écriture poétique parce que l’image, la vibration poétique fonctionne non pas avec de la grammaire mais aussi avec des couleurs, de la matière sonore, de la matière visuelle. C’est avec cela que l’on peut le plus possible donner aux gens cette esthétique particulière qui leur permettra de vivre le monde contemporain et ne pas rentrer dans cette envie rétractile de retrouver des certitudes, des vérités qui donnent tous les désastres que nous connaissons : les racismes, les xénophobies, les terrorismes. Ce sont des craintes face au caractère océanique de la diversité. Il faut absolument distiller une esthétique nouvelle qui nous permette de vivre cette incertitude et de vivre le fait que nous ne pourrons jamais expliquer la totalité du réel.

Vous disiez lors d’un échange avec le public guyanais que « la négritude est encore nécessaire dans presque tous les pays du monde« . Qu’entendez-vous par là ?
Aujourd’hui encore le discours de la négritude, cette importance de valoriser, de magnifier les valeurs noires, de montrer à quel point l’Afrique est un lieu de civilisation et que vue la dimension de ce continent il est véritablement « un cœur en réserve pour le monde qui vient » comme disait Césaire, est encore nécessaire.
L’invention du nègre, qui n’est pas un homme, le dénigrement de tout un phénotype qui dure pendant plusieurs siècles lorsque la traite devient industrielle est inscrit dans l’inconscient occidental. Et comme l’inconscient collectif occidental domine le monde, dans la totalité du monde le phénotype nègre est encore ce qu’il y a de plus déprécié. La négritude n’est donc pas derrière nous.
Dans la création, les mouvements relationnels n’éliminent pas nécessairement l’ancien. L’ancien reste actif. Les noirs ont encore à conquérir leur dignité, à se battre pour cette dignité et personne ne peut désormais abandonner cette solidarité avec la condition noire, tout comme avec la condition des femmes, … On peut faire une longue liste des injustices qui ont encore cours en ce début de XXIe siècle.

<small »>Le trophée du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde sera remis au poète Anthony Phelps, lauréat de la 27e édition du Prix, jeudi 5 janvier à 19h à Paris, Maison de l’Amérique latine. L’occasion d’une soirée poétique avec lectures, conférence et signatures de l’auteur en fin de séance. Une soirée proposée par l’Institut du Tout-Monde, les Éditions Bruno Doucey et la Maison de l’Amérique latine.///Article N° : 13908

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