Patrick Chamoiseau : écrire l’indicible

Patrick Chamoiseau est connu pour la polyphonie de ses romans, pour y mélanger le français et le créole et pour mettre en abîme l’acte de l’écriture. Mais il a endossé bien d’autres rôles, tous dans la droite ligne de sa philosophie : la résistance, par la narration, à toute sorte de définition venant de l’Autre. Erire pour affirmer la Créolité de l’être. Portrait.

Dans Le Gang des Antillais de Jean-Claude Barny qui sortira le 30 novembre dans les salles de métropole, le spectateur découvre le passé d’éducateur de Patrick Chamoiseau. Romancier, essayiste et scénariste né en Martinique en 1953, le film nous montre son combat contre la misère par l’éducation. Chamoiseau donne au personnage principal, l’input à l’écriture. Une écriture vouée à raconter les raisons politiques et personnelles qui ont amené ce dernier à commettre des braquages et en conséquence à vivre la déshumanisation carcérale. Cette prise de parole a le but de rendre le détenu plus conscient de ses actes mais aussi d’informer l’opinion publique de l’injustice sociale qu’il a vécue, à l’instar d’autres Antillais piégés par le Bumidom1 (lire la critique du film p.18).
Son rôle d’éducateur-mentor est tout à fait cohérent avec la philosophie qui guide la production littéraire de Chamoiseau : une narration qui sert à résister, à se formuler une identité indépendante afin d’éviter d’être décrit, raconté et imaginé uniquement par l’Autre. La résistance discursive anime la plupart de ses écrits : de la trilogie biographique Une enfance créole (1990-1994-2005) au roman Texaco (1992), qui met en scène la polyphonie de l’identité martiniquaise, aux essais politiques comme L’intraitable beauté du monde (2009) écrit avec Édouard Glissant.
Ce père spirituel à qui il emprunte le concept de “relation” pour s’interroger sur le rapport d’une culture à son altérité interne aussi bien qu’externe. Chamoiseau est hostile à l’idée des peuples Dom-Tom, rattachés à une République une et indivisible car toujours à l’ombre de celle-ci. Il se dit “administré français” plutôt que français et c’est pour cela qu’il refuse la Légion d’honneur.
Pour l’auteur de La matière de l’absence (2016), dans les cales des bateaux négriers a eu lieu une rupture. Chamoiseau considère en effet qu’en Martinique, et plus généralement aux Antilles, les grandes structures symboliques n’existent pas : pas de mythe fondateur comme en Europe ou en Afrique mais une perpétuelle négociation des valeurs collectives. Farouche défenseur de la “Créolité et de la Fluidité des traditions”, il s’oppose donc au principe de l’authenticité des origines, car toujours ambigües et insaisissables.
Ses romans témoignent de sa volonté de retracer la grande Histoire à travers la petite, en abordant des thématiques comme la lutte des Noirs antillais pour sortir de la colonisation et du monopole économique des békés, les rapports complexes entre dominants et dominés lors de l’esclavage, l’homme dans la nature, mais aussi et surtout le rapport entre le réel et l’imaginaire.
Sans être mystique, il considère que la fiction littéraire doit témoigner de la complexité du réel indicible : “Une oeuvre doit partir de l’impossible, sinon c’est une perte de temps”. Ce qui fait de l’écrivain un “guerrier de l’imaginaire”.

///Article N° : 13841

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