« L’histoire de l’esclavage reste difficile à assumer »

Entretien d'Ayoko Mensah avec Christiane Falgayrettes-Leveau

Paris, mai 2006
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Depuis vingt ans, le Musée Dapper à Paris est l’un des rares lieux en France où l’on peut découvrir les trésors des cultures africaines et caribéennes. Il y a quelques mois, le musée présentait une exposition très ambitieuse, Brésil, l’héritage africain, donnant à voir non seulement la richesse des productions afro-brésiliennes, liées à l’histoire de l’esclavage, mais aussi la parenté entre ces productions et les arts d’Afrique subsaharienne. Sa directrice, Christiane Falgayrettes-Leveau, revient sur cet événement et sur sa nomination au sein du Comité pour la mémoire de l’esclavage.

Vous faites partie du comité pour la mémoire de l’esclavage (cpme) (1) institué en janvier 2004 par un décret du président Jacques Chirac, en application de la loi adoptée le 10 mai 2001 qualifiant la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Pourquoi vous être engagée au sein de cette structure ?
Les membres de ce comité ont été nommés par le Premier ministre, pour une durée de cinq ans. Je ne suis pas historienne ni spécialiste de l’esclavage. Mon engagement est d’un autre type. Il est en rapport avec le travail que je mène depuis vingt ans au Musée Dapper. Le premier objectif de ce lieu que je dirige est lié à la mémoire : donner à voir la richesse et la diversité des cultures africaines précoloniales, rappeler les éléments valorisants de ce passé.
À travers le musée, j’ai aussi tenté de créer des passerelles entre l’Afrique et les Caraïbes, car il y a une méconnaissance réciproque. Je me suis toujours intéressée aux questions d’identité, d’histoire. Étant d’origine guyanaise, l’histoire de l’esclavage trouve en moi un écho particulier. Mais mon engagement dans ce comité doit aussi beaucoup à Maryse Condé. Elle fut mon professeur à la faculté de Nanterre et représente à mes yeux une véritable référence. Au fil de sa vie, ce grand écrivain a acquis une expérience à la fois caribéenne, africaine et américaine, soutenue par une culture occidentale. Maryse Condé a su remplir tous ces univers et les interroger. Elle est pour moi une un modèle.
Vous faites partie de la commission « culture » du comité. Quelles ont été vos actions jusqu’à présent ?
L’obtention de la date du 10 mai comme journée officielle de commémoration de l’esclavage a été une victoire du comité. Ce ne fut pas toujours facile. On ne peut pas toujours attendre la décision des politiques… Je suis une femme d’action, issue du privé. J’ai l’habitude d’une certaine rapidité, d’une liberté d’action.
Jusqu’à présent, la commission « culture » a demandé à la Direction des musées de France de réaliser un inventaire (2) de tous les documents relatifs à l’esclavage dans les musées de France, y compris bien sûr ceux des départements d’Outre-mer (Dom). Nous collaborons aussi avec la direction des Archives de France afin de dresser l’inventaire national des archives relatives à la traite, l’esclavage et les abolitions, en vue de la publication d’un guide. C’est un immense chantier.
Etant d’origine guyanaise, vous sentez-vous descendante d’esclaves ?
Il faut dire que j’ai quitté la Guyane pour la France à l’âge de trois ans. Mais j’ai eu très tôt le sentiment de faire partie de ce que Frantz Fanon appelle « les damnés de la terre », ceux qui ne sont pas reconnus, les Noirs.
Dans ma jeunesse, j’ai beaucoup lu les auteurs de la Négritude : Senghor, Césaire, Damas… Je pense que cela n’est pas étranger à ma passion pour l’Afrique et au travail que j’ai développé au Musée. Je suis le résultat de ce métissage entre Occident, Afrique et plus tard Caraïbe, qui m’apparaît aujourd’hui cohérent.
Intégrer un passé lié à l’esclavage n’est pas simple. Il y a pour certains dans les Caraïbes une grande honte d’être liés à l’esclavage. Est-ce un hasard si je ne me suis jamais intéressée à ma généalogie ? C’est mon mari qui a fait quelques recherches dans ce domaine. Il a trouvé que j’avais une aïeule briquetière..
Jusqu’à aujourd’hui, l’histoire de l’esclavage reste difficile à assumer aux Caraïbes. Elle nécessite un grand travail d’éducation. Il faut l’enseigner, la dédramatiser. Il est indispensable de connaître ce passé si l’on veut comprendre la structure économique de nos îles. Au lieu d’avoir honte de cette histoire, nous devrions en être fiers car nous sommes en train de nous forger un nouveau destin.
Les débats sur l’histoire de l’esclavage et les enjeux de mémoire qui lui sont liés ont fait irruption en france avec beaucoup de violence. Cela vous a-t-il surpris ?
Je crois que la France n’a pas vu venir les nouvelles générations, leur niveau de formation, de réflexion,de lucidité. Nous ne revendiquons pas les mêmes choses que nos aînés. Conscients de ce que nous sommes, de notre histoire, nous ne pouvons accepter des modes de relation obsolètes : le paternalisme, la condescendance… Nous voulons être respectés, reconnus pour ce que nous sommes : nous avons les mêmes connaissances, le même savoir. Cela implique l’égalité.
Parmi les revendications mémorielles, on assiste à la radicalisation de certains discours victimaires. Que vous inspirent ces discours ? N’y a-t-il pas là un risque à s’enfermer dans le passé ?
Ces discours témoignent selon moi des séquelles de la colonisation, de traumatismes qui se font encore sentir aujourd’hui dans les sociétés et les économies des Caraïbes et d’Afrique. Mais il faut absolument commencer à nous regarder nous-mêmes. Combien de dirigeants africains méritent aujourd’hui le respect de leurs peuples ? Nous avons aussi une part de responsabilité dans l’histoire de la traite négrière et de l’esclavage. Il est temps de l’assumer.
Vous avez organisé récemment dans votre musée une très belle exposition intitulée brésil, l’héritage africain (3). Cet héritage est directement lié à l’histoire de l’esclavage. Qu’avez-vous cherché à montrer à travers cette exposition ?
Du XVe au XIXe siècle, sur les onze à quinze millions d’Africains qui ont traversé l’Atlantique dans les soutes des bateaux négriers, environ trois millions et demi débarquèrent au Brésil. C’est dans ce pays qu’ils furent les plus nombreux. Notre exposition a tenté de montrer la parenté des productions afro-brésiliennes et des arts de l’Afrique subsaharienne. À travers ces regards croisés, nous avons cherché à ouvrir une nouvelle voie de réflexion pour les sociétés métisses.
La proximité entre le Brésil et l’Afrique ne se révèle pas tant par le biais des objets qu’à travers certains comportements rituels que l’on retrouve dans les principales religions afro-brésiliennes : le candomblé, l’umbanda et le macumba. Les danses, les chants, les autels dédiés à une divinité, les instruments de musique qui accompagnent les cérémonies sont autant de signes de cet héritage africain. C’est très fort. J’ai assisté à une cérémonie de candomblé au Brésil… et je me croyais vraiment en Afrique. J’étais bouleversée. Soudain, m’est apparue la force de cette transmission. Comme une solution pour ne pas mourir, pour aider à vivre. Malgré la souffrance et la tyrannie dont étaient victimes les esclaves, les chants et les danses leur ont permis de survivre. C’est ce qu’ils ont transmis et qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui. C’est ce que de nos jours, les Afro-Brésiliens donnent en partage à l’humanité. En faisant cette expérience, j’ai eu l’impression de faire partie d’une communauté.
L’héritage culturel africain, et notamment l’histoire de la traite et de l’esclavage, vous semble-t-il plus reconnu au brésil qu’en france ?
Il y a une certaine reconnaissance de l’histoire de l’esclavage au Brésil mais attention, ce n’est pas idyllique. Les Noirs sont encore très discriminés dans ce pays. Cependant, si je compare avec les Antilles françaises, cet héritage est bien plus assumé au Brésil. Là-bas, les pratiques religieuses ne sont pas cachées. Tandis qu’aux Antilles, elles se pratiquent dans la clandestinité. Personne ne dit qu’il va chez le « quimboiseur », le guérisseur, et pourtant… Dans la même perspective, je me demande quelle est la place de l’Afrique chez les écrivains de la créolité ?
Vous développez actuellement au sein du musée un projet intitulé « mémoire partagée ». En quoi consiste-t-il ?
Le musée a souhaité apporter sa contribution à la première journée officielle de commémoration de l’esclavage, de la traite et de ses abolitions, le 10 mai 2006, en favorisant des démarches menées par des jeunes. Nous avons donc pris contact avec différents partenaires : le lycée Chaptal à Paris, les Centres régionaux de documentation pédagogique (CRDP) de Créteil et de Rouen, l’association Vivre ensemble aux puces ou encore le Centre social de Torcy à Paris. Avec chacun d’eux, nous menons un projet spécifique.
Les élèves de l’atelier théâtral du lycée Chaptal ont travaillé en 2005-2006 sur le thème « Mémoire de l’esclavage à travers les œuvres de Senghor et de Césaire ». Ce travail a été réalisé en collaboration avec les professeurs d’histoire, de philosophie et d’économie. À l’issue de ce projet, les élèves ont créé un spectacle, sous la direction de Sonia Branglidor, intitulé À fond de cale, le soleil et consacré aux écrits des fondateurs de la Négritude. Nous l’avons présenté dans la grande salle du musée le 24 mai dernier.
Avec le Centre social de Torcy et l’association Vivre ensemble aux puces, nous avons mis en place des ateliers de dessin pour les jeunes à la suite de leur visite de l’exposition Brésil, l’héritage africain. Ces ateliers ont donné lieu à des créations individuelles et collectives tout à fait intéressantes.
Quant au CRDP de Rouen, nous avons noué un partenariat afin de mettre à la disposition des établissements de Haute-Normandie l’exposition 1848, l’esclavage aboli.
Tous ces projets contribuent à une meilleure connaissance de l’histoire de l’esclavage par les jeunes et à un partage de la mémoire qui me semblent nécessaires. Nous espérons pouvoir développer encore plus largement ces actions pour l’an prochain, pour le 10 mai 2007.

1. Présidé par Maryse Condé, le CPME est composé de Françoise Vergès, vice-présidente, de Fred Constant, Marcel Dorigny, Henriette Dorion-Sébéloué, Christiane Falgayrettes-Leveau, Gilles Gauvin, Claude-Valentin Marie et Nelly Schmidt.
2. Cet inventaire, réalisé avec la Direction des musées de France, est en partie consultable sur le site du CPME : www.comite-memoire-esclavage.fr.
3. L’exposition s’est tenue du 22 septembre 2005 au 26 mars 2006 au Musée Dapper à Paris.
///Article N° : 4482

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