» Lutter contre l’injustice « 

Entretien de Soro Solo avec Tiken Jah Fakoly

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Débarqué presque par effraction sur la scène internationale avec le prix RFI Musique du monde en 2000, Tiken Jah Fakoly, de son vrai nom Moussa Doumbia, chante une Afrique indignée, meurtrie, mais défiant ses contradictions et ses laideurs et vénérant ses combattants pour la liberté. Il a depuis accumulé des palmes (1) qui l’ont installé dans un rôle de porte-parole de tous les opprimés du monde. À Bamako où il vit depuis la guerre en Côte d’Ivoire, il se lance dans la production et organise un festival de reggae.

Où que vous alliez, vous êtes accueilli avec enthousiasme. Et depuis le prix RFI Musique du monde, vous êtes régulièrement primés Qu’est-ce qui fait le succès de votre reggae ?
Je suis mal placé pour répondre à cette question. C’est au public que vous devriez la poser. À mon avis, c’est avant tout le résultat d’un travail collectif conséquent. Depuis l’album Mangécratie (sortie en 1996 en Côte d’Ivoire), on a bossé sans relâche pour garder notre identité musicale et proposer des spectacles efficaces. Je dis  » on  » parce qu’il y a tout un paquet de gens qui travaillent dans l’ombre avec moi, les musiciens, le staff ou les amis.
Il y a également mon engagement à lutter contre l’injustice, à épingler toutes les formes d’oppresseurs, à prendre position contre l’intolérable, à dénoncer les pilleurs de l’Afrique, les acteurs de l’intérieur et leurs protecteurs occidentaux. Le tout nourrit d’un propos constant et sans ambiguïté. J’évite de dire une chose et son contraire le lendemain.
Je pense que c’est ce qui adhère le public à ma musique. Et je saisis l’occasion pour remercier tous ceux qui viennent à mes concerts et achètent mes disques. Ils constituent mon rempart.
Quels publics vous reste-t-il à conquérir ?
Il reste beaucoup à faire. Mon souhait est de faire découvrir ma musique au public anglophone, lusophone et hispanophone. Je suis connu dans pas mal de pays anglais. Quand je joue dans certains de ces pays, je sens que le public a soif de comprendre ce que je dis. Quand je me produis au Venezuela, pays hispanophone où on parle plus anglais que français, c’est le même constat. Je voudrais atteindre tous les mélomanes à travers le monde.
À part un titre, je n’ai pas beaucoup composé en anglais, mon niveau est très modeste. Je n’ai pas honte de le dire. Quand on ne connaît pas quelque chose, il faut s’attacher à l’apprendre. Par l’intermédiaire d’Universal, je prends des cours quand je suis à Paris. J’envisage de prendre également des cours à Bamako où je réside. Rendez-vous donc au prochain album.
Le fait d’avoir toujours chanté en français et en dioula, la langue véhiculaire d’Afrique occidentale ne vous a pas empêché de gravir les marches du succès. La langue serait-elle un véritable obstacle ?
Je ne dis pas que c’est un obstacle. Bob Marley chantait en anglais, nous, on n’y comprenait rien mais ça ne nous a pas empêchés de l’aimer, de l’adopter et de le suivre. La musique, il faut seulement la sentir. Mais pour un artiste qui se veut international, il est important de parler l’anglais. Si je sens que je peux toucher un public anglophone, je dois me donner les moyens de chanter en anglais.
Depuis le début de la guerre en Côte-d’Ivoire en 2002, vous êtes exilé à Bamako, au Mali, où vous initiez de nouveaux projets.
J’ai effectivement amorcé des rêves que je nourris depuis toujours. Le premier, c’est la construction de mon studio personnel à Niamakoro, le quartier où j’habite à Bamako. Avec son équipement on peut réaliser un produit prêt pour le mastering et la duplication.
Mon deuxième rêve qui se concrétise également vient combler un vide sur la scène des festivals africains. Avec Alpha Blondy ou Luky Dube, pour ne citer qu’eux, le reggae africain est reconnu sur le plan mondial. Près de vingt-cinq ans après l’émergence d’une scène reggae en Afrique, ce n’est pas normal qu’il n’y a pas de festival reggae digne de ce nom. J’ai donc créé l’African Reggae Festival à Bamako, sous le signe de l’unité africaine. Il est entièrement financé par la Fakoly Production, sans aucun sponsor, aucune institution privée ou publique. Nous avons programmé deux jours de spectacles : le 19 janvier 2006 au Centre culturel français et le 20 au stade Modibo Kéïta. À l’affiche : Askia Modibo du Mali, Jah Vérity du Burkina Faso, Béta Simon de Côte-d’Ivoire, Takana Zion de Guinée Conakry, Jah Diaz du Niger et Dread Maxim du Sénégal. La première édition se veut modeste. Mais le festival s’élargira au fur et à mesure qu’il s’affirmera au fil des ans, le but étant qu’il devienne itinérant à travers l’Afrique.
Pourquoi avoir choisi Bamako pour la première édition ?
Haïlé Sélassié est l’icône spirituelle des Rastas. Sa visite à Bamako a marqué ce pays. Tous les soirs, les programmes de la télévision nationale malienne sont clos par l’hymne national avec les images de leaders africains, dont celle du défunt empereur d’Éthiopie. Depuis la visite du Négus, la capitale malienne est perçue par les Rastas et l’ensemble des chanteurs reggae comme une ville culte. Voilà la principale raison du choix de Bamako. Ensuite, c’est ce pays et cette ville qui m’ont accueilli quand ma vie était menacée en Côte-d’Ivoire. C’est ici que je vis, dorénavant c’est d’ici que mes projets naissent et grandissent.
Vous vous lancez également dans la production ?
Ca va de soi ! Malgré mes origines dioula, donc commerçant, je ne connais pas les rouages du commerce ni celui du métier de transporteur, encore moins celui de producteur de café cacao. Je suis artiste, et s’il est un domaine où je dois investir, c’est bien dans la musique. Maintenant que je me suis doté d’un matériel technique de bonne facture, je peux me positionner comme producteur et donner leurs chances à d’autres chanteurs. J’ai déjà deux artistes en liste, l’Ivoirien Béta Simon et le Guinéen Takana Zion. Tous les deux font du reggae. Et très prochainement je m’étendrai sur d’autres genres notamment ceux d’inspiration traditionnelle. Je pense à quelqu’un comme Adama Yalomba qui pratique ce style et qui m’a invité à voir ses répétitions.

Note
1. Il a été lauréat des Victoires de la musique en France et des Tamani d’or de la musique au Mali en 2003, des Black Music Awards au Bénin en 2004 et a reçu deux disques d’or pour Françafrique et Coup de Gueule en 2005.
///Article N° : 4311

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