Mondialité de Glissant

Entretien de Tanella Boni avec François Noudelmann

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François Noudelmann est professeur à l’Université de Paris 8, régulièrement « visiting professor » aux États-Unis (Johns Hopkins University, New York University), et producteur de l’émission « Je l’entends comme je l’aime » à France Culture. Spécialiste de Sartre, il se consacre plus généralement à la question de la généalogie. Il a dirigé le Collège international de Philosophie de 2001 à 2004 et conduit un séminaire, depuis quatre ans, à l’Institut du Tout-Monde créé à l’initiative d’Édouard Glissant. Dernier livre paru : Le Toucher des philosophes, Sartre, Nietzsche et Barthes au piano (Gallimard, 2008).

Pourriez-vous nous dire quand vous avez rencontré Édouard Glissant et ce qui vous a intéressé dans sa pensée ?
Je l’ai rencontré à travers un livre, Poétique de la relation, qui m’a paru dépasser les antithèses dans lesquelles on est, la plupart du temps, enfermé en France concernant notamment la notion d’identité. Ces antithèses du type différentialisme/universalisme ; communautarisme/républicanisme. Tout d’un coup, avec Édouard Glissant, les notions habituelles et la syntaxe dans laquelle elles sont employées prenaient une tout autre allure, résonnaient avec une vitesse inédite. J’ai souhaité rencontrer Édouard Glissant et j’ai pu le faire aux États-Unis parce que j’y vais régulièrement depuis une douzaine d’années pour enseigner pendant l’automne.
En quelle année l’avez-vous rencontré ?
En 1999. Glissant, comme vous le savez, a enseigné presque toute sa vie aux États-Unis, c’est d’ailleurs un sujet de réflexion pour nous et pour la France. Pourquoi nos grands penseurs (mais qu’est-ce que ce « nos » ?) en tout cas les grands penseurs francophones ne trouvent pas de place en France et pour beaucoup deviennent des vedettes aux États-Unis ou au Canada. Édouard Glissant a enseigné longtemps à Bâton Rouge en Louisiane, puis à la City University of New York. C’est là-bas que je l’ai rencontré, non pas à CUNY mais lors d’un colloque Deleuze à Columbia. Comme vous le savez, Deleuze était un ami d’Édouard Glissant, Guattari encore plus. Il y a eu des échanges très intéressants de notions, de concepts. Glissant reprenait à Deleuze des notions comme le « rhizome ». Mais Deleuze et Guattari ont travaillé sur la « ritournelle » ou « l’archipel » et il faudrait savoir d’où viennent ces mots, car la sédimentation imaginaire de ces notions vient de la fréquentation de Glissant. La notion d’île aussi.
Donc, du fait de la fréquentation Deleuze-Glissant, Deleuze a-t-il été influencé par Glissant ?
Guattari aussi. Glissant citait une lettre de Deleuze où le philosophe lui reconnaissait d’avoir poétiquement réalisé au plus intense les notions que lui tentait d’inventer. Quand je l’ai rencontré à ce colloque, c’était assez amusant car il y avait beaucoup de doctes universitaires qui parlaient de Deleuze en anglais, Édouard Glissant est le seul qui a parlé en français à ce moment-là. J’ai été assez surpris. Je me suis présenté à lui et lui ai posé la question. J’ai cru comprendre qu’il aimait bien avoir la position minoritaire – parler en langue minoritaire. Son propos est aussi de défendre toutes les langues du monde. Le français n’est pas une langue menacée mais il y a l’idée qu’il faut faire entendre, dans l’étrangeté, toutes les langues. D’ailleurs, il ne cherchait pas toujours à traduire. Très souvent, quand il organisait des soirées poétiques, il faisait venir des poètes du monde entier et il souhaitait qu’ils s’expriment dans leur langue et qu’on puisse accéder à un sens qui ne soit pas celui de la signification.
Cela fait sans doute partie de cette passion qu’il avait du détail.
Oui. Je l’ai rencontré ensuite chez lui. Il habitait sur Queens. Et voilà qu’une amitié a commencé. On s’est vu très régulièrement. On a travaillé ensemble autour de nombreux entretiens, on a voyagé, on a partagé beaucoup de paysages et de musiques, beaucoup de rires. Et ce fut aussi cette aventure qui dure toujours, la fondation de l’Institut du Tout Monde où je conduis des séminaires.
En 2002, vous avez dirigé un numéro spécial de la revue Rue Descartes intitulé « L’Étranger dans la mondialité ». Dites-nous quel était le contour de ce projet et comment vous l’avez réalisé. Il y a dans ce numéro un long entretien avec Édouard Glissant sur la « Relation ».
Oui, un long entretien qui est pourtant une réduction de nombreuses heures.
Je voulais refonder entièrement cette revue qui est celle du Collège international de Philosophie. C’était donc le premier numéro de cette nouvelle conception.
J’ai été heureux que Glissant soit une sorte d’impulsion pour une revue qui était, du coup, moins une publication d’actes de colloque qu’une revue en prise avec des questions contemporaines. J’ai donc défini un sujet qui était « l’étranger dans la mondialité » pour essayer de penser l’étranger non pas à partir d’une position continentale ou d’enfermement national, où il y a toujours le dedans et le dehors, l’un et l’autre, mais en déployant la notion d’étrangeté dans une circulation des identités, de déplacements continuels des échanges ; le fait que ces échanges peuvent être aussi bien néfastes dans l’élimination de l’étrangeté ou la stigmatisation de ceux qui sont toujours à l’extérieur des centres de pouvoir économique ou politique, mais aussi qu’il pouvait y avoir dans cette notion d’étrangeté une force inventive et créative d’une autre relation à l’ancrage et que, justement, dans un déplacement archipélique tel qu’Édouard Glissant le pense, on pouvait concevoir non pas la relation entre les identités mais les identités à partir de la relation. Là, on entre dans la philosophie d’Édouard Glissant qui pense que ce qui fait les identités – identités toujours provisoires et en transformation, c’est la relation elle-même.
Il n’existe pas des identités a priori, selon qu’on appartient à telle culture, à tel pays, à telle histoire, à partir de quoi un échange serait possible. Non. En revanche si on pense le monde comme un tissu mouvant de relations, dès lors on approche les identités à partir de ces relations sans jamais les présupposer. Donc, le numéro était assez inspiré de cette conception-là et se déployait à travers différents territoires. Ça pouvait être aussi bien la question du Maghreb que la pensée de la littérature. Il y avait un texte d’Hélène Cixous, du théâtre… Bref, ce qui m’intéressait philosophiquement c’est un autre paradigme, pour le dire autrement, une grammaire ou une manière de lier les choses, présente dans cette pensée d’Édouard Glissant.
J’y ai aperçu aussi, dans ce numéro, la forte opposition entre la mondialisation et la mondialité. La mondialisation comme globalisation économique et appauvrissante et la mondialité faite d’enrichissement mutuel.
Voilà. Cela peut paraître paradoxal car mondialisation suppose un mouvement et mondialité un état. Mais en fait Glissant voulait vraiment se démarquer de ce qu’on appelle la mondialisation des échanges économiques et la standardisation des modes de vie, pour essayer de penser une mondialité c’est-à-dire une intensité des relations et de la transformation. Pour lui, cette mondialité n’est pas bonne en soi, elle peut être aussi chaotique. Quand il parle des échanges de la créolisation, c’est un mouvement anthropologique et peut-être plus, cosmologique, pour le meilleur comme pour le pire. Il ne nie pas du tout le chaos des échanges impliqués, parfois très brutaux.
Il a forgé le concept de chaos-monde… Il serait intéressant de revenir à ces concepts fondamentaux. Vous avez déjà parlé de la Relation et de la mondialité, peut-être faudrait-il dire en quoi consiste, justement, la créolisation.
On peut partir de l’expérience identitaire caraïbe pour ensuite dégager ce mot-là de l’ancrage historique. Si on part de cette expérience identitaire, ce que tente de penser Édouard Glissant, c’est ce qu’il appelle le « gouffre de la cale », c’est-à-dire ce lieu matriciel complètement paradoxal, le lieu de la négation absolue où tout d’un coup tout se perd, où des populations qui viennent d’endroits très différents se retrouvent mélangées et n’ont pas le même langage. Là, la coupure avec les origines est quasiment définitive parce qu’aucune racine ne pourra être retrouvée. Cette expérience de la négation absolue est une forme de génocide durable.
Glissant fait, me semble-t-il, de ce point de vue, la différence entre plusieurs formes de migrations et de migrants. Ceux qui sont arrachés à leurs racines et qui font l’expérience de la cale sont ceux-là qu’il appelle les migrants « nus ». D’autres migrants, dans d’autres expériences, partent habillés de leurs identités et richesses.
En fait, cette expérience qui est celle de la perte, Glissant montre qu’elle se renverse et peut être aussi une chance – ou pas pour légitimer ce qui reste une tragédie historique indépassable. Les identités n’ont pu se forger que par une réappropriation des sources hétérogènes, avec cette impossibilité de retrouver l’origine. La chance c’est de pouvoir s’affranchir de l’origine, de l’idée que notre identité vient forcément d’une histoire ancestrale. Il montre que la Caraïbe c’est cette expérience de greffe, – avec, encore une fois, ce qu’il y a de meilleur et de pire – sur les noms, les cultures, sur la nécessité d’inventer quelque chose dans un mélange qui peut donner des formes culturelles comme le jazz qu’il aimait beaucoup citer. De l’expérience tragique de l’aliénation, de l’esclavage, peut naître quelque chose d’hybride, qui se construit de manière complètement improbable, en prenant des sources qui n’auraient pas dû se rencontrer. Cette expérience de la créolisation peut devenir, par là, un vecteur pour penser un autre rapport à la généalogie. C’est ce qui m’a beaucoup intéressé car je travaille sur ces questions-là, notamment la filiation. Dans cette extension ; Édouard Glissant qui avait travaillé d’abord sur la notion de métissage l’a abandonné, au profit de celle de créolisation non pas seulement pour dire que les petits pays, les Caraïbes, aussi, montrent la voie. Le mot créolisation va bien au-delà de l’identité créole. Il est une grammaire pour amener à penser ces identités qui ne cessent de se transformer, qui se changent, comme il disait, en s’échangeant sans se perdre ni se dénaturer. C’est toujours être soi-même que de changer à travers la relation à quelque autre.
La relation est toujours ouverture…
D’où le nomadisme, d’où la transformation. C’est vraiment une pensée de la métamorphose. Du coup, je crois qu’il faut signaler que cette pensée ouverte et tremblante d’Édouard Glissant l’a mis en porte-à-faux, je l’ai vu aux États-Unis je ne sais comment il est reçu en Afrique – en tout cas aux États-Unis, notamment avec le mouvement issu des droits civiques…
J’allais aussi poser la question de son engagement…
On va en parler. Glissant était justement à l’écart, opposé à tous ces mouvements d’Africains Américains qui recherchent leurs racines en Afrique, à ce qu’il considérait comme des fictions d’origine, (Roots, le fameux roman d’Alex Haley). Il s’opposait à des universitaires comme Henry Louis Gates et tous ces sites comme African Ancestry, où l’on va chercher ses ancêtres à partir de son ADN. Il était très hostile à cette pensée généalogique et identitaire.
C’est à cette préoccupation que répond sans doute le concept de « digenèse ».
Voilà. La « digenèse » suppose que, dès l’origine, il y a de la division. Jamais on ne peut accéder à une homogenèse qui serait la naissance d’une identité fixe. La division est toujours là. Le métissage doit être pensé dès l’origine. La créolisation a donc été parfois mal comprise ou mal reçue par ceux qui, par exemple, se disaient : « Vous les Caribéens, finalement vous n’avez pas la chance de pouvoir retrouver vos racines. Tant pis pour vous. Nous, on sait d’où on vient ! On sait qui on est ! ». Il n’était pas très lu pendant un certain temps, à cause de cette espèce de soupçon qui pesait sur sa pensée.
J’ai l’impression que, vers la fin de sa vie, les universités américaines se sont mises à lire et à étudier Glissant…
Nous sommes plusieurs à avoir beaucoup fait pour organiser des rencontres sur et avec Édouard Glissant. À Johns Hopkins, et à NYU avec Manthia Diawara qui a beaucoup fait pour sa réception dans les African studies.
Et puis le dernier film que Manthia Diawara a réalisé il n’y a pas longtemps.
Oui, le film a vraiment permis de découvrir Édouard Glissant sur le tard car il était quand même aux États-Unis depuis très longtemps. On a donc compris, peu à peu, que la créolisation n’était pas la question créole et que c’était véritablement une poétique, une philosophie, un imaginaire comme il aimait à le dire, qui devait permettre de penser autrement les questions d’identité. D’où sa réaction très violente, puisque vous me posiez la question de son engagement, contre le ministère de l’Identité nationale et ce texte qu’il a publié avec Chamoiseau, qui a pour titre Quand les murs tombent, dénonçant ce repli identitaire français.
Je crois savoir que son engagement date sans doute de longtemps, puisqu’à un moment donné il a été assigné à résidence pendant des années…
Interdit d’entrer en Martinique c’est quand même un comble, c’est assez fou ! En fait, assigné à résidence mais pas dans sa résidence. Interdit de rentrer chez lui. Il a aussi signé le manifeste des 121 au moment de la guerre d’Algérie. L’engagement d’Édouard Glissant est fait de ces luttes ponctuelles où il ne s’est jamais laissé prendre par une idéologie ni un parti politique. Mais, lorsque de l’indignité se manifestait, il a toujours été là pour la dénoncer.
Il y a ce mot très important dans la pensée de Glissant, le mot « imaginaire ». À propos de la « Relation », il a d’abord écrit une Poétique de la Relation, puis fini par écrire une Philosophie de la Relation. Je me demande si ce n’est pas l’imaginaire qui lie, justement, cette « poétique », à la « philosophie » de la Relation.
Le rapport d’Édouard Glissant à la philosophie, c’est celui d’un lecteur des auteurs marginaux dans l’histoire de la philosophie occidentale. Raymond Lulle, Montaigne, Nietzsche, ceux qui, pour lui, ont incarné une pensée du multiple jusqu’à Deleuze et non pas la pensée de l’Un. Les pensées mineures, celles qui sont allées du côté de l’expression littéraire et qui n’ont pas voulu, justement, ramasser ou synthétiser le monde dans des concepts universels. Il était soucieux de proposer une philosophie dans cette voie-là, qui soit à l’opposé des conceptions de l’Un. Quand il a publié la Philosophie de la Relation, il a surpris ses amis poètes qui ont dit : « Pourquoi fait-il de la philosophie ? Quelle horreur… » Je crois qu’Édouard Glissant est philosophe parce qu’il est poète. C’est depuis sa poésie, depuis Les Indes, une épopée poétique magnifique, qu’il est devenu philosophe. Il a conçu des notions à partir d’un imaginaire du monde. Pour lui, l’imaginaire n’a jamais été dévalorisé par rapport au conceptuel. C’est à partir de l’imaginaire qu’il pense le monde et la politique. Combien de fois, par rapport à des antithèses ou à des engagements simplistes (ceux qui concernent la Palestine notamment), il a pu dire : « Ce n’est pas la question du droit qui va régler les conflits territoriaux, mais c’est lorsque les peuples changeront d’imaginaire, leur imaginaire identitaire, leur relation à la terre, leur ancrage, que là, véritablement, pourra naître autre chose. »
Glissant m’a souvent fait penser aux philosophes présocratiques…
Je crois qu’il aurait aimé qu’on dise ça !
Ah bon ? La manière dont il parle de la mer et des éléments et, récemment, la dernière anthologie qu’il a publiée, La Terre le Feu l’Eau et les Vents, montrent bien qu’on ne peut pas parler des hommes, de leur vécu sans jeter un œil ou sans écouter ce qui se passe alentour. Car ce qui se passe alentour a sans doute quelque chose à nous dire.
C’est en ce sens qu’il n’est ni universaliste – il est contre les pensées de l’un – ni humaniste, car, en fait, il ne met pas l’homme au centre. Il s’agit de replacer l’homme dans un tissu de relations et de le penser en regard des éléments fondamentaux. Il y a aussi quelque chose d’intéressant dans la manière dont il aborde la question de la mer. On retient généralement sa pensée dite « archipélique », le fait que s’il y a, pour lui, un modèle intéressant, se distinguant du continent et de la pensée continentale, de l’épopée originelle etc. c’est non pas l’île – le risque de l’île c’est l’isolationnisme, qui vient de isola étymologiquement – mais plutôt les archipels dans lesquels il n’y a pas d’île centrale, dominante, même si dans certains archipels comme l’Indonésie, il y a par exemple Java qui est le centre. Mais, pour lui, le modèle de l’archipel c’est la Caraïbe, une multiplicité d’îles. Et, ce qui fait l’unité transitoire c’est le passage, d’une île à l’autre, à d’autres cultures, d’autres langues, et, en même temps – c’est là que je reviens à votre idée – dans ces passages, il ne faut pas oublier un élément très fort, la mer.
C’est la mer qui fait le lien d’une île à l’autre.
Voilà. C’est la mer qui est aussi un lieu de mémoire, ne l’oublions pas. L’Atlantique contient beaucoup de corps qui ont sombré dans l’histoire tragique de la traversée et de la traite. La mer, lieu de mémoire, est partie intégrante de ce réseau d’îles. Avec ces îles, comme disait Deleuze, qui sont de deux types. Il y a les îles qui se détachent du continent et celles qui émergent du fond de l’océan.
Je me demande si Glissant était d’accord avec cette idée de Deleuze. Qu’en pensez-vous ?
Justement je l’avais interrogé là-dessus dans ce numéro de Rue Descartes que vous avez cité. Je crois qu’il ne se souvenait plus très bien du texte de Deleuze. Pour lui, l’archipel c’est un réseau qui fonctionne hors de toute pensée continentale, même pas dans le détachement. Il est intéressant aussi de voir comment il a déjoué les notions de centre et de périphérie. Il ne voulait pas valoriser les périphéries par rapport au centre. Ce qui est un piège, justement. Le piège du dedans/dehors, du centre/périphérie. On sait bien que dans la philosophie qui a pu nous inspirer dans les années soixante-dix, la notion de « marges » est très importante. On était dans les marges, les banlieues. Glissant explique que la notion d’archipel en tant que périphérie doit se penser aussi à l’intérieur du continental. Si on prend l’exemple de la langue française, il n’est pas besoin d’aller chercher ailleurs et de dire : « c’est intéressant de métisser ou de créoliser la langue avec des apports extérieurs ». Il importe plutôt d’entendre que la langue française n’a pas du tout d’unité originelle. Vous parliez de digenèse, je crois que la division de la langue française est là, à l’origine même. Il n’y a pas le latin et le reste, il y a aussi tous les dialectes qu’il s’agit d’entendre, à partir du moment où on accepte cette idée que, même ce qui est le plus atavique, le plus identitaire, eh bien, peut être disséminé en son sein. Tout change alors.
Tout peut être miné de l’intérieur. Quand Glissant parle de tremblement, il exprime aussi cette idée. Car les choses bougent dans tous les sens…
Je me souviens d’avoir parlé de ça dans une île très soucieuse de son identité, en Corse. Un nationaliste disait qu’il faut revendiquer la langue corse, c’est une nécessité mais seulement une étape. Sinon la langue se fige et s’uniformise alors qu’il n’y a pas « le » corse mais des Corses qui ne sont pas les mêmes. L’intériorité doit être mise en question pour penser continuellement ses périphéries, ses divisions, ses hétérogénèses. Voilà encore une opposition qu’Édouard Glissant fait sauter pour changer notre imaginaire de l’ancrage et de l’unité.
Je crois savoir que Glissant n’était pas très « francophone », malgré ce que vous avez dit au début, que lors d’une conférence aux États-Unis, il était le seul à s’exprimer en français. Il ne partageait pas la notion de francophonie.
D’abord il y a quand même quelque chose d’insultant dans le fait qu’on invite des écrivains regroupés grossièrement dans le mot « francophones » alors qu’ils ont des écritures très différentes et n’ont d’autres points communs que de ne pas venir de la métropole.
C’est pour cette raison qu’il a participé au manifeste de la littérature-monde.
Bien sûr. Amin Maalouf l’a dit aussi de manière très radicale. Qu’est-ce que ce point commun entre le Maghreb, le Québec, la Caraïbe ?.… Ce sont les autres de la métropole. Il s’agit toujours d’un système d’exclusion, sans parler des nominations comme celle des ultra-marins. Les librairies affichent un rayon ultramarin comme une étiquette commerciale. Pour le coup, c’est un enfermement identitaire par l’exclusion, même si c’est pour dire : « on va s’intéresser et valoriser ces cultures-là ». Donc, le mot de « francophonie » est évidemment très piégé et Glissant ne se reconnaissait pas dans cette désignation de son travail comme « francophone », même si la langue française est restée la sienne jusqu’au bout.
Quelque chose me fascine dans les textes de Glissant. Il va toujours chercher loin – ou peut-être de très près – des lieux du monde auxquels on ne pense pas toujours. Je pense par exemple à l’île de Pâques. Comme si nous ne voyons jamais certains lieux ou, quand nous les voyons, ils nous paraissent mythiques. Glissant pense ces lieux mythiques.
Absolument. L’île de Pâques a donné lieu à ce très beau livre, avec son épouse Sylvie, La terre magnétique. Édouard Glissant manifestait – par sympathie polythéiste – un intérêt pour la multiplicité des inspirations, des sources, sans privilège de l’une par rapport à l’autre, essayant de comprendre à chaque fois l’inventivité imaginaire du monde qui peut surgir, sans préjugé anthropologique. Tout cela passait évidemment par les arts, les langues, auxquels il accordait une très grande importance.
Revenons à la pensée du tremblement. À partir de l’archipel comme réunion d’îles, d’une île à une autre, y a-t-il comme un passage d’un point fort à un point faible ? Mais, dans le même temps, tout se passe comme si chacune des îles bougeait.
Les îles bougent et elles tremblent évidemment. Cette idée du tremblement de terre a aussi favorisé celle de la fragilité. Tout est précaire, même la pensée est précaire. C’est aussi cette humilité qu’il est nécessaire d’avoir par rapport aux énoncés universels et apodictiques tels que nous les pratiquons en Occident. L’approche philosophique et poétique d’Édouard Glissant est celle d’une réserve à l’égard de toute vérité dont il rappelle le caractère transitoire. Pensée tremblée et revendication de l’opacité contestent l’idéal de la transparence. Car la clarté et la synthèse conduisent, quand elles sont systématiques, à passer toute la diversité et la complexité du monde au crible d’une grille d’analyse qui occulte la richesse du monde, les détails, comme vous le rappeliez. Ne jamais occulter le moindre détail au profit d’une généralité. Il faut revendiquer l’opacité presque comme un droit, disait-il, en s’amusant…
Cependant, l’opacité n’est pas l’obscurité.
Exactement. Ce qui avait été très mal compris même par de grands philosophes – cela fut une polémique avec Derrida, et, venant de Derrida, c’était absolument incroyable ! Quelqu’un qui était si conscient du logocentrisme… Mais, tout d’un coup, cela pouvait faire resurgir une sorte d’obscurantisme, alors que Glissant était surtout soucieux de ne pas tout aplatir sous les lumières.
Les lumières de la Raison…
Cette opacité vaut pour tous les termes de la relation : accepter l’opacité du monde, ne jamais présupposer qu’on va la réduire, et aussi accepter l’opacité à l’égard de soi. Nous ne sommes jamais vraiment transparents à nous-mêmes. Cela ne revient pas à faire l’éloge de l’aveuglement, mais à rappeler que nous ne sommes jamais identique à ce que nous sommes. Là, j’aurais tendance à retrouver Sartre, l’un de mes auteurs et la définition de la conscience qui n’est jamais ce qu’elle est : elle est toujours ce qu’elle n’est pas, elle n’est plus ce qu’elle a été, elle n’est pas encore ce qu’elle sera. Je m’amuse en disant cela parce que cela a été souvent un sujet de discussions orageuses avec Édouard Glissant. Il n’était pas sartrien même si j’ai le plaisir de voir que le dernier numéro des Temps modernes, consacré à « Guadeloupe et Martinique, la révolte de 2009 », contient un hommage à Édouard Glissant avec un poème de lui paru en 1948, quand il avait 20 ans, dans la fameuse revue de Sartre. C’est très émouvant de retrouver Édouard dans ces pages-là.
Ce qui me frappe dans les textes d’Édouard Glissant, c’est que, lorsqu’on passe du Discours antillais à la Philosophie de la Relation, tout se passe comme si on quittait le domaine de l’explicatif (quel type de discours ? Comment l’expliquer ? Quelle position adopter par rapport à telle question ? etc.) pour aller vers la fluidité et la beauté de la langue et du verbe. Il commence par un mot, il ne s’arrête pas, le fleuve continue de couler à l’infini, c’est la mer…
C’est le fleuve, c’est la rivière, c’est la Lézarde. Ce que vous dites est très vrai. Au début on a affaire à des textes théoriques et politiques et aussi à des poèmes. Glissant est avant tout un poète.
Ce qu’on ne dit pas souvent…
Je crois qu’il faut lire et relire Les Indes et Le Sel noir. Au début, quand il intervient, à côté de la poésie, de manière théorique, le style est explicatif et combatif. Il reste dans un certain nombre de schémas conceptuels liés à la situation historique, puis, peu à peu, la langue, avec toute sa force d’imaginaire, prend le pas jusqu’aux très nombreux essais et à Philosophie de la Relation.
C’est sans doute une manière de dire la beauté du monde.
Il faudrait parler de la Cohée du Lamentin. Car il y a aussi l’esthétique de la Relation. Cette esthétique n’est pas limitée à des questions de formes. Elle décrit et pense la beauté du monde dans toute sa réserve de sens. Là encore il faudrait déjouer les distinctions poétique/philosophie/esthétique. La langue de Glissant est à la fois fluide et sédimentée. À partir d’elle se déploient des concepts, des images, des rythmes. Les distinctions s’effacent, au profit d’une création en rafales : un roman, un essai, des poèmes. Sur des registres multiples se trament des unifications transitoires qui donnent figure aux vents et aux tourbillons.

Propos recueillis par Tanella Boni
Paris, le 1er avril 2011.
Cet article fait partie du dossier consacré à Édouard Glissant, publié dans Africultures n° 87. Nous remercions Jean-Luc de Laguarigue dont les photographies, extraites de l’exposition Le Pays des imaginés, ont illustré ce numéro.
Cette exposition est visible sur le site [http://gensdepays.blogspot.fr/2011/07/pays-des-imagines-exposition-permanente.html]///Article N° : 10680

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