« Noire n’est pas mon métier » : les voix de seize lucioles du cinéma français

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Seize actrices françaises publient, début mai, un ouvrage de témoignages : Noire n’est pas mon métier. Elles y partagent leur expérience du racisme dans le milieu du cinéma et de la télévision. Avec ce livre, elles ont monté les marches du festival international de cinéma de Cannes. Retour sur ce livre-manifeste.

« Je n’appartiens pas à la diversité, c’est la diversité qui est en moi puisque je suis une comédienne. Noire n’est pas un rôle. Noire n’est pas un métier non plus. » Ces mots de Rachel Kahn résonnent au cœur de ce livre comme un battement de vie, le clignotement des lucioles de la résistance pour reprendre l’image du philosophe Didi-Hubermann, tant il est vrai que ce petit recueil publié au Seuil est un bijou, un diamant noir aux mille facettes, le prisme même du racisme à la française fiché dans l’écrin monumental du cinéma.   La question de la diversité en France à la scène comme à l’écran n’est pas une question ethnique ou sociétale, c’est un héritage historique immémorial et intrinsèque de la société française dont le cinéma et le théâtre ne savent pas se saisir, tandis que les actrices afro-descendantes dont le métier est l’art de l’interprétation vivent au quotidien  une myriade de petites vexations, de petites humiliations qui les ramènent aux clichés racistes d’un autre temps et les enferme dans une couleur que l’on a plaqué sur elles, les réduisant trop souvent à de la figuration, celle de « la Noire » bien sûr, ou de « la Métisse ».

Qu’est ce que subir la discrimination quand on est une comédienne avec un peu plus de mélanine que les autres et une texture de cheveu jugé indomptable ?

Le recueil conçu à l’initiative d’Aïssa Maïga se veut un manifeste qui réunit les voix de seize lucioles du cinéma français :

Nadège Beausson-Diagne,
Mata Gabin,
Rachel Kahn,
Eye Haïdara,
Magaajyia Silberfeld,
Shirley Souagnon,
Sara Martins,
Firmine Richard,
Sonia Rolland,
Assa Sylla,
Karidja Touré,
France Zobda,
Sabine Pakora,
Marie-Philomène Nga,
MaÏmouna Gueye,
et bien sûr Aïssa Maïga

Ce manifeste est surtout un événement. Non seulement, il pose une parole, celle de femmes toutes différentes en âge, en origines géographiques et sociales, qui ont toutes en commun de travailler dans le monde du spectacle. Les unes par hasard, les autres par vocation, les unes ont roulé leur bosse, les autres commencent à peine leur carrière, et d’avoir toutes fait l’expérience d’un racisme ordinaire, dont les auteurs n’ont, la plupart de temps,  même pas conscience. La force de cet ouvrage est à la fois la diversité des témoignages et la choralité des voix qui se répondent et affirment en même temps  leur différence, leur singularité, mais aussi la banalité des incidents racontés, et leur apparente insignifiance alors qu’ils touchent en profondeur les femmes et artistes qui en sont victimes. Doute, perte de confiance en soi, renoncement  sont systématiquement au rendez-vous.

De Nadège Beausson-Diagne désignée sur un tournage par le producteur lui-même comme « la bamboula » et que l’on persuade ensuite que c’est pour rire et que ce n’est pas raciste, à Rachel Kahn a qui on refuse un rôle parce que le personnage est une avocate, alors que Rachel Kahn a justement un diplôme de droit international, en passant par Marie-Philomène Nga qu’une costumière veut habiller comme les filles noires qu’elle voit en bas de son immeuble sur le Boulevard Barbès et qui seraient représentatives du style des Africaines, ou Mata Gabin qui se retrouve prise au piège d’un poulpe qui se prend pour le lion des savanes parisiennes bien décidé à croquer celle qu’il voit comme une gazelle africaine qui excite ses fantasmes, ou encore Maïmouna Gueye qui raconte comment, en dépit de son travail de comédienne et d’auteur, on l’a systématiquement ramenée à son corps de femme noire, panthère envoûtante aux jambes de liane, tandis que Eye Haïdara, à l’aube de sa carrière, voudrait précisément qu’on l’envisage d’abord comme une actrice banale, qu’on la laisse être une simple actrice. Or comment est-ce possible quand lors des préparatifs des cérémonies  du festival de Cannes, on ne prévoit pas de maquillage pour vous ou que la production du film vous fait comprendre que vous ne serez pas sur l’affiche car cela ferait tache et que le public n’est pas prêt.

Mais, au-delà de la variété des paroles et des anecdotes,  il faut souligner la qualité littéraire de ces témoignages, qui jouent bien souvent de toutes sortes de poétiques et de détours pour raconter  avec humour et inventivité des événements malheureusement d’une grande bassesse. Remarquable aussi la façon dont toutes ces artistes trouvent les mots et l’espièglerie pour ne pas se laisser happer par une énergie négative, ni tirer vers le bas,  mais parviennent à rebondir au contraire avec dignité sans victimisation et prennent une hauteur qui force l’admiration.

La discrimination que subissent les femmes noires en France, est très particulière et difficilement comparable à la ségrégation américaine ou à l’apartheid sud-africain. C’est une discrimination frappée au seau de l’hypocrisie la plus rampante, c’est une discrimination qui fonctionne comme le baiser de Néron connu pour anéantir ses victimes en les embrassant. Sous couvert d’amour, de passion même pour la femme noire vue tantôt comme une mama, tantôt comme un canon sexuel, la conviction de rendre grâce à sa beauté, ou à ses qualités maternelles, ne laisse pas place, croit-on, au racisme, alors que c’est au final tout le contraire, puisque que cette attitude non seulement véhicule des clichés, mais elle réduit surtout les victimes au silence. Difficile de secouer les choses quand on vous répond que la France adore ses artistes noires, la preuve en est Joséphine Baker que toute la Nation porte dans son cœur et qui incarna tour à tour, dans le grand album des Amours de la France, l’image sensuelle de l’oiseau des îles et l’allégorie de la générosité maternelle.

Ces seize lucioles du cinéma français représentent dans le réel tout un pan ordinaire de la société française que l’industrie du spectacle ne parvient pas à calculer et qu’elle occulte de la fiction, leur concédant juste une place quand il s’agit d’avoir un regard sur la diversité, or ces actrices noires ne représentent pas une diversité à regarder, elles sont le regard de la diversité qui nous constitue, qui constitue la société française et ne demandent qu’à éclairer de ce regard les scènes et les écrans sans avoir rien de remarquable, si ce n’est leur talent de comédiennes.

 

 

 

 

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