« Oser un cinéma africain populaire »

Entretien de Christine Sitchet avec Manthia Diawara

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Originaire du Mali, cinéaste et professeur de littérature comparée et de cinéma, Manthia Diawara, dirige le département d’Etudes africaines et l’Institut des Affaires afro-américaines de la New York University. Il a fondé les Editions Black Renaissance/Renaissance Noire et vient de publier « En quête d’Afrique » aux Editions Présence Africaine.

New York possède deux festivals qui traitent du cinéma africain. L’African Film Festival (AFF) et l’African Diaspora Film Festival (ADFF). Quelle est leur spécificité ?
Si tous deux s’évertuent depuis près de dix ans à essayer de faire sortir le cinéma africain de son ghetto, ils se distinguent par leur programmation et leur financement. L’AFF est consacré exclusivement aux cinémas africains, tandis que l’ADFF intègre l’ensemble des cinémas de la diaspora noire. L’AFF est une association à but non lucratif, qui bénéficie – et aussi dépend – des subventions (Ford, Rockefeller, Etat de NY…), alors que l’ADFF est une véritable société, obligée d’intégrer des impératifs de rentabilité immédiate, qui influent sur sa programmation, plus « commerciale ».
Quelle est la place du cinéma africain aux Etats-Unis ?
Il reste un cinéma de la marge. Comme l’ensemble des cinémas non-américains d’ailleurs. A la différence des cinémas iranien, chinois ou français, qui connaissent ponctuellement un frémissement autour d’un film particulier, le cinéma africain n’émerge jamais du cercle des festivals. Pas même à New York, une ville pourtant relativement ouverte aux autres cultures. Il y a bien eu quelques rétrospectives d’Ousmane Sembene dans des salles d’art et d’essai. Mais c’est malheureusement plus pour ce qu’il représente – un défenseur des droits de l’homme engagé à gauche – que pour son œuvre à proprement parler que ce cinéaste a été mis en avant. Quelques films de Souleymane Cisse ou Djibril Diop Mambety ont été diffusés à la télévision – principalement sur des chaînes câblées thématiques – et on trouve certains films africains en vidéo. On ne peut cependant parler de succès commercial. Au début des années 90, on était plein d’espoir, convaincus que le cinéma africain allait émerger. Tout était une question de temps. Il suffisait qu’un cinéaste fasse un film qui raconte une histoire à portée universelle pour que le déclic se produise. Des cinéastes comme Cisse et Mambety ont certes ouvert une voie, mais on attend encore la nouvelle génération.
Quel est à New York le public-type du cinéma africain ?
Ce sont essentiellement ce que j’ai envie d’appeler des « convertis », déjà sensibilisés. Un public de cinéphiles, qui s’intéresse d’ailleurs au « cinéma du monde » en général plus qu’au cinéma africain en particulier. Le réseau universitaire joue un rôle important, sans toutefois constituer un marché. De manière générale, le public américain est peu sensible à ce qui émane des autres cultures. Il s’auto-suffit. L’usage des sous-titres constitue un obstacle supplémentaire. Et surtout, il ne faut pas oublier qu’ici, blanc comme noir, le public a été nourri – et façonné – par un cinéma hollywoodien qui l’a habitué à un certain langage cinématographique, avec un rythme et une qualité narrative particulière. Un langage complètement étranger à celui développé par les cinéastes africains. Hollywood – comme la plupart des médias – a également enfermé le public américain dans une image monolithique et stéréotypée de l’Afrique. Au final, on est aux Etats-Unis très peu préparé à recevoir autre chose que ce que produit Hollywood.
Et les Africains-Américains ?
Ils n’éprouvent de façon générale aucune affinité particulière avec le cinéma africain. Il ne faut pas oublier que culturellement les Noirs américains sont avant tout américains et qu’ils ont leur propre cinéma commercial. Les rares films africains qui ont trouvé une petite audience noire concernaient des thématiques qui n’étaient pas exclusivement « africaines » et dans lesquelles les Africains-Américains pouvaient se retrouver. L’esclavage, le racisme, éventuellement des personnages historiques comme Lumumba.
Quelle est la place accordée au cinéma africain par les médias new-yorkais ?
Curieusement, le New York Times s’intéresse très peu au cinéma africain. Par indifférence, et peut-être pire, par mépris, pour l’Afrique. Lorsqu’il traite de ce continent, c’est pour aborder des sujets comme le sida, les guerres, ou bien, du temps où elle existait encore, l’Apartheid. Je crois qu’il n’a même pas d’envoyé spécial au Fespaco. C’est d’autant plus dommage que ce journal est très influent et que son lectorat correspond à un public potentiel pour le cinéma africain. Il suffirait que le New York Times fasse une belle critique d’un film africain pour qu’une salle soit remplie.
Quelles sont, selon vous, les obstacles profonds à l’émergence du cinéma africain aux Etats-Unis ?
On évoque souvent les difficultés de production et de distribution. Je pense qu’il faut voir plus loin et surtout éviter de s’enfermer dans un discours de plainte et d’appel à l’aide. Il est fort probable que le cinéma africain trouvera une voie plus commerciale en se dégageant du carcan des subventions du type Coopération française ou Union Européenne. Il me semble en tout cas primordial de se donner avant tout les moyens psychologiques d’oser un cinéma populaire. Non pas que je rejette le cinéma d’avant-garde d’art et d’essai – j’en fais moi-même partie et je n’ai aucune prétention à faire autre chose que cela – mais je pense qu’une nouvelle génération de cinéastes africains doit décider de développer un cinéma qui transcende les particularismes locaux. A la manière de celui conçu par Hollywood – qu’il ne s’agit pas de reproduire ou d’ériger en modèle ! Un cinéma qui, par son langage, son montage, son histoire et sa magie, soit capable de faire rêver les Chinois, les Américains, les Européens. J’ai presque envie de dire qu’il faudrait arriver à « aliéner » l’Afrique pour qu’émerge d’elle un discours plus universel.

///Article N° : 108

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