Paris, capitale des crimes coloniaux ?

Lire hors-ligne :

À l’occasion de la 10e Semaine anticoloniale et antiraciste, qui se tiendra du 14 février au 2 mars 2015, l’association Sortir du colonialisme et le CRAN organisaient, le 4 février 2015, une visite guidée des lieux parisiens où furent assassinés des opposants politiques. Reportage.

Rendez-vous est donné au 177 rue d’Alésia dans le 14e arrondissement de Paris. Malgré le froid glacial qui frappe la capitale française en ce 4 février 2015, une trentaine de journalistes a répondu présent à l’invitation de l’association Sortir du Colonialisme et du Conseil représentatif des associations noires (CRAN) à participer au 3e Colonial Tour de Paris.

Au programme de cette matinée, donc, une visite de « Paris, capitale des crimes coloniaux » en bus pour revenir sur les différents lieux où des opposants politiques (principalement étrangers) furent assassinés avec pour objectif d’interpeller la Garde des Sceaux Christiane Taubira « pour demander imprescriptibilité des assassinats politiques dont les commanditaires sont connus » (1).

Une quasi impunité…

Si le circuit ne permet pas de faire le tour de l’ensemble des assassinats recensés (2), il met cependant l’accent sur plusieurs meurtres perpétrés sur le sol français.

Marie-Claude Al Hamchari, veuve de Mahmoud Al Hamchari, est la première à témoigner devant leur ancien logement, au 177 rue d’Alésia (Paris 14e). Blessé dans sa chambre par une bombe télécommandée le 8 décembre 1972, ce représentant en France du Fatah et de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), décéda un mois plus tard à l’hôpital à l’âge de 33 ans. Malgré la preuve que pareil attentat n’ait pu être perpétré que par d’importantes complicités (introduction dans son appartement, installation d’un dispositif sophistiqué près de son lit), l’enquête a abouti à un non-lieu en 1979. Ne cachant pas son émotion, Marie-Claude Al Hamchari, « touchée par [la]présence » des médias, souligne ces « tragédies familiales » qui ne permettent pas de faire le deuil.

Un peu plus loin, devant la Brasserie Lip du 151 Boulevard Saint-Germain (Paris 6e), c’est le fils de l’opposant marocain Mehdi Ben Barka, Bachir Ben Barka, qui prend la parole pour raconter l’enlèvement puis la disparition de son père, fondateur de l’Union nationale des forces populaires (UNFP). Interpellé le 29 octobre 1965 devant la Brasserie par deux policiers (« sinon il ne les aurait jamais suivis« , atteste son fils), Mehdi Ben Barka est monté dans une voiture dans laquelle se trouvait un agent des services secrets. À ce jour, son corps n’a jamais été retrouvé, fait pour lequel Maurice Buttin, avocat de la famille Ben Barka (le dossier est encore ouvert), s’emporte : « il est scandaleux que les autorités, au bout de 50 ans, ne permettent pas à Madame Ben Barka de faire son deuil« .

À quelques rues de là, au 13 rue Guénégaud (Paris 6e), c’est l’avocat du collectif de défense des militants du FLN algérien, Amokrane Ould Aoudia, qui a été abattu d’une balle dans la tête le 21 mai 1959. Le bus ne s’arrête pas, faute de lieu de stationnement, mais Niels Andersson, membre de Sortir du Colonialisme nous rappelle la situation : « Depuis cinquante ans, il y a eu une vingtaine de crimes à Paris, une dizaine en France. Le silence est lourd. Il y a eu des non-lieux, des affaires classées, des États étrangers impliqués. C’est une quasi-impunité« .

… pour des meurtres commandités

Quatrième étape du Colonial Tour, le 4 rue Rollin (Paris 5e), où a été assassiné, le 4 mai 1978, Henri Curiel, militant internationaliste pour l’Algérie et la Palestine. Sa petite-cousine germaine, Sylvie Braibant, raconte : « J’avais 20 ans. C’était un jeudi de l’ascension. Henri a pris le vieil ascenseur pour descendre. Au rez-de-chaussée, des tueurs lui ont tiré dessus. Une voiture les attendait en bas de l’escalier« . Convaincue que cet homicide a été planifié (« une voisine a reçu la visite de policiers qui voulaient mettre l’appartement d’Henri sur écoute. Elle a refusé« ), Sylvie Braibant révèle qu’un commissaire de police, Lucien Aimé-Blanc lui a affirmé il y a quelques années que « Tant que Valéry Giscard d’Estaing (président de la République française de 1974 à 1981) sera vivant, vous ne saurez rien » !

Alors que le bus roule vers le Nord de Paris, Jacqueline Dérens, militante anti-apartheid, témoigne de l’assassinat de Dulcie September, représentante de l’African National Congress (ANC) en France. Assassinée le 29 mars 1988 de cinq balles dans la tête en bas du bureau de l’ANC situé au 28 rue des Petites-Ecuries (Paris 10e), Dulcie September enquêtait sur des trafics d’armes entre la France et l’Afrique du Sud. Alors que plusieurs sources semblent prouver que des mercenaires français sont impliqués dans cet assassinat, les assassins ont échappé à la justice. « Mais une place du 10e arrondissement est devenue la Place Dulcie September« , rappelle Jacqueline Dérens.

À hauteur du 341 rue des Pyrénées (Paris 20e), c’est au tour de Saarrah Mathinthiran, fille du responsable en France des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (Sri-lanka), Nadarajah Mathinthinran, de témoigner. Victime d’une tentative d’assassinat « avec des sabres » en octobre 2011, Nadarajah Mathinthinran a été tué par balle, en bas du siège de son association, le 8 novembre 2012, par un homme cagoulé. « Ce meurtre a été commandité par l’état sri-lankais, dénonce Saarrah Mathinthiran. L’État français a choisi le silence« .

Avant de rejoindre la manifestation kurde organisée au siège du Centre d’information du Kurdistan où s’achève ce Colonial Tour, Cemile Renklicay, vice-présidente de la fédération des associations kurdes de France, prend à son tour la parole.

Le 10 janvier 2013, Sakine Cansiz (l’une des fondatrices du Parti des Travailleurs du Kurdistan), Fidan Dogan (représentante du Congrès National du Kurdistan) et Leyla Soleymez (militante de la cause kurde) ont été exécutées par balles au siège du Centre d’information du Kurdistan situé au 147 rue La Fayette (Paris 10e). « La responsabilité de la Turquie est prouvée, clame Cemile Renklicay. Nous attendons que justice soit faite. Le gouvernement français n’a toujours pas reçu les familles« .

Auparavant, l’avocat Antoine Comte, partie civile pour la famille de Fidan Dogan, avait rappelé aux passagers du bus : « Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la France est une terre d’accueil pour les opposants politiques. Plusieurs d’entre eux ont pourtant été assassinés. On n’a jamais désigné les États coupables. Le dernier en date est l’assassinat de trois femmes kurdes, en plein Paris, en janvier 2013. Il nous faut poser la question de l’impunité. Que les auteurs soient recherchés, poursuivis et condamnés. Après deux ans d’instruction, nous savons que c’est l’État turc. Compte-tenu des tensions au sein du gouvernement, des informations sont sorties. Une conversation avec le MIT (service de renseignement turc, NDLR) est disponible sur YouTube. Un ordre de mission a été publié dans la presse. L’ancien Premier Ministre Erdogan l’a reconnu en mars 2014. C’est la première fois dans toutes ces affaires« .

Alors que la visite touche à sa fin, Louis-George Tin du CRAN annonce avec joie qu’un conseiller de Christiane Taubira les recevra vendredi 6 février 2015 à 17h au sujet de la création d’une « Commission Vérité et Justice, afin de faire la lumière sur ces événements tragiques, qui ont marqué l’histoire de la capitale« . Deux jours plus tard, la rencontre est finalement annulée (3).
Avec un intitulé aussi juteux qu’historiquement « sensible » – « Paris, capitale des crimes coloniaux » -, il n’est pas étonnant que ce tour ait mobilisé des médias tels que L’Humanité, El Watan, Télé Bocal, Le Courrier de l’Atlas

À l’heure où le président français François Hollande a montré sa capacité à rassembler lors du défilé du 11 janvier 2015, il serait intéressant de savoir si les hommes politiques ayant participé à cette marche et ayant des informations sur les assassinats sus-cités accepteront un jour de témoigner. Ou si une commission Vérité pourra voir le jour sur le sol français afin de « mener des recherches efficaces et établir la vérité au sujet de ces crimes« , comme les 32 autres commissions recensées à travers le monde par Amnesty International entre 1974 et 2007 : « outes les victimes de génocide, de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre, de torture, d’exécutions extrajudiciaires ou de disparitions forcées ont droit à la vérité« (4).

Claire Diao

(1) Lire la déclaration finale de Sortir du colonialisme sur http://www.anticolonial.net/spip.php?article2987
(2) L’Irakien Basil Al Kubeisi, assassiné le 5 avril 1973 ; l’Algérien Mohammad Boudia, assassiné le 28 juin 1973 ; l’Algérien Laïd Sebai, assassiné le 2 décembre 1977 ; le Syrien Salah Bitar, assassiné le 21 septembre 1980, l’Algérien Ali André Mecili, assassiné le 7 avril 1989, le Palestinien Atef Bsissou, assassiné le 8 juin 1992 ; l’Iranien Redza Maziouman, assassiné le 27 mai 1996. « Plus de vingt militants basques de l’ETA ont été tués en France ainsi que sept Iraniens, sans suites judiciaires, sauf pour Chapour Bakthiar, premier ministre du Shah où deux condamnations ont été prononcées« , précisait le communiqué de Sortir du Colonialisme distribué à l’occasion de ce Tour.
(3) « Un rendez-vous était fixé le vendredi 6 février après-midi. Il a été annulé au dernier moment : une suite aura-t-elle lieu ?  » déclarait Henri Pouillot lors du discours d’inauguration organiusé le même jour de la Semaine anticoloniale et antiraciale
(4) Voir le site d’Amnesty International : http://www.amnesty.org/fr/international-justice/issues/truth-commissions
Du 14 février au 2 mars 2015 se tiendra, en France, la Semaine anticoloniale et antiraciste. Plus d’infos, ici///Article N° : 12746

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Bachir Ben Barka raconte l'enlèvement de son père Mehdi Bern Barka. © Claire Diao
Manifestation kurde, rue La Fayette (Paris 10e). © Claire Diao
C'est devant la Brasserie Lip (Paris 6e) que fut enlevé l'opposant politique marocain Mehdi Ben Barka le 29 octobre 1965. © Claire Diao
Le bus du Colonial Tour. © Claire Diao
Sylvie Braibant raconte l'assassinat du militant Henri Curiel qui eut lieu rue Rollin (Paris 5e) le 4 mai 1978. © Claire Diao
Le 10 janvier 2013, Sakine Cansiz (l'une des fondatrices du Parti des Travailleurs du Kurdistan), Fidan Dogan (représentante du Congrès National du Kurdistan) et Leyla Soleymez (militante de la cause kurde) furent exécutées au siège du Centre d'information du Kurdistan (Paris 10e). © Claire Diao
Manifestation kurde, rue La Fayette (Paris 10e). © Claire Diao
Saarrah Mathinthiran raconte le meurtre de son père, Nadarajah Mathinthinran tué par balle le 8 novembre 2012. © Claire Diao
Rassemblement au 177 rue d'Alésia Paris 14e. © Claire Diao
Marie-Claude Al Hamchari raconte l'assassinat de son mari Mahmoud Al Hamchari, survenu le 8 décembre 1972. © Claire Diao
L'avocat Maurice Buttin réclame justice pour la famille Ben Barka. © Claire Diao




Laisser un commentaire