Portrait de travailleurs migrants 3 : Le foyer, lieu de passage

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Après vous avoir fait découvrir les quartiers de Belleville et de la Goutte d’Or, la rédaction d’Afriscope, le magazine d’Africultures, a choisi de vous emmener dans les foyers de travailleurs migrants d’Ile-de-France, à la rencontre de ses habitants. Des histoires d’hommes singulières qui racontent la « grande » histoire de l’immigration française.

Sa carte de séjour dans la poche, une adresse griffonnée dans la main, Lassana Gakou est arrivé tout au bord de la Seine, dans le 13e arrondissement de Paris, rue Bellièvre. Voilà trente ans qu’un grand foyer y voit pousser le quartier d’affaire Seine-Rive-Gauche, sans se laisser impressionner dans sa petite rue enclavée. Près de 600 personnes y habitent, dont les trois quarts viennent de la région malienne de Kayes. Lassana, la trentaine, y est passé en 2004, en est parti, puis le voilà qui repasse. Par un heureux hasard du destin, nous croisons son chemin.

Un jeudi de décembre, il est 17 heures, la nuit pointe déjà son nez et Lassana rentre de sa journée de travail au foyer Bellièvre, de son petit nom « Quai de la Gare », comme la station de métro qui lui fait face. Il se repose quelques instants dans la chambre partagée avec deux autres hommes, puis vient l’heure de la prière. Des pratiquants du quartier affluent vers le sous-sol du foyer. La nuit est là maintenant et Lassana nous parle de sa vie à Paris, au foyer, au travail, en Espagne, au Mali…
Chercher à bien vivre…
Lassana naît entre le Sénégal de sa mère et le Mali de son père, puis grandit dans la région de Kayes chez sa tante, au village de Dakassenou. Après l’école coranique, il part travailler à Bamako et vend du prêt-à-porter. Situation précaire qui l’amène à poser ses valises à Paris, là où dit-on, le travail paye davantage. Lassana est en quête d’une vie plus prometteuse, mais ne part pour autant vers un eldorado fantasmé. Et si cette quête est toujours liée à la famille au pays, elle est avant tout personnelle : « Je suis venu pour chercher à mieux vivre ici. À Bamako, je faisais du commerce et j’aimais vraiment ça. Mais je ne travaillais pas à mon compte et ce n’était pas suffisant. J’ai de la famille ici et je crois qu’on peut gagner un peu plus d’argent qu’en Afrique. ».
En 2004, l’arrivée de Lassana au foyer Quai de la Gare a déjà quelque chose de provisoire puisqu’il prend le lit d’un homme parti « en voyage », pour quelque temps. Un temps suffisant pour que Lassana trouve du travail dans une société de nettoyage, avant de tenter sa chance en Espagne, où entend-il encore, ça paye bien : « Si tu as de la chance tu peux trouver du travail ici. Mais un ami parti en Espagne m’avait dit que je devais aller là-bas, qu’il y avait beaucoup de boulot, qu’on gagnait plus d’argent ». Pourtant en 2008, la crise s’installe et pousse Lassana à quitter la ville de Saragosse. De ces quatre années au nord de l’Espagne, lui restent une expérience professionnelle certifiée dans le bâtiment, des bonnes économies, le goût de la salsa mais aussi un débit et des notes hispaniques à son français. De nouveau à Paris, il retrouve alors le même lit au foyer Quai de la gare et la même société de nettoyage… Mais aujourd’hui, il souhaite tourner ces deux pages.
S’installer ici, maintenant, mais pas au foyer…
Comme pour les autres, le foyer a rempli pour Lassana son rôle de sas avec le Mali. Mais cet espace protecteur a quelque chose d’épuisant aujourd’hui, alors qu’il a connu une petite colocation en appartement en Espagne : « La vie au foyer est assez difficile, il y a tellement de gens. On vient presque tous de Kayes, mais c’est une grande région et entre les villages du sud, du nord, de l’est c’est très compliqué de s’entendre. Chacun a sa mentalité ». Au foyer, il mange souvent à la cuisine collective, va voir les tailleurs pour des raccommodages, cotise pour l’association de son village Dakassenou, va prier dans la salle du sous-sol. Mais il suit de très loin les affaires internes et s’échappe le week-end, lorsque le foyer s’anime encore davantage d’une ambiance festive. Lassana envoie chaque mois une partie de sa paye à la famille au pays, où il passe quelques semaines tous les ans. Il n’a pas besoin du foyer pour assurer ce lien. Le foyer, il s’en passerait bien aussi pour se reposer tout simplement : « Je dois me lever à 6 heures le matin mais jusqu’à 23 heures je ne peux pas dormir. Nous sommes trois dans la chambre, mais il y a toujours d’autres personnes qui viennent parler jusque tard. Si je vais dans un autre foyer ce sera pareil, j’aimerais trouver un appartement pour être tranquille, mais c’est compliqué ». Ainsi, de nombreux jeunes, que l’on croise toujours au foyer les soirs et week-ends, ont quitté leur lit en logeant chez un frère ou au cousin vivant avec femme et enfants. C’est le cas du frère et du neveu de Lassana, auxquels il rend visite chaque week-end dans leurs appartements à Paris et Villejuif (94).
Se parer pour les rencontres…
La famille, une solution pour sortir du foyer ? Lassana y pense un peu : « Si je trouve une femme ici, je resterai c’est sûr. Mais c’est difficile de faire ces rencontres. Pour bien s’entendre il faut comprendre son éducation, sa mentalité. J’avais une petite amie française qui parlait espagnol aussi, mais ça a duré un mois seulement, c’était trop compliqué ». L’Espagne est un peu ce lien qui permet à Lassana de prendre ses marques à nouveau à Paris : « Je sors toujours le week-end et puis le mardi je prends des cours de salsa à Bastille au Balajo, et le vendredi à la Pachanga, seul ou avec un ami. J’ai commencé la salsa en Espagne. C’est important de sortir pour faire connaissance avec des gens, qui peuvent devenir des amis ».
Pour faciliter les rencontres, il veut parler français aussi bien qu’il manie l’espagnol et s’en donne les moyens : avec l’association Autremonde, il prend des cours deux soirs par semaine au foyer et vient de faire une double formation axée sur le vocabulaire spécifique dans la restauration et le bâtiment. Quelques billes pour préparer la sortie de son contrat à la fin du mois. À la rentrée, il s’inscrira aux cours de la mairie de Paris. Prochaine étape ? L’anglais pardi !

///Article N° : 11170

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Les images de l'article
Entrée du foyer © Anglade Amédée
Le foyer Quai-de-la-gare parmi les foyers de travailleurs migrants parisiens © APUR
Portrait de Lassana Gakou © Anglade Amédée




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