Pour la nuit

D'Isabelle Boni-Claverie

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Pour la nuit, c’est déjà un manifeste en soi, une invitation à plonger dans ce moment d’entre deux où les ombres prennent le dessus mais où les corps et les êtres se révèlent. Avec des éclairages de côté sur les visages et une caméra privilégiant le gros plan, tout le film baigne dans un noir et blanc de contraste. Le noir et blanc permet de se concentrer sur des détails, de mettre les corps en exergue, de recentrer la relation au spectateur sur l’essentiel, de l’ouvrir à l’intime des personnages, de faire d’eux des caractères avant même qu’ils ne parlent, de capitaliser les références cinématographiques (Antonioni, Hitchcock, le film noir) pour s’approprier leur effet.
Surtout, il permet de mieux faire sentir le temps. Et cela, le film d’Isabelle Boni-Claverie s’y emploie avec style. Plutôt que de tenir sa caméra à distance pour donner leur amplitude aux plans, comme le font souvent les cinémas d’Afrique, elle serre le montage et se rapproche des corps, préférant la métonymie pour se concentrer sur ce moment où le temps fait une pause et qui ne peut être que la nuit, quand le sommeil est impossible, puisque cette jeune femme va enterrer sa mère et que ce jeune homme enterre sa vie de garçon.
Il se rencontreront dans la ville, dans la nuit, parce qu’elle a fui la veillée funèbre. Pourquoi se mettre à courir ? Pourquoi désirer plonger dans une boite interlope du Marseille by night ? Cette femme noire sur un lit de mort entouré de Blancs est plus qu’une mère : elle porte l’incompréhension du père, des autres. Cette autre femme noire qui arrive et lui parle en baoulé (interprétée par Martine Kohou, la mère de la comédienne Mata Gabin) rend limpide cette distance.
Alors oui, courir, plonger dans une rencontre à Colin Maillard, chercher un alter ego, jouer ensemble, partager la même quête en serpentant sur la route des calanques, comme la vie, pour conjurer la mort, pour s’accepter, pour accepter d’où l’on vient, à commencer par ce père auquel le film est dédié et dont il sera alors possible de se rapprocher. Mais il faudra y donner de soi, pleurer la perte, se laisser aller, se dépasser.
Ce rite de passage adapté de sa nouvelle Tropiques, l’Ivoirienne Isabelle Boni-Claverie n’a pu le tourner comme elle l’aurait voulu à Abidjan, dans un pays clivé, blessé, qui a bien du mal à faire le deuil politique du père. Elle l’a donc situé à Marseille où elle s’est installée, une autre ville où la nuit est intense. Mais ici ou là-bas, une poésie s’impose sur le mode du « je », un certain mode incantatoire où chaque détail, chaque geste, chaque regard parle, dans la recherche d’une écriture filmique audacieuse, suite rapide d’impressions signifiantes, qui serait, comme disait Marguerite Duras, « une manière de vivre ».
Du profil de départ au profil de la fin, cette métisse ivoirienne, à qui Isabelle Fruleux donne une belle intensité, n’est plus tout à fait la même : elle a intégré la diversité des musiques, magnifiques, qui accompagnent son parcours, elle a pris le risque de s’ouvrir à l’autre, elle a subtilement fait le pas de lendemains nouveaux.

///Article N° : 3462

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