« Pour ma part, même quand on fait de l’alimentaire, on reste un artiste »

Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Julien Batandéo

Né en 1979 à Gapé-Kpédji au Togo, Julien Batandéo quitte son pays d’origine en 2002 pour s’installer au Mali. Après plusieurs petits boulots, il crée avec d’autres dessinateurs l’atelier Bdb (Bande des dessinateurs de Bamako) qui devient par la suite l’association Esquisse puis le Centre de la bande dessinée de Bamako. L’association produit un fanzine nommé Ébullition qui comptera plusieurs numéros. Batandéo travaillera également sur des projets personnels. L’un d’entre eux donne lieu à un album de 28 pages, Tchecoroba, autoédité en 2004. Ces travaux seront exposés durant les trois éditions du Salon international de BD de Bamako. Julien Batandéo a également illustré plusieurs manuels scolaires, des guides pédagogiques, des BD de sensibilisations et a collaboré à Planète jeunes. Il participe aussi à des animations culturelles et des programmes de sensibilisation dans des écoles du Mali. Se pencher sur son parcours revient aussi à évoquer le déplacement des citoyens entre Etats africains. Ce phénomène migratoire rarement abordé en dehors de la problématique sud-nord mérite pourtant qu’on s’y arrête tant il est révélateur de la façon dont les sociétés africaines fonctionnent de nos jours.

Comment en êtes-vous venu à vivre au Mali ?
Je n’avais rien publié au Togo avant de venir ici. Je n’avais même jamais fait de BD, ni même suivi de formation dans le domaine même si j’avais la passion de dessiner. J’avais juste suivi les enseignements de Jacques de Kouakou, qui était professeur de dessins au lycée et qui s’intéressait au cinéma. Mais c’est tout. C’est seulement ici que je me suis lancé dans la BD. Concernant mon arrivée dans ce pays, c’est dû au fait que je me sentais un peu à l’étroit dans mon pays d’origine. J’avais envie de voyager, de voir du pays. J’avais le choix entre la Cote d’Ivoire et le Mali. J’ai choisi ce dernier pays car l’ami avec qui j’ai voyagé avait des contacts sur place.

Veniez-vous pour continuer vos études ?
Non, pas du tout ! Je n’ai même pas terminé mon DEUG d’anglais que j’ai arrêté en 2ème année à Lomé. On sortait de 6 mois de grève et les autorités académiques nous avaient demandé de reprendre comme si on avait échoué, de reprendre à zéro. Sans bourse évidemment. Donc cela m’a découragé. Et puis, je voulais aussi tenter l’aventure, bouger. Il fallait quitter le pays, on était en 2002, cela ne sentait pas bon à l’époque au Togo, on vivait une sorte de fin de règne. Mais à l’époque, je n’avais aucune envie de faire de la BD. J’ai commencé par des petits boulots, des travaux de subsistance.

Comment avez-vous commencé dans la BD ?
J’ai eu une chance incroyable parce que quand je suis arrivé, j’ai logé chez quelqu’un qui a remarqué mes dessins et mes planches. Il m’a demandé de faire son portrait. Quand je l’ai fini, il l’a affiché et un de ses cousins l’a remarqué. Il m’a dirigé vers l’INA où l’on m’a parlé d’un atelier de BD à l’Institut français. J’y suis allé et c’est comme ça que tout a commencé. Un pur hasard en quelque sorte ! L’atelier était piloté par Baly Baruti et Nicolas Dumontheuil. C’est là que j’ai appris à découper, scénariser, etc. C’est là que j’ai rencontré Massiré Tounkara. Avec lui et d’autres dessinateurs, on a créé le BDB (bande de dessinateurs de Bamako) et on a décidé de se voir chaque samedi pour travailler et créer des histoires.

Et par la suite ?
J’ai continué mes petits boulots puisqu’il fallait bien vivre. La même année 2002, on est parti à Amiens pour le festival, notre première expérience sur un vrai salon de BD. Par la suite, il y a eu un autre stage sur la couleur avec Jean-Denis Pendanx

Quelle est votre première publication ?
C’est un fanzine, Ebullition, qu’on a sorti pour se faire connaître. Il y a eu deux numéros puis un troisième qui n’est pas sorti et ne sortira jamais. Georges Foli nous a rejoint et a structuré notre mouvement sur un plan administratif et réglementaire. C’est grâce à lui que nous avons pu trouver des financements pour éditer. Dans cette aventure, il y avait le Congolais Cyprien Sambu Kondi qui vit maintenant au Burkina Faso, Papa Nambala Diawara, Massiré Tounkara…. En 2003, j’ai aussi sorti en autoédition, Tchécoroba, mon seul album personnel à ce jour. Par la suite, on a créé l’association Esquisse qui nous a permis de produire des choses artistiques mais aussi commerciales. On a fait un bout de chemin ensemble. Les choses se sont délitées progressivement, même si jusque là, l’association existe encore officiellement. Mais on ne s’est pas vraiment réunis depuis le 3ème salon en 2009. Chacun a ses propres activités. On s’est rendu compte qu’on ne voyait plus les choses de la même façon mais on s’est séparés en bons termes, sans conflit aucun. D’ailleurs, je vois toujours Massiré Tounkara et Georges Foli qui évolue dans l’édition m’a fait une proposition pour produire quelque chose, on va voir par la suite.

De quoi vivez-vous ?
Je fais beaucoup de choses : des dessins de sensibilisation, des boîtes à images, des guides, etc. Maintenant, je suis dessinateur de profession. Je n’ai pas d’autres formations ni de sources de revenu. Je réalise des commandes pour des albums de sensibilisation. Pour ma part, même quand on fait de l’alimentaire, on reste un artiste. Cela me permet de produire encore même si ce ne sont pas des projets personnels mais des illustrations qui relèvent de l’alimentaire. Il faut bien gagner sa vie. Mais si je ne fais que des travaux de commande, j’ai tout de même en projet, le tome 2 de Tchécoroba. Je souhaite reprendre certaines planches du premier tome déjà publié plus une vingtaine inédites que j’ai dessiné entre temps. J’en ai déjà colorié sept.

Comment réagissez-vous vis-à-vis de la carrière de votre ami Massiré qui prend peu à peu de l’ampleur ?
C’est le rêve de tout dessinateur et je suis content que cela marche pour lui. D’ailleurs cela me booste. J’ai vu son histoire dans l’album Sommets d’Afrique, il me montrait au fur et à mesure de l’avancée des planches. Elle est très réussie, c’est encourageant. Je crois qu’il a encore un album en préparation, croisons les doigts.

Comment ça se passe quand on est un étranger chrétien dans le Mali musulman actuel ?
Je ne suis pas encore Malien de nationalité mais j’aime ce pays, j’y suis bien. Je n’ai aucun problème avec ma religion même si je ne souhaite pas en changer. Je ne souhaite pas changer de religion, je suis bien dans la mienne. Et je ne me vois pas me convertir pour prendre une femme. Pourtant, j’apprécie l’islam. En venant ici, j’ai pu comparer les deux pays que sont le Togo et le Mali, l’un majoritairement chrétien, l’autre majoritairement musulman. Cela m’a donné beaucoup d’ouverture et je comprends mieux certaines choses. La seule chose un peu compliquée en vivant ici tient au fait d’épouser une musulmane quand on est chrétien.

Au jour d’aujourd’hui, quels sont vos souhaits pour votre carrière ?
Je souhaite évoluer avec le personnage de Tchécoroba. Dans le tome 1, il y a une histoire qui n’était pas finie, je l’ai reprise. Je progresse. Ce qui me manque, c’est l’argent. Je n’ai pas le temps pour travailler mes projets car je dois payer le loyer et le reste de mes dépenses. Je ne peux me consacrer à temps plein pour la BD. Sinon, on a toujours besoin d’être formé or, localement, il manque des modèles, des artistes majeurs qui te guident et te servent d’aiguillon. Nous les auteurs de Bd, on est comme sur une île.

Bamako, le 9 décembre 2015.///Article N° : 13396

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