Rokhaya Diallo : À nous la France !

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À nous la France ! C’est le titre du nouvel ouvrage politique de la pétillante Rokhaya Diallo, 34 ans, fondatrice des Indivisibles. Un « nous » féminin, jeune, multicolore, issu des quartiers populaires et multiculturels, pour une « France » plurielle et ouverte. La militante antiraciste, également chroniqueuse pour la radio et la télévision, a beau avoir des rêves pour la France, elle n’en est pas naïve pour autant. Interview d’une militante sans frontière.

À nous la France ! Le titre sonne comme un manifeste pour changer la représentation de la France, son exercice du pouvoir, pour se réapproprier un pays qui a changé.
L’idée était d’avoir un titre un peu provocateur, qui interpelle. Quand je dis « À nous la France », cela interroge ce « nous ». Et puis, cela dénote ma conception de la France, pays composé de citoyens divers auxquels la France appartient également. Je veux montrer que la France est plurielle. Aujourd’hui, la majorité des Français est écartée des pouvoirs médiatiques, politique, économique. La France reste très figée, la reproduction sociale et les positions héréditaires sont la norme. Notre système perpétue les grandes familles, les dynasties. Les possibilités de sortie du carcan social initial sont très faibles. La position est largement déterminée par la naissance, en tout cas par la grande école dont on va sortir ou non.
Quelle est la genèse de cet ouvrage ? Dans quel contexte avez-vous pensé à l’écrire ?
Il n’y a pas eu de déclic particulier, plutôt une somme de réflexions développées en plusieurs années de militantisme, de voyages, de rencontres. J’ai fait le constat d’une France immobile. Je voulais mieux la situer par rapport au reste du monde. Dans ce pays, on est assez nombrilistes, la France se pense comme un pays à part, très particulier, qui porte les valeurs des droits de l’homme. En réalité, la France reste une puissance très moyenne, dont les valeurs sont largement partagées par de nombreux autres pays. Contrairement à ce que l’on croit, la France n’a pas inventé les droits humains. On dit « Droits de l’Homme » : c’est symptomatique dans la langue même, cette impossibilité à penser l’homme comme un humain. Dans cet ouvrage, je voulais mettre à mal un certain nombre d’idées reçues sur la France.
Justement, le premier chapitre est consacré à cette déconstruction d’idées reçues. Du genre « Les Français ne sont plus tout à fait blancs », « les Français ne mangent plus seulement leur jambon-beurre », « la France n’est pas exactement un hexagone », ou encore « la France ne chante pas uniquement la Marseillaise ». Était-ce important pour vous de redessiner cette France nouvelle ?
Absolument. C’est pour moi capital de déconstruire cette image d’Épinal qu’on nous vend, d’une France monolithique, dans laquelle une communauté homogène se serait développée en toute harmonie. Historiquement, c’est totalement faux. Je l’étaye avec des arguments, des chiffres, des rapports. Car la France a évolué. Nous vivons dans un quotidien loin d’être conforme à ce que nous dépeignent les médias et les politiques. Ils nous dressent le portrait d’une France qui n’existe plus, et qui n’a peut-être même jamais existé. Je voulais mettre les points sur les i. Notre pays n’est pas le centre du monde. Il est beaucoup plus divers que beaucoup ne l’imaginent. Il n’est pas catholique, mais laïque. L’islam est la deuxième religion du pays, avec beaucoup de jeunes qui s’en revendiquent. Les mosquées se construisent à une vitesse incroyable, alors même que les églises se vident et que des prêtres d’Afrique sont appelés à la rescousse pour pallier au manque de vocations. Les groupes français qui cartonnent à l’international sont Kassav et les Gipsy King, pas forcément Édith Piaf. Ils incarnent toute la richesse d’une France diverse, mais ils sont loin d’être célébrés par la nation.
Dans le deuxième chapitre, vous dessinez une France qui exclut, qui crée de l’amalgame et qui discrimine. Tout est passé au crible : la stigmatisation de l’immigration, de l’islam, des Roms…
J’ai voulu mettre la France face à un miroir non complaisant. On ne peut pas se vanter d’être le pays des droits de l’Homme, des lumières, tout en étant dans une posture de discrimination permanente. Nous sommes dans un pays profondément inégalitaire. Les inégalités ont été structurées par l’Histoire, celle des minorités, de la colonisation, de l’esclavage, des femmes, des homosexuels. Et en même temps, c’est un pays très anti-jeunes. Les moins de 40 ans, 30 ans, et 25 ans plus encore, n’ont pas de voie/x possible. Notre pays cultive, surestime l’importance de l’expérience réelle ou supposée. Il minore, parfois méprise les jeunes, leur envie de s’engager, de s’exprimer, déployant sur eux un regard au mieux emprunt de paternalisme. Quand on vit dans un pays dont on apprécie le quotidien, il faut savoir être exigeant. Être exigeant, c’est refuser la complaisance. Je vis dans un pays qui me donne le droit de m’exprimer, mais qui n’est pas satisfaisant sur le plan des droits de l’Homme.
Vous déployez même dans ce chapitre l’argument de l’apport économique de l’immigration à la France.
Oui, je n’aime pas ces arguments qui confondent les immigrés avec des chiffres ou des euros, mais je sais que c’est un argument très audible auprès des oreilles les plus réfractaires. La liberté de circulation est un droit humain, et cela devrait suffire pour argumenter sur l’immigration. Mais s’il faut être rationnel, rappelons que la France n’est pas un pays très accueillant par rapport à ses voisins. Par ailleurs, je cite dans mon ouvrage des études qui montrent que l’immigration ne coûte rien à la France. Au contraire, elle lui rapporte de l’argent, par le biais des différentes taxes, dont la TVA. La plupart des immigrés sont jeunes, ils consomment et travaillent pour financer les retraites des Français les plus âgés, financement ô combien problématique aujourd’hui et demain plus encore. J’ai donc du mal à entendre les discours anti-immigration, car ils reposent sur un présupposé complètement irrationnel. Le présupposé de l’invasion et celui de la dénaturation de l’identité nationale. Cette identité est en évolution permanente. Il suffit de prendre le métro pour se rendre compte du fossé qu’il y a entre la réalité de la France et la façade que l’on nous présente à travers les médias, le cinéma ou la littérature.
Votre troisième chapitre est consacré au modèle multiculturaliste américain. Qu’est-ce que l’étude de ce modèle a apporté à votre réflexion ? N’est-ce pas problématique de le transposer sur la réalité française ?
Je ne suis pas dupe par rapport au modèle américain. Le racisme existe encore, on l’a vu récemment avec l’affaire Travon Martin. Mais il y a tout de même quelque chose d’intéressant, quand on se dit qu’il y a cinquante ans les Noirs étaient pendus, n’avaient pas le droit de voter et qu’aujourd’hui le Président des États-Unis est un Noir. C’est une évolution de la société qu’on ne peut que saluer. D’autant plus quand on est dans un pays où tous les candidats à la présidence sont blancs depuis le début de la Ve République, à l’exception de Christiane Taubira. La différence entre les Américains et nous, c’est leur pragmatisme. Par exemple, en France, cela fait vingt-trois ans que l’on débat du voile, sans trouver de solution satisfaisante. On n’a réussi qu’à voter des lois empêchant les musulmanes de vivre leur vie. Pourtant, les musulmans représentent près de 10 % de notre population. Aux États-Unis, où leur part n’est que de l’ordre de 1 %, on trouve des solutions très pragmatiques. Par exemple, pour les chauffeurs de bus à New-York : des femmes musulmanes et des hommes sikhs considéraient qu’il était discriminant pour eux de porter la casquette de chauffeur. Ils ont saisi la justice, et finalement, ils se sont mis d’accord pour porter un turban ou un foulard aux couleurs de l’uniforme. Ça permet d’avancer. En France, on reste sur des positions de principe, parfois même d’intégrisme en ce qui concerne la laïcité. On ne sait même plus ce que ce mot signifie. Mais ce qu’il y a peut-être de plus intéressant aux États-Unis, ce sont les outils développés pour les droits civiques. Pour lutter contre le racisme, les discriminations des femmes, des homosexuels, des minorités religieuses, ethniques. Et ça n’existe pas en France, en tout cas pas à cette échelle. On oublie souvent de dire qu’aux États Unis, les principales bénéficiaires de l’action positive étaient les femmes, notamment dans la recherche et l’enseignement supérieur. En France, on a du volontarisme de façade, mais rien qui soit de nature à profondément transformer la société, ni à permettre aux gens d’émerger par eux-mêmes, sans êtres appuyés par le fait du prince.
Est-ce une question de mobilisation de la société civile ? Le militantisme français ne serait pas assez structuré, uni ? Trop de querelles de chapelle ?
Je crois surtout que c’est une question de rapport de force. Aujourd’hui, ce dont François Hollande n’est peut-être pas conscient, c’est qu’il a gagné en grande partie grâce au vote des quartiers populaires, composés largement de gens issus de l’immigration post-coloniale. Les statistiques ethniques sont bien sûr interdits, mais on sait néanmoins, grâce aux études de Patrick Simon et Vincent Tiberi, que les gens issus de l’immigration africaine au sens large et des départements et régions d’outre-mer sont largement acquis à la gauche. Et aux États-Unis, cette force a été structurée en termes de rapport de force. C’est quasiment du lobbying : « On pèse tant, on veut tant ». C’est cette prise de conscience d’intérêts collectifs qui permet de devenir influents. Au Congrès américain, les élus sont organisés black caucus. Pareil pour les Latinos. Ils s’unissent pour proposer des lois en direction des populations défavorisées : les chômeurs, les retraités. En sachant que ces avancées bénéficieront en priorité aux Noirs ou aux Latinos car ils forment la majeure partie des classes les plus pauvres. En France, il n’y a jamais eu de mouvement de droits civiques autonome. Il y a eu la marche pour l’égalité en 1983, mais elle a été très rapidement cassée par François Mitterrand, puis institutionnalisée par le biais de SOS Racisme.
Vous terminez votre ouvrage en esquissant un « rêve français ». En détaillant les nombreux chantiers qu’il faudra mener : la lutte contre le nombrilisme culturel, contre les néo-réacs, contre la gérontocratie, contre les héritiers, contre le pessimisme aussi. Comment peut se concrétiser cette lutte ?
Tous les leviers doivent être activés. Sur le terrain, dans la lutte associative, il faut des gens pour porter auprès des élus, du gouvernement, les revendications qui n’ont pas droit de cité au plus haut niveau. Après, il faut du volontarisme politique. Dans le domaine de la culture par exemple, il faut permettre aux acteurs culturels qui ne sont pas dans le sérail d’exister sur la scène nationale ou internationale. Les productions culturelles doivent être valorisées quelle que soit leur provenance. Qu’elles viennent du café de Flore ou des quartiers périphériques. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Il faudrait imposer aux chaînes publiques la diversification de leurs sources, de leurs contenus. Ce n’est pas compliqué à mettre en place. C’est de l’action positive sur critères territoriaux, sociaux, et cela permettra à la culture française de se nourrir d’une production incroyable. Le hip-hop, cela représente les meilleures ventes de disques en France ! Pourtant, il n’a pas de reconnaissance au même degré que le reste, et il est boudé par les radios, si l’on exclut Skyrock. Dans le domaine des femmes, la question du féminisme ne doit plus être parasitée par la question de la laïcité. Les 70 000 viols recensés chaque année et les écarts de salaires persistants sont bien plus urgents que ces débats flous. Il est temps de prendre la loi de 1905, de la lire avec des lunettes optimales pour enfin comprendre que la laïcité ne s’applique pas contre les femmes, qu’elles soient musulmanes ou non.
Les associations doivent donc se mobiliser sur le terrain dans la lutte contre les discriminations. Mais quid des instances créées par l’État pour incarner cette lutte, comme le nouveau Défenseur des droits ?
Le problème avec le Défenseur des droits, c’est qu’il y a beaucoup de bonne volonté, mais pas de moyens. La Halde avait déjà des moyens ridicules : quatre fois moins que son homologue belge et dix fois moins que son homologue britannique. La Halde a été sabotée, je pense volontairement, par Jeannette Bougrab, qui a arrêté en récompense d’un poste de ministre, puis elle a été fondue dans le Défenseur des droits. Celui-ci s’occupe aussi bien des droits des enfants, de la médiation, de la lutte contre les discriminations que de l’éthique des policiers. C’est un spectre extrêmement large, sachant que la Halde était en charge des discriminations sur la base des dix-huit critères légaux, ce qui était déjà énorme. Pour moi, c’est un problème de volonté politique. François Hollande veut retirer le mot « race » de la Constitution. Pourquoi pas ? Mais en premier lieu, il faudrait restaurer une Halde forte, qui permette à tout le monde de saisir la justice dans des cas de discriminations subies. Dans les procès, il y a très peu de sanctions pour discrimination, on est dans une quasi-impunité. Si l’on compare aux États-Unis, la Division des droits civiques est directement rattachée au ministère de la Justice. Dans cette division, il y a trois cents avocats, que chacun peut saisir pour attaquer l’auteur d’une discrimination. Quel qu’il soit : individu, entreprise, ville, État ! Dans l’envergure, dans l’intention, dans l’effectivité, on est très loin du Défenseur des droits.
Le gouvernement de Jean-Marc Ayrault vient d’être dévoilé. Beaucoup de femmes, beaucoup de diversité et de jeunesse aussi. Quel est votre regard sur ces nouveaux ministres ?
Sur le plan symbolique, c’est bien. Autant de femmes que d’hommes, beaucoup de moins de 40 ans, Christiane Taubira au ministère régalien de la Justice, qui en plus est députée de Guyane. Cela dit, les postes régaliens restent quand même majoritairement masculins. Dans les cabinets du Premier ministre, des Affaires étrangères, ça reste très masculin. Il y a du volontarisme, mais ce qui est important, c’est surtout l’action qui va être menée par ce gouvernement. Une action favorable aux femmes, aux minorités, aux discriminés ? Les pratiques vont-elles changer dans les cabinets ?
Créer un ministère du droit des femmes ou de l’égalité territoriale, c’est très bien. Je suis contente, mais pourquoi pas inclure le droit des homosexuels, des minorités ethno-raciales ? Pourquoi ne pas carrément créer un ministère de l’égalité, tout court, absolue, qui aurait pu englober beaucoup plus de choses ?
François Hollande avait annoncé lors de sa campagne plusieurs mesures fortes, telles que le droit de vote des étrangers non communautaires aux élections locales, ou encore la création du ministère de l’égalité des territoires, en direction des quartiers populaires. Qu’est-ce que vous attendez de son mandat ? Vous avez des craintes ?
Des craintes, oui, car ce n’est pas la première fois que le Parti Socialiste est au pouvoir, et il a été très décevant par le passé. Le droit de vote des étrangers est une proposition qui remonte à François Mitterrand, et il serait temps qu’elle soit votée. Mais ce n’est pas encore fait. Après, ce qui arrive souvent lorsque la gauche arrive au pouvoir après la droite, c’est qu’elle ne remet pas en cause les lois qui ont déjà été votées. Par exemple, les lois Pasqua n’ont pas été remises en cause par le PS. Idem pour toutes les mesures islamophobes. Je suis certaine que la loi sur le voile intégral ne sera pas remise en cause par François Hollande. Lors de son débat face à Nicolas Sarkozy, il n’a pas remis en cause les centres de rétention, qui sont pourtant attentatoires aux droits de l’Homme. Alors je m’interroge. Bien sûr, on va respirer, on n’aura plus de propos aussi choquants que ceux que tenait Claude Guéant. Mais sur les mesures concrètes, il est possible que François Hollande manque d’audace, de peur de froisser une tranche de son électorat. Il y a beaucoup de crispation autour des questions identitaires et migratoires. N’oublions pas que le Sénat passé à gauche a voté allègrement la loi sur les nounous voilées, allant ainsi beaucoup plus loin que l’UMP en s’attaquant à la religion dans l’espace privé. C’est complètement hystérique. N’oublions pas non plus qu’Aurélie Filippetti a été l’une des plus virulentes à l’encontre de Ilham Moussaïd qui se présentait voilée aux élections régionales sous la bannière du NPA. Elle promeut une laïcité pas du tout conforme à la loi, avec une vision totalement intégriste, quasi totalitaire de la loi. N’oublions pas non plus Manuel Valls et sa demande de « quelques Blancos » sur les images de sa ville d’Evry. Il est extrêmement dur à l’égard des musulmans de sa ville. Il parle d’une laïcité exigeante, mais pour moi c’est un dévoiement de la loi de 1905. Mais attendons de constater leurs actions. Par contre, je suis très heureuse que Christiane Taubira soit à la Justice : il s’agit des prisons, des conditions de détention, des contrôles au faciès, et il y a beaucoup de progrès à faire.

Rokhaya Diallo, À nous la France !, Neuilly-sur-Seine, éditions Michel Lafon, 220 p.///Article N° : 10857

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LCP - Égaux mais pas trop - Rokhaya Diallo © Lionel Guericolas




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