Theater der Welt 2014 : quel futur pour l’archivage en Afrique ?

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Du 26 mai au 4 juin 2014, l’Institut international du théâtre (ITI) – Section allemande a organisé, dans le cadre du festival Theater der Welt 2014 de Mannheim (Allemagne), l’atelier « Africa Archive – Africa Future » sur le transfert de connaissances et d’archives. Compte-rendu.

Réunis à Mannheim (Allemagne) du 26 mai au 4 juin 2014, une vingtaine de professionnels d’Afrique ont participé au premier atelier « Africa Archive, Africa Future » organisé par l’Institut international du théâtre (ITI) dans le cadre de la 13e édition du festival triennal Theater der Welt.

Venus d’Afrique du Sud, du Burkina Faso, du Cameroun, de Côte d’Ivoire, d’Égypte, du Mali, de Madagascar, du Mozambique et de Tunisie, ces opérateurs culturels, hommes et femmes de théâtre, chorégraphes, danseurs et danseuses, producteurs de films et de documentaires et directeurs de festivals ont planché sur les questions d’archivage et de documentation des spectacles de théâtre et de danse.
Archiver le spectacle vivant
Bien que les compagnies de danse (notamment d’Afrique du Sud, du Sénégal, du Burkina Faso) et de théâtre (comme au Burkina Faso, au Bénin et au Mali) multiplient leurs représentations sur et en dehors du continent, encore trop peu de structures s’intéressent à l’archivage de ces créations contemporaines. Faute de ressources financières et technologiques ou manque d’intérêt pour la préservation des héritages culturels ?

Combien de centres de ressources empilent des documents poussiéreux dont le référencement ne tient qu’au savoir d’une seule et unique personne responsable de l’archivage ? Combien de documents précieux végètent dans des lieux qui ne permettent ni le conditionnement à bonne température, ni l’accessibilité au grand public ? Combien de créations demeurent éphémères du fait du non-enregistrement et du non-référencement de leurs restitutions ?

Issus d’une culture orale, les pays africains enregistrent, classent et sauvegardent encore trop peu leur patrimoine culturel immatériel. Que dire alors de la part d’Histoire détenue en Europe dans des centres d’archives rappelant tristement la subordination de nombreux pays aux règles coloniales de classification et de préservation ?
Recherches africaines
Sur ce sujet, plusieurs colloques ont déjà eu lieu en Afrique (comme celui de l’Institut National de l’Audiovisuel français en Afrique du Sud en novembre 2012 ou prochainement à la 45e conférence de l’International Association of Sound and Audiovisual Archives (IASA) d’Afrique du Sud ) et en Europe (comme celui sur « La sauvegarde des images du Sud : une obligation pour la diversité culturelle » du Festival de Cannes 2005 ).

Des publications du Journal of the Eastern and Southern Africa Regional Branch of the International Council on Archives(2003), du Journal Warbica au Sénégal(2011) ou de la professeur sud-africaine Yvette Hutchinson (1) (2013) se sont attaquées au sujet.

D’autres institutions comme l’International Centre for African Music and Dance
de l’Université du Ghana (7) qui œuvrent depuis 1992 à préserver la documentation sur les musiques et danses africaines, l’Organisation internationale des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) qui a mené une action de recherche sur les archives audiovisuelles d’Afrique australe (8) ou la Bibliothèque Nationale de France qui, selon le journaliste béninois Félicien Hounwanou de La Presse du Jour (9), devrait apporter son soutien à la préservation du patrimoine audiovisuel béninois composé de plus de 3108 documents. Malheureusement, aucun de ces acteurs n’a été convié à Mannheim lors de l’atelier « Africa Archive – Africa Future ».
Enjeux du théâtre et de la danse
En Allemagne, le centre de travail des formes théâtrales Mime Centrum Berlin fait de l’archivage « de niche » depuis 1990.
« Nous filmons des performances de théâtre et de danse et l’année dernière, nous avons participé à un festival de danse africaine organisée par Alex Moussa Sawadogo. Nous avons discuté de la possibilité de coopérer et ainsi est née l’idée de cet atelier porté par l’Institut international du théâtre », explique Thilo Wittenbeche du Mime Centrum Berlin qui co-organisait l’atelier.

Depuis 2011, l’opérateur culturel Alex Moussa Sawadogo – organisateur, entre autres, du festival Afrikamera de Berlin – programme avec succès des spectacles de danse contemporaine africaine en Allemagne. « Je me suis rendu compte qu’on voyait très peu de compagnies africaines de danse contemporaine alors que, lorsqu’elles sont programmées, elles font salle comble, explique celui qui a mis en relation l’ITI et les professionnels africains participant à l’atelier. Les spectacles habituellement présentés sont avec des tambours, la danse traditionnelle… et cela me dérangeait car je sais qu’en Afrique, il n’y a pas que ces compagnies. En 2011, j’ai programmé dix à douze spectacles qui étaient complets trois semaines avant leur présentation. Donc il y avait vraiment un intérêt ». Intérêt qui mériterait d’être valorisé par le biais d’archives consultables par tous.
Monopole des archives
Comment filmer des performances ? Collecter et archiver des données ? Quelles structures s’occupent de préserver les héritages culturels en Afrique et comment ? Quelles collaborations existent entre Europe et Afrique ? Durant leur séjour, les participants divisés en deux groupes ont tenté de répondre à ces questions, stimulés par les interventions de professionnels venus d’Afrique ou d’Europe, comme la documentariste égyptienne Jihan El-Tahri qui, par Skype, a donné une conférence sur les archives de cinéma : « Internet est une ressource qui n’existait pas avant, explique celle qui a été confrontée à des archives de Nelson Mandela vendues 8 000 € la minute. Il faut retracer à qui appartiennent les images pour savoir. Je pense que le piratage est permis contre les monopoles de Gaumont, Pathé et les multinationales qui font de ça un commerce qui ne sert à rien. Si un fonds d’archives a besoin d’argent pour garder ces images et les restaurer, j’ai l’obligation de les payer pour faire en sorte que ces genres de sources existent également au lieu d’être prisonnière des multinationales ».
L’appel des professionnels
Après dix jours d’échanges intenses, l’atelier a débouché sur un « Appel des professionnels du théâtre, de la danse et de l’audiovisuel africains ».
S’adressant aux États africains, aux Ministres de la Culture et de l’Éducation, aux compagnies de théâtre et de danse, aux télévisions africaines, aux festivals et aux documentalistes, cet appel les invites à « prendre part à la mobilisation concernant la sauvegarde d’une mémoire vivante qui risque de disparaître faute de prise en charge urgente »; à « prendre des mesures encourageant toute entreprise, institution, association ou individu qui préservent la mémoire de la danse et du théâtre dans une approche d’en-commun avec des méthodes correspondant aux standards technologiques actuels et aux normes éthiques ainsi qu’aux bonnes pratiques en matière d’accessibilité publique », à « coopérer dans le cadre de telles initiatives d’utilité publique » et à « effectuer de manière systématique la captation de tout ce qui concerne la danse, le théâtre et les arts vivants dans les pays respectifs et de conserver ces éléments dans de bonnes conditions archivistiques ».
Tout en encourageant les festivals à « gérer leurs sites avec le souci d’emmagasiner et de transmettre des données écrites et visuelles sur les compagnies et les artistes dont ils font la promotion » ; ces professionnels ont insisté sur « l’importance de la formation de documentalistes spécialisés en matière de préservation des arts vivants et ce, dans les écoles d’art, de journalisme, de cinéma et de documentation en Afrique », convaincus que « la sauvegarde des traces des arts vivants contemporains africains constituera plus qu’un héritage, un véritable corpus de références pour la recherche et une meilleure connaissance de l’histoire de notre continent ».
Réflexion collective
Thomas Engel, directeur allemand de l’Institut international du théâtre (ITI) et organisateur de l’atelier avec Alex Moussa Sawadogo et Thilo Wittenbecher, était soucieux de ne pas limiter la question des archives aux seuls pays d’Afrique. Pour ce faire, il avait également convié des experts de France (Véronique Joo’Aisenberg de la Cinémathèque Afrique), d’Angleterre (Bertrand Moullier, consultant notamment de la Fédération internationale des associations de producteurs de films) et de Belgique (Bart Magnus, directeur du centre de documentation du spectacle vivant du Vlaams Theater Institut) afin d’élargir la réflexion.
« La digitalisation est un challenge global auquel tous les pays sont confrontés, analysait-il en marge du colloque. Il est plus intéressant de réfléchir ensemble à cet enjeu plutôt que de faire une proposition unique, en particulier avec des pays qui ne préservent pas tellement leur héritage culturel contemporain du fait de l’Histoire coloniale. C’est un enjeu de réappropriation. Nous souhaitons réfléchir et nous organiser ensemble autour de possibles propositions. Au plus ouvert nous serons, au plus facile sera la mise en réseau pour connecter et collecter ces archives dites « de niche » ».
Pour preuve, la prochaine session de l’atelier « Africa Archive – Africa Future » se déplacera en Afrique, à l’occasion du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO, Burkina Faso) 2015.

(1) HUCHINSON Yvette, « South African performance and archives of memory », Manchester & New York: Manchester University Press, 2013, 256p.
(2) L’UNESCO finance une enquête sur les archives audiovisuelles en Afrique australe http://portal.unesco.org/ci/fr/ev.php-URL_ID=31186&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html
(3) HOUNWANOU Félicien, « Offensive contre le péril des archives audiovisuelles d’Afrique francophone : La BnF appuie le Bénin ! », La Presse du jour, 17 juin 2014, http://www.lapressedujour.net/?p=34316
///Article N° : 12285

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© Claire Diao
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