Théo Ananissoh et « le nihilisme africain »

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Le titre renvoie au célèbre roman de Conrad : Au cœur des Ténèbres. Je ne sais pas si Théo Ananissoh l’a lu. Je ne sais même pas s’il est un admirateur de Conrad. Ce que je sais en revanche, c’est que les deux récits utilisent le prétexte du voyage pour soumettre leur personnage à un traitement, qui ressemble à une cure psychanalytique. Le voyage de Marlow sur le fleuve l’aide à méditer sur le mal ; celui d’Éric Bamezon, personnage principal des Ténèbres à Midi, en compagnie du narrateur dans une capitale africaine, le conduit à s’interroger dans une voiture au cœur de la nuit sur la manière dont nous tournons le dos à la vie.
Dieu est dans les détails : sans hausser le ton, usant de la litote, naviguant entre mélancolie et colère froide, Théo Ananissoh cerne notre relation au monde à travers l’alimentation, l’hygiène publique, l’érotisme, le paysage, la sensibilité florale, etc. Et à la fin du roman, le lecteur se retrouve en face d’une mosaïque, qui tout en pointillés, décrit le naufrage d’une civilisation. Car si Théo Ananissoh instruit à partir des faits quotidiens le procès des soleils des indépendances, il n’oublie pas de préciser que notre déshumanisation commence avec les roitelets nègres, au moment où ils vendaient l’homme à l’homme. Plutôt que de ressasser pour une énième fois la colonisation, Ananissoh invite à méditer cette conversation entre son narrateur et son personnage Éric Bamezon :
 » – Y a-t-il dans notre passé des époques où l’homme a été
– libre ?
– Oui, ou digne
– Aucune, fit-il, catégorique.  »
En deux mots, tout est dit : Ténèbres à Midi est un plaidoyer pour une vie digne. Et c’est justement, parce qu’il ne l’a pas rencontrée qu’Éric Bamezon a préféré s’en aller. En écrivant ces mots me revient en mémoire, un épisode des Phalènes, de Tchicaya U Tam Si. Tous ceux qui ont lu ce roman se rappellent le personnage de Dieudonné Pambault, le débonnaire. On sait que celui-ci, pourtant ami de Prosper Pobard le trahit en offrant les cartes du PPC (parti de Prosper) à l’administration coloniale, pour le discréditer dans le complot des hommes panthères. Roué de coups en public par Prosper, Pambault tombe malade, puis meurt quelques mois plus tard. Son décès pousse ses collègues à une auto-analyse. Ils s’aperçoivent, qu’ils ont été, obnubilés par l’abolition de l’indigénat, sans s’interroger sur le sens de ce décret, qui les conduit du statut du bon sauvage à celui de citoyen de la République. Or, lorsque l’un des personnages interroge ses collègues sur l’origine du décès de Pambault, la réponse de Prosper est lourde de sens :  » Il est peut-être mort de mal vivre une vie dans un corps qui n’était pas le sien et sous un nom d’emprunt […] Il ne s’appelait pas Pambault mais Mpambou. À la musique, on sent que ce n’est pas la même chose. « . Et c’est ici que le parallèle avec le décès d’Éric Bamezon, le personnage de Théo Ananissoh s’impose. De quoi est-il mort ? Plusieurs hypothèses s’affrontent. La première est celle d’un assassinat. La seconde serait le suicide d’un homme, qui n’acceptant pas d’être le cocu le plus célèbre de la ville se donne la mort pour sauver ce qui lui reste de dignité. Mais on pourrait aussi supposer qu’Éric Bamezon est mort, parce qu’il exécrait cette vie insipide qu’il menait dans une ville où les personnages comme ceux de L’illusion des Ténèbres de V.S Naipaul déféquaient en public.
Toute cette méditation grave et légère sur une vie digne s’opère chez Théo Ananissoh par le biais d’une écriture dépouillée, précise, avec une remarquable justesse de ton. Parce que  » ne pas écrire juste, c’est mettre au jour une pensée morte ; c’est accoucher d’un enfant mort-né « (1).

1.Du Désert au livre, Edmond Jabès, Belfond, 1991, p. 71

Ténèbres à midi, Théo Ananissoh, Gallimard. Coll.  » Continents noirs « , 2010, 13,90 euros.

NB : l’expression nihilisme africain du titre de cet article est empruntée à l’auteur indien V.S Naipaul///Article N° : 9173

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