Tu n’as rien vu à Kinshasa

De Mweze Dieudonné Ngangura

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« Tu n’as rien vu à Hiroshima » ne cessait de répondre l’amant japonais à sa maîtresse française dans Hiroshima mon amour d’Alain Resnais (1958). Elle étayait pourtant ses affirmations de documents d’actualité et de reconstitutions sur le désastre de la bombe atomique. Si Mweze Dieudonné Ngangura reprend à son compte une phrase aussi célèbre, c’est sans doute pour établir deux parallèles.
D’une part, l’ampleur de la catastrophe dans ce pays qui ne manque pas de richesses. Son film, dédié aux 5,4 millions de morts de la guerre, est accablant : ceux à qui il donne la parole tentent de survivre dans des conditions extrêmes. Marginalisés, en l’absence de toute aide, il ne leur reste plus qu’une très aléatoire débrouille quotidienne. Tous évoquent l’absence de l’Etat et en reconstruisent même les structures en s’organisant, nommant un président, un trésorier, etc.
Mais la référence à Resnais concerne aussi une réflexion sur l’image : en prenant le temps de l’écoute et en donnant la parole à ceux qui ne l’ont pas, et qui redeviennent ainsi sujets dans la pleine dignité de la centralité du cadre, Mweze s’oppose aux raccourcis faciles de ceux qui croient savoir et n’auraient plus besoin d’écouter. La différence de son film avec un reportage distancié tient justement dans cette relation. Un Congolais parle avec d’autres Congolais. Si cette origine partagée importe, ce n’est pas par exclusive : un cinéaste d’ailleurs aurait aussi pu le faire, même si la connaissance du lingala est un atout majeur. Ce n’est pas non plus forcément par la connaissance du terrain : Mweze vit depuis longtemps à Bruxelles, et s’il passe du temps au pays, ce n’est pas forcément dans les milieux qu’il décrit. C’est sans doute davantage par la continuité d’une démarche de cinéma : son souci est de pointer ce qui lui semble primordial aujourd’hui. Il ne le fait pas dans une démarche purement militante mais dans une conscience à partager et dans la mesure de ses moyens. Face à la guerre, il appelait à la réconciliation dans son musical Les Habits neufs du gouverneur. A l’heure de la reconstruction et face au désastre social, le réalisateur connu pour ses fictions à succès comme La Vie est belle ou Pièces d’identité passe au documentaire. Alors qu’il tourne en 2008 Shégués, les enfants de la jungle urbaine sur une commande du ministère congolais des Affaires sociales, l’idée lui vient d’élargir son propos pour en appeler à plus d’Etat pour de véritables chantiers sociaux.
Ne sollicitant jamais le pathos qui privilégie la compassion sur la compréhension, soignant la lumière et l’image en toute circonstance pour respecter les personnes filmées, délaissant tout regard anecdotique pour aller à l’essentiel, il ouvre la perspective. Pour survivre dans la plus crasse et la plus cruelle des misères, ces gens s’organisent et construisent des solidarités. Et en cela nous réorientent sur l’urgence de notre sombre époque : ils nous réapprennent à être humains.

///Article N° : 8770

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