Un cri de colère

Entretien d'Olivier Barlet avec Michael Raeburn à propos de Zimbabwe, de la libération au chaos

Lussas, août 2003
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Le réalisateur de « Jit » et de « Home Sweet Home » commet avec « Zimbabwe, de la libération au chaos » un acte politique aux fortes implications personnelles puisqu’il le condamne à l’exil. Itinéraire d’un homme engagé.

On sent que ce film répond pour vous à une véritable nécessité.
Oui. J’avais commencé à faire des films avec « Rhodesia Countdown » (Rhodésie compte à rebours) en 1969, qui est sorti en France au cinéma Studio République puis au cinéma-club Jean Vigo. C’était un film engagé contre le régime colonial accaparé par Ian Smith, un film d’agit-prop qui annonçait qu’une guerre était fort probable si on continuait comme ça. La guerre de libération a effectivement commencé peu après le tournage. Le film était diffusé dans les camps des combattants de Mugabe. J’avais également fait un livre en 1978 : « Black Fire » qui était soutenu par James Baldwin.
L’indépendance a suivi une guerre de dix ans et pendant plus de vingt ans, le Zimbabwe a été un pays pilote sur un mode multiracial avec beaucoup de progrès fait dans de nombreux domaines sans que cela empêche que l’école reste gratuite et que la santé soit bien prise en mains. Je me suis ré-établi là-bas puisque nous étions exilés durant les dix ans de la guerre. Mais la situation s’est dégradée récemment de façon catastrophique avec une répression toujours plus forte. On croyait que ça changerait mais c’est allé de mal en pis. Tous les intellectuels qui soutenaient Mugabe ont été catastrophés : on a tous lutté pour ce régime – ce n’était pas une révolution en l’air : il y avait des résultats concrets qui donnaient espoir et fierté à tous. La vie culturelle était une véritable explosion. La libération nous avait beaucoup apporté, et cela s’exprimait dans un véritable délire que j’ai essayé de retranscrire dans mon film « Jit » qui était une comédie légère pleine de joie de vivre d’une Afrique un peu innocente mais vibrante ! Je ne voulais rien importer : nous avons tout fait avec des moyens locaux. Seul le directeur photo venait du Mozambique et le monteur de Londres. On avait pas de dolly et le seul travelling faisait cinq mètres : c’était un pari incroyable mais on y arrivait ! Le film participait d’un élan cinématographique facilité par tous les films anti-apartheid qui étaient tournés au Zimbabwe (Cry Freedom, Une saison blanche et sèche, le film de Clint Eastwood Cœur noir, chasseur blanc… sans compter la publicité) ce qui permettait d’avoir d’excellents techniciens : lorsque j’ai fait un film au Nigeria, j’ai pris trois Zimbabwéens, un électro, un assistant et un machiniste. Aujourd’hui, tout est cassé, les gens qualifiés sont partis, la déstructuration est totale ! Donc, ce film est là pour dire les choses, bien qu’il ne sera jamais vu au pays. Cela ne sert à rien sinon d’informer… C’est un peu existentialiste ! Mais cela ouvre les yeux de ceux qui ne connaissent pas. L’information est très limitée sur les causes. Sans compter le mur de Berlin qui sépare les francophones des anglophones !
Le film laisse penser que tout tourne autour du personnage de Mugabe : est-ce seulement un homme qui bloque ?
Le paysans qui ont aidé la guérilla restent fidèles à Mugabe. Bien sûr, les Nbebele lui en veulent pour la guerre qu’il leur a fait en soutenant les Shoonas. Mais un chef reste un chef : l’idée d’une opposition reste très dure à admettre. Et c’est l’individu même qui a été choqué quand il a perdu le referendum de 2000 ! c’était son premier revers politique. Il y a bien sûr d’autres gens dans le parti, mais ils ne peuvent pas lâcher le pouvoir ni penser autrement. Tout le monde profite de son pouvoir : une caste s’est constituée qui profite du système. Les fermiers blancs sont cassés, de même que l’opposition. La haine raciale a été ravivée pour l’occasion. Les médias opèrent un véritable lavage de cerveau sur les liens qui existeraient entre les fermiers blancs et le MDC, lui-même financé par Tony Blair, lui-même financé par Bush etc. Même moi, je commençais à douter. Cela n’a rien d’ethnique : on se casse la gueule entre Shoonas. Le Zanu PF, le parti du président, est devenu une véritable entreprise possédant tout, qui distribue des directions à ses sympathisants.
L’ambiguïté de la question des fermiers blancs, qui divise l’opinion africaine, apparaît peu dans le film.
Oui. Le problème est que tout est complexe et qu’une question oblige à en expliquer quinze. Il y a forcément des lacunes : il faudrait quinze minutes. Il n’est déjà pas facile de comprendre qui est qui et le film est fait pour un public international. C’est d’une part un cri personnel de rage qui ne change rien et d’autre part une information de gens qui ne peuvent rien faire changer non plus ! Je suis tout à fait pour la redistribution des terres (et le MDC l’est aussi) mais pas de la façon brigande et chaotique de Mugabe – il a détruit tout le pays, des millions de gens crèvent de faim, les usines ferment, il n’y a plus de billets de banque si bien que les gens sont réduits au troc, etc etc – c’est inimaginable !
L’opinion internationale peut quand même jouer son rôle !
Que peut-elle faire ? La lutte contre l’apartheid était plus claire, aujourd’hui le sida. Avec le Zimbabwe, c’est très difficile.
On voit par exemple ce qu’apporte la présence de Chenjerai Hove en France, qui arrive à sensibiliser les gens.
Oui, sans doute… Sur la question des fermiers blancs, la réussite économique a masqué le problème : on pouvait consommer sans se poser de questions et les fermiers conservaient beaucoup trop de terres. Dans les années 90, la question s’est posée de diminuer leur importance et de confier les fermes à des administrateurs noirs. L’étranger a beaucoup investi dans l’opération. Mais Mugabe a stoppé le processus afin de s’assurer le vote paysan. C’est pour les acheter que Mugabe a commencé à leur livrer les fermes en pâture. Cela a été le début d’un processus : il y a près d’un million de travailleurs dans les fermes, lesquelles avaient parfois leur propre école, leur clinique… Quand tout s’est arrêté, la misère s’est installée. Les banques ont refusé de prêter de l’argent à des gens qui n’avaient pas de droit sur la terre.
On aurait pu imaginer un processus doux en l’espace de deux ou trois ans où tout se serait bien passé. On voit aujourd’hui des nouveaux propriétaires noirs mettre comme administrateur l’ancien fermier blanc car il est encore le plus compétent. C’est parfaitement surréaliste.
Tu as fait le choix dans ton film de beaucoup t’impliquer : on découvre ton engagement, ton devenir et comment tu te sens partie prenante dans le pays.
Je déteste le reportage et une objectivité qui n’existe pas. Je me suis bagarré avec les télés qui deviennent de plus en plus commerciales, cherchant la sensation. La BBC par exemple voulait de la torture… Voyant que je ne pourrai pas me faire financer par une télé, j’ai tourné avec ma caméra DV et l’argent de la location de ma maison au Zimbabwe. Une fois le film tourné, j’ai quand même cherché une télé pour diffuser efficacement et c’est Nezha Cohen de TACT Production qui a réussi à apporter Arte. La réaction d’Arte fut l’inverse de ce que j’avais entendu ailleurs : on me reprochait le fait que ce soit trop reportage. C’est vraiment l’unique chaîne au monde depuis que Channel 4 a perdu sa spécificité qui soit comme ça ! Je l’ai donc remonté pour y intégrer les éléments personnels que je n’osais pas y mettre pour qu’il soit vendable !
Du coup on sent très fortement une colère rentrée dans le film.
Oui. La version anglaise est plus forte car elle a une ironie qui ne passe pas facilement en français.
Le tournage a-t-il été difficile ?
La tension commençait à monter mais je connaissais beaucoup de gens et ceux du pouvoir ne pouvaient imaginer ce que je ferais de ces images. C’est un petit pays où tout le monde se connaît.
C’est peut-être la qualité de cette relation personnelle avec les gens, même avec les adversaires, qui donne au film une valeur universelle : on sent que c’est là mais que c’est ailleurs aussi que les relations humaines se perdent quand la politique se fait excluante…
Oui, on me traite maintenant de traître. Pour eux, j’ai changé de camp ! Comment leur faire comprendre ? Je vois Tsitsi Dangbarengba prendre le parti du pouvoir pour rester fidèle à la « révolution ». Moi, je pense que je lui suis fidèle en m’opposant à Mugabe !

///Article N° : 3044

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