Va, vis et deviens

De Radu Mihaileanu

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Il faut un cœur de pierre pour ne pas être ému par un tel film. On peut être gêné par le choix de Radu Mihaiheanu (très remarqué notamment pour Train de vie et Les Pygmées de Carlo tourné au Cameroun) de développer la tonalité épique sur une musique très lyrique pour les scènes phare, une sorte de serment d’allégeance au cinéma classique, trouver en somme qu’il en fait trop, mais il serait dommage de fermer les écoutilles et ne pas se laisser aller à l’identification proposée car elle nous amène sur de passionnants terrains. Le film puise dans une réalité terrible et propose une véritable vision.
Il est des drames qu’il faut dire avant de raconter, car ils ne supportent pas l’approximation. C’est ainsi qu’après un générique d’une subjuguante beauté sur les montagnes éthiopiennes, l’histoire de ceux qu’on appelle les Falashas (mot issu du guèze, langue classique éthiopienne, qui veut dire’émigrer’ ou’sans terre’, et qui montre qu’ils ont longtemps été considérés comme des étrangers ayant interdiction de posséder la moindre parcelle de terre), qui s’appelaient entre eux Beta Israël (la maison d’Israël) et qui préfèrent qu’on les appelle aujourd’hui les Juifs éthiopiens nous est exposée d’une voix posée sur un diaporama. Ce drame d’un exode de 8000 personnes qui en laissera 4000 sur le bas-côté, malades, tués, torturés, morts de faim, de soif ou d’épuisement, n’est pas le sujet du film mais son origine. Il préfère s’attacher au devenir d’un enfant de neuf ans. Comprenant qu’elle le verrait mourir comme ses autres enfants dans le camp de réfugiés où se pressent les victimes de la famine, sa mère chrétienne le chasse en lui disant : « Va, vis et deviens », qui seront les trois temps du film. Une deuxième mère qui vient de perdre un enfant du même âge l’accueille et le fait rentrer avec elle dans l’avion de l’opération Moïse organisée en 1984 par Israël et les Etats-Unis pour sauver les Falashas. Le voilà bombardé Juif, à charge de prouver sa judéité, et doit s’appeler Schlomo en terre d’Israël. A la mort de cette nouvelle mère malade, il est adopté par une famille israélienne d’origine française où une troisième mère (magnifiquement interprétée par Yaël Abecassis) l’ouvrira à la vie. Devenu adulte, sa femme, quatrième mère qui lui donne un enfant, l’enverra retrouver la première comme une dette à accomplir. Pour que cette boucle soit possible, il faudra beaucoup d’épreuves et beaucoup d’amour maternel.
Devenir ne sera ainsi possible que par l’arrachement et la volonté de vivre, par une affirmation de soi qui devra puiser non seulement dans ces liens affectifs mais aussi dans le politique et la spiritualité. Les trois niveaux se répondent sans cesse dans le film et c’est quand Schlomo arrive à mettre de lui-même dans leur compréhension qu’il gagne son combat. La belle scène de la controverse talmudique en est l’illustration : c’est en « mettant du Schlomo » dans son exposé qu’il devance la langue de bois de son adversaire sur la question de savoir si un Juif peut être Noir.
Car Schlomo qui doit déjà taire son origine est aussi confronté au racisme de certains Israéliens. Jamais Radu Mihaileanu ne tombe dans l’anathème : Israël est comme tous les pays du monde, un pays traversé de courants et bourré de gens très bien à côté des fachos. Et c’est comme les autres aussi une société qui n’accepte pas l’étranger. Schlomo est l’intrus et intègre le traumatisme : « ils veulent que je devienne comme eux, je ne veux pas changer » dit-il encore enfant. Il le faudra bien, mais pas dans le sens de s’assimiler. Car Schlomo cultive une différence salvatrice : son origine. Sans l’idéaliser ou la figer, elle est pour lui un moteur qui l’aide à trouver ses repères et la dignité de la mémoire. Il conserve un talisman autour du cou, seul objet de sa vraie mère, et ne cesse jamais de lui parler en s’adressant à la lune. Lorsqu’il enlève ses chaussures après l’école, c’est pour retrouver la sensation de la terre sous les pieds.
Bien sûr, tout cela est ficelle de scénario mais celui-ci est si bien construit, les caractères puisant leur subtilité dans leur ancrage dans le réel, qu’une intense émotion domine qui ne nous lâche jamais. C’est un film où l’on pleure et l’on rit volontiers, en phase avec cette saga qui traverse l’histoire israélienne sur vingt années. Sans doute cela tient-il aussi à cette façon très humaine de tourner, la caméra se plaçant à la hauteur de l’enfant, les couleurs ne s’affirmant qu’avec le progressif affranchissement. Tourné en scope, le film ne cultive pas les grands effets mais ne renonce pas non plus au lyrisme que lui permet ce format. La musique d’Armand Amar, qui pèse parfois dans sa volonté de soutenir l’intensité dramatique, mêle par ailleurs habilement à l’orchestre classique des voix, du violoncelle et les sonorités rugueuses du doudouk, instrument arménien traditionnel. Les personnages ne sont pas stéréotypés : chacun évolue et se révèle au contact de Schlomo, à commencer par ce père adoptif qu’interprète avec sa belle maîtrise Roschdy Zem, lequel a appris l’hébreu pour jouer le rôle. Dans ce qui devient son amertume de militant pacifiste déçu, il figure cet Etat d’Israël qui peine à résoudre ce qui l’empêche de s’émanciper. Il a à l’écran un jeu très physique en phase avec le souci permanent du réalisateur de figurer le rapport au corps. Et c’est dans doute cette corporalité permanente issue d’une vraie sensibilité pour les êtres qui fait à la fois la force et la tension de Va, vis et deviens et le hisse au niveau des films qui marquent.

///Article N° : 3711


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