Vivre au paradis

De Bourlem Guerdjou

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Pour les Algériens de l’après-guerre, la France c’était l’Amérique. Mais la réalité des bidonvilles n’avait rien à voir avec le paradis. Celui de Nanterre, où se déroule le film, regroupait dans la boue et la promiscuité des abris de fortune 23 000 travailleurs immigrés en 1967 ! Et c’est pour en sortir que Lakhdar va faire venir sa famille : pour accéder à un logement HLM. Il se bat pour y arriver, au point d’accepter compromissions et trahison des siens… Il fallait un acteur exceptionnel pour que ce personnage tienne cette tension entre l’intention généreuse et la manipulation. Roschdy Zem n’en fait jamais trop et le scénario le sert car il n’en dit jamais trop. Les questions restent sans réponses, les démonstrations s’arrêtent net, et c’est dans ce non-dit des regards et des silences de sa femme Nora (Fadila Belkebla, remarquable) que le film trouve sa subtilité. Une image résume tous les discours, quand un soir de gros orage, chacun monte sur son toit pour réparer les fuites. Lorsque par contre, l’Histoire rattrape la petite histoire de Lakhdar, le film n’hésite pas à marteler le devoir de mémoire. Cependant, même si la reconstitution de la manifestation du 17 octobre 1961 où périrent 200 Algériens sous les coups des forces de l’ordre est plutôt maladroite, c’est le risque même que prend le film qui la rend convaincante : cette incursion du collectif dans le privé fonctionne car, justement, Lakhdar ne voulait pas y aller. En épinglant au passage les pratiques coercitives du FLN pour lever l’impôt de guerre ou mobiliser pour les manifestations, le film évite la leçon bien-pensante et opère un véritable travail de mémoire. On en sort profondément touché, sans jamais être tombé dans le pathos larmoyant et convaincu de l’importance du cinéma.

///Article N° : 864

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