Sélectionné dans la section « Un certain regard » au festival de Cannes 2026, où il a obtenu le prix Fipresci et est le premier film d'Afrique à avoir obtenu le prix de la Caméra d'or, Ben’imana se déroule en 2012 et met en scène un « gacaca » dans un village où les douleurs du génocide sont encore très présentes. Alors que Vénéranda affirme pardonner, et donc ne pas vouloir poursuivre les tueurs, sa sœur Suzanne tient à ce que les choses soient dites, de même que sa fille Tina qui ne connaît pas son père. De fil en aiguille, la parole se libère. Rencontre avec Marie-Clémentine Dusabejambo qui explique la démarche du film dont on peut lire la critique ici.
Olivier Barlet : Lorsque nous nous étions rencontrés en 2017 à Kigali, je me souviens que vous disiez qu’il était difficile de faire un film sur le génocide qui transgresse la dualité et approfondisse les choses. Voici que dix ans plus tard, vous présentez Ben’imana à Cannes, résultat d’un long travail de maturation. En quoi a-t-il consisté ?
Marie-Clémentine Dusabejambo : Il fallait effectivement parcourir ce chemin de se découvrir nous-mêmes pour envisager comment nous représenter, d’abord en mots, puis en images. Je pense aussi qu’au niveau collectif, le Rwanda, les autorités, ont cherché un langage compréhensible et utilisable par tout le monde. Nous nous heurtions au manque de mots pouvant porter ce que les gens ressentaient, quelque soit le côté où ils se trouvaient.
Et notre défi, en tant que cinéastes, était de trouver ces mots, que ce soit dans le langage artistique ou dramatique : comment approcher ce sujet sans tomber dans la dénonciation. Il fallait intégrer la dimension personnelle : comment puis-je raconter la communauté tout en donnant sa place à chaque voix, même celle que je désapprouve ? C'est une force à trouver, celle de prendre distance et écouter l’autre, sa version. Ce n’est qu’ainsi que je peux comprendre l’émotion qui accompagne les mots.

On comprend dès lors la dimension chorale du film.
Cette mise à distance fut le premier travail sur le film : prendre le temps d'écouter, de regarder, d'interpréter. Cela commençait par moi-même, parce que ce film, c'est vraiment comme une école, pour apprendre de ma communauté. J’ai compris que je ne pouvais obtenir une parole sincère que si je l’étais moi-même. C’est la condition pour que l’émotion soit présente. Bien sûr, avec le temps, des choses se sont perdues mais l’émotion traverse les décennies écoulées. Il faudrait peut-être que nos cinéastes prennent le temps d’aller à la rencontre de ces non-dits, pour pouvoir les interpréter.
La question de la parole est centrale dans le film. Au fond, le film ne parle que de ça ! Au point que vous avez même fait des gros plans sur les bouches qui parlent.
Oui, c'était très important de donner la parole, dans toutes ses dimensions : les expressions dans le regard, les expressions du décor, et aussi les expressions dans les espaces. C'est mon premier long métrage et c'est le premier film pour tous les chefs techniciens rwandais, sauf l'ingénieur du son. Je leur ai dit que ce que je voulais, c'est qu'on comprenne l’essentiel. Quand on entre dans la maison d'une grand-mère, dans un village, il n'y a pas grand-chose, juste une chaise comme ça, mais on arrive à sentir la vie. Il fallait que le décor ne parle pas plus que la vie, plus que le corps humain, et même le costume, il fallait vraiment bien doser, pour qu'à chaque fois il y ait un équilibre. Donc c'était ça la parole, que ce soit dans le costume, dans les espaces, dans le corps. Il fallait que tout parle et que ce soit aussi la parole prononcée.
Au départ, Vénéranda choisit de pardonner. Et le moins qu’on puisse dire est que ce pardon va avoir du plomb dans l’aile, notamment sous les coups de sa sœur Suzanne. Au fond, sans la parole libérée, on ne peut pas pardonner ?
Oui, le rendez-vous avec la parole est très important. A chaque fois que l’on prononce une parole, il faut l'éprouver, il faut la vivre. Et au final, même si on est des individus, on vit en communauté, et il faut que la communauté aussi juge par les actions. Tout cela procède par étapes, pour tous les personnages.
Il y a dans le film deux fantômes : la grand-mère et une femme voilée en noir. On franchit là la porte de l’imaginaire, sur la crête de la folie. La grand-mère pense au 16 avril 1973, donc cette période d’institutionnalisation de la discrimination envers les Tutsis qui débouchera sur le coup d’État de Juvenal Habyarimana. Vous vouliez inscrire le film dans la continuité historique d’un génocide issu d’une longue préparation ?
Oui, une semence qu'on sème et qui est nourrie et qui prend de l'ampleur. Il y eut une série d’étapes après 73.
Et cette femme voilée en noir ?
Une expression en kinyarwanda dit que la douleur ne tue pas. Elle te rend malheureuse ou mauvaise ou elle te transforme en animal. Cette femme ne sait même pas où sont ses enfants, et elle porte la honte de savoir que ce sont ses frères qui les ont tué et qu’elle n’a pas su les protéger. C’est une identité qui s'est cassée.
Lors de votre présentation à Cannes, vous avez dit que c’est un film sur ce qui nous sépare mais aussi sur ce qui nous répare. Que vouliez-vous dire ?
Nous réparer, c’est dans le sens où l’enfant qui naît est appelé « ainsi soit-il », traduction que nous avons trouvée d’une expression qui veut dire que la nation vivra, l'enfant vivra. Cela veut dire qu'il y a des choses du passé qu'on ne peut pas comprendre, qu’on ne peut pas tout comprendre. Ce qui nous répare, c’est quand on se dit qu’il faut avancer quand on doit prendre une décision dans la vie. Il y a des choses qu'on ne peut pas réparer, mais la décision d'avancer, ça nous appartient. C’est un voyage collectif mais il doit être ancré dans l’individuel.
Donc, la libération de la parole permet à chacun de faire sa propre thérapie ?
Oui, une parole qui se libère est déposée dans le cœur de quelqu’un d’autre. Quand on parle, on s’adresse à quelqu’un. Si ce n’est pas reçu, il y a un travail à faire !
Le film est dédié « à nos mères », des mères qui parfois font rempart à la parole.
Oui, une mère reste une mère, aimante et parfois blessante. Chaque mère peut se retrouver dans le personnage de Vénéranda.
Et vous traitez ce personnage avec une grand douceur, sans l’accuser. Dernier point, on voit les jeunes refuser les catégories de Hutus et Tutsis.
Oui, après le génocide, ça a été aboli. Il faut comprendre que cela reviendrait à porter le poids des histoires familiales. Personne n’a envie d’avoir cette étiquette.


