à propos de Barbecue Pejo

Entretien d'Olivier Barlet avec Jean Odoutan

Festival de Namur, octobre 1999
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Votre film est frappant par, je dirais, le plaisir de la parole…
En tant que chanteur, j’écris des paroles, et comme j’ai fait des études littéraires, j’aime bien jouer avec les mots. Accompagnées par des paroles, les images sont plus percutantes.
Comme dans votre court métrage, le Réalisateur nègre, qui met en scène avec humour l’attente de comédiens pour un casting, on a l’impression que les rapports entre les gens sont basés sur les jeux de mots.
Moi, je tourne tout en dérision : en dehors des images, l’humour demande des mots, des calembours.
Le film juxtapose une sorte de comédie de moeurs et un aspect tragique qui prend le dessus. Comment vouliez-vous articuler cela ?
C’est vrai qu’il est difficile de catégoriser un film ! Ce n’est pas une comédie  » franchouillarde « , c’est un film tout court. Il y a de la comédie, il y a de la tragédie, il y a tout ce qui doit composer un film. On part de l’anecdotique, et puis ça part dans le tragique, dans le drame. Il y a beaucoup d’émotion.
Le mélange des genres vous paraît donc important au cinéma.
Oui, parce que je ne suis pas encore assez fort pour faire de la comédie du début à la fin. J’aime bien partir d’un truc délirant pour aboutir sur autre chose qui donne un peu à gamberger. J’ai voulu aussi aborder l’esclavage, ce que les gens appellent communément la négritude, même si ce n’était pas le propos du film. Un autre thème abordé que j’aimerais approfondir un jour, c’est le retour d’un fils d’esclave dans un pays d’Afrique où il va se réintégrer dans un milieu qui n’est pas le sien. J’ai voulu que le personnage de Nuru soit un peu décalé : on peut penser qu’il va en Afrique pour être sérieux… Eh bien non, c’est un pourri. Cela aurait été pompeux s’il avait tout de suite revendiqué son authenticité de Nègre !
Mais ce thème du retour de l’Antillais vous travaille : on le retrouve dans vos courts métrages…
Oui, c’est un thème qui me poursuit. Je n’aime pas qu’on m’appelle  » Black  » pour faire branché : je préfère Nègre ou Noir. Je préfère un mec aux cheveux crépus qu’un rasta qui joue Yannick Noah. C’est pour ça que j’aborde ces thèmes !
Dans votre film, vous êtes un véritable homme orchestre : vous avez fait le scénario, les musiques et paroles, vous réalisez et vous jouez le rôle principal !
C’est de la mégalomanie : c’est pas voulu mais je fais aussi la production ! Cela fait longtemps que je traîne : j’ai été figurant, stagiaire, etc, j’écrivais des scénaris, et chacun me sortait sa science sur la dramaturgie et la réalisation…, jusqu’au jour où j’ai gagné le prix du meilleur scénario de l’Ile de France. Alors plutôt que d’écouter le jugement sur ce que j’écris de quelqu’un qui ne connaît pas mon univers ni ma culture, j’ai compris que je ne devais plus attendre personne, car sinon je ne ferai pas de films ! Voilà pourquoi je porte tous les chapeaux. Dans Barbecue Pejo, on devait avoir le plus grand des chefs décorateurs d’Afrique, mais il nous a plantés à deux semaines du tournage. Je suis arrivé au Bénin sans décors. L’équipe débarquait : il fallait que je consigne les décors et que je nourrisse les gens. A Paris, c’était moi qui faisais la cuisine pour pouvoir garder les gens ! Il n’y avait pas du tout d’argent. Riz sauce tomate poulet ! Et au Bénin, on s’est débrouillés…
Laurentine Milebo a une présence extraordinaire qui vient, sans doute de son expérience du théâtre populaire. On a l’impression que vous avez bâti votre scénario sur cette logique du théâtre populaire…
Laurentine et moi, c’est une longue histoire ! Je l’avais rencontrée dans Black Mic Mac 2, et on a fait 6 ou 7 courts métrages : je commence à mieux la cerner, à savoir ce qu’elle peut faire. Et comme je connais son jeu, j’écris pour elle, et je me bagarre avec elle pour qu’elle soit plus contenue, parce qu’elle est plutôt extravertie. Elle mérite d’être dirigée par des grands ! C’est une femme qui a vécu des choses dures dans sa vie et cela transparaît : elle le sort dans son jeu.
Pourquoi un film uniquement en français ?
Au départ, Barbecue Pejo était en français et en fon, qui n’est pas un dialecte mais une langue. Mais l’avance sur recettes exige que le film soit en français… Du coup j’ai réécrit l’histoire : Boubacar ne comprenait pas le français et se faisait rouler par Nuru qui servait d’intermédiaire avec les Européens… Mais, je ne le regrette pas vraiment parce que je joue beaucoup sur les mots : s’il fallait traduire tous les jeux de mots en français, alors que déjà le sous-titrage c’est dur… Le français, c’est passe-partout et dans n’importe quelle langue du monde, cette histoire sera toujours une histoire de gens du Bénin. Je ne pense pas que ça nuise au film.
Il doit être très attendu au Bénin…
C’est le premier film béninois en 35mm ! Quand je suis allé faire les repérages, ça faisait une vingtaine d’années que je n’étais pas allé au Bénin. On m’a bien sûr affirmé qu’il fallait que je travaille avec des techniciens béninois. Le budget était assez conséquent, et tout le monde pensait s’enrichir. Il y en avaient même qui commençaient à s’acheter de belles voitures ! Mais la réalité fut qu’on avait un tout petit budget, et il n’y avait plus personne. Donc on a pas eu les techniciens du pays… Le film est tourné dans le village de mon père parce qu’on n’avait pas de décors. C’est près de Ouidah, un des comptoirs de la traite des Noirs. Dans une scène sur la plage, derrière le gamin caché derrière un rocher, il y a une sorte de pirogue qui à l’époque traînait les esclaves loin des côtes… A la fin du tournage, il y a eu une grosse émotion, tous ont pleuré, aussi bien les Européens que les Béninois, parce qu’on a galéré pendant trois mois… Y compris les gens du ministère, notamment le directeur de la cinématographie du Bénin.
Il y a une participation du gouvernement du Bénin au film ?
Il y a une participation symbolique ; c’est ce que je voulais au départ : qu’ils nous aident à intégrer toute l’équipe, à faire entrer le matériel, pour que tout ne soit pas bloqué en douane au port. On m’a aussi promis une subvention que j’attends depuis un an ou deux. Si ça arrive un jour tant mieux, mais en tout cas, ils nous ont aidés pour que ce film se fasse.
Cela sonnait un peu désabusé sur la participation des techniciens béninois…
Lorsque j’ai eu les finances, je me suis dit qu’il fallait faire connaître les techniciens béninois dans les festivals pour qu’ils puissent y rencontrer d’autres possibilités… On me disait qu’il y avait des gens compétents. Je les ai rencontrés : tout le monde s’improvise réalisateur, dramaturge… mais au bout du compte, il n’y avait que l’argent. En définitive, ils ne sont pas venus sur le film, et l’ont critiqué de loin. C’est dommage : je suis le seul de l’équipe à être béninois ! Ce n’est pas forcément mauvais mais j’aurais sincèrement préféré que toute l’équipe soit béninoise. J’espère que ce sera le cas pour mon prochain film, à condition qu’ils arrêtent de rêver ! Ils voient Hollywood un peu partout et un piètre assistant réalisateur veut gagner 15 000 FF par semaine, parce qu’il a vu des reportages sur la France, et le décorateur veut gagner 25 000 FF par semaine… C’était ce que gagnaient les techniciens européens sur toute la durée : 3 000 F par semaine sur 8 semaines, ça faisait 24 000, moins les charges sociales, ils se sont retrouvés avec 15 000 F sur trois ou quatre mois pour certains… Il faudrait que les Béninois misent sur l’avenir, plutôt que de penser à s’enrichir tout de suite. On voit ici dans ce festival un Burkinabé cameraman stagiaire sur la télé italienne : j’aimerais que les Béninois fassent la même démarche.
Votre film est-il à classer dans le cinéma populaire ?
Les grands réalisateurs font des films à la fois populaires et pour l’élite. Regardez Hitchcock… Vertigo semblait pour l’élite, et il passe 4 ou 5 fois par an à la télévision ! Si Pièces d’identité a été applaudi, c’est qu’il y avait une attente. J’adore les films d’Idrissa Ouedraogo : on pense que ce sont des films pour l’élite mais ils sont populaires ! L’élite, ce sont les films réservés aux Centre Culturels Français. C’est l’émotion qui compte… Je n’aime pas ce discours d’art mineur, d’art majeur, de télévision machin, de 7° art truc. Je ne fais pas du Jean Lefèvre franchouillard, c’est tout.
Mais vous osez un certain burlesque…
Charlie Chaplin est un des plus grands, et c’est le roi du burlesque ! Prenez Raymond Devos, Jacques Tati… J’adore le burlesque. Il faut en avoir dans la tête pour faire du burlesque, parce que sincèrement, ce n’est pas donné à tout le monde !

///Article N° : 1194

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