à propos de La Saison des hommes

Entretien d'Olivier Barlet avec Moufida Tlatli

Cannes, mai 2000
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La « Saison des hommes », c’est donc le retour des hommes de leur lieu de travail, Tunis, vers les femmes qui les attendent à Djerba. Très attendu, ce retour est bien mal vécu…
On se rend compte que les choses ne se remettent pas en place aussi facilement, même avec cette ponctualité : ce retour ne remet pas de l’ordre mais du désordre. La vie est désordonnée avant, ça se calme un peu pendant les préparatifs, et puis on perçoit que les préparatifs sont plus importants que les retrouvailles, à cause de cette solidarité des femmes qui ne peuvent qu’être solidaires entre elles parce que elle subissent le même sort, celui d’être dans l’attente chacune à sa manière, et qui savent qu’au bout du mois, elles vont replonger de nouveau dans cet univers de femmes, sous l’autorité de cette belle mère qui, à son corps défendant, fait régner l’ordre de façon très efficace, mais très douloureuse pour ces femmes… Ce que je voulais raconter, c’est que les femmes sont très responsables malgré elles de cet héritage qu’elles transmettent de fille en fille, et que si elles ne décident pas d’arrêter cela un jour, ça ne s’arrêtera jamais. Les hommes, dans ce film, pour cette fois ci, je les comprends : ils sont dans un système économique qui n’est pas viable, ils assurent ce qu’il faut pour que les femmes ne manquent de rien. Pourtant, elles manquent de l’essentiel : elles sont toutes mal dans leur corps, et ce n’est pas un mois qui peut réparer les souffrances du corps. Seul le temps, la confiance entre un homme et une femme, peut le faire. Ils n’ont jamais l’occasion de le sentir parce que dès qu’il arrive, l’homme est harcelé par la mère. Voilà l’essentiel, et je sais que la réponse c’est le temps, le travail sur soi-même. Dans le monde arabe, il nous manque cette culture sur soi : c’est pour ça que c’est plus long qu’ailleurs. Personnellement, j’ai fait une école de cinéma, j’ai fait vingt ans de montage, je suis bien mariée, j’ai des enfants, et mon âge émotionnel s’est bloqué à douze ans, il n’a pas bougé ! Dans certaines phases du film, j’ai pleuré, j’ai pleuré, je tournais en pleurant… Ce blocage fait énormément souffrir. Tout le monde me dit que je suis comblée, et je me demande si je veux plus que les autres… Mais les terreurs enfantines restent, à moins que par chance tu ne sois pas trop sensible ! J’en fais encore des cauchemars !
Vous exprimez très bien avec le personnage de l’enfant autiste, Aziz, cet enfermement, ces frustrations…
Aïcha veut changer, mais trop vite, pas au rythme du temps et de l’espace, de Djerba et de la Tunisie. Elle désire ce garçon qui va la libérer et lui permettre d’aller à Tunis, et en même temps, elle ne veut pas cet enfant, car il signifie aussi la supériorité des mâles sur les femmes. Aziz est donc le produit du désir et du non-désir, un enfant autiste, qui la remet finalement dans son espace originel car elle baisse les bras. A quoi bon se battre vu le résultat ? Son seul espoir est que cet enfant se calme, et il se met à se concentrer sur les fils rouges du tissage… C’est une fin ni triomphaliste, ni dramatique, parce que si je mettais une fin dramatique dans la Tunisie d’aujourd’hui, on me taperait dessus parce que c’est l’exemple dans le monde arabe du pays le plus libre pour la femme ! C’est vrai qu’il y a des lois et qu’elles sont irréversibles, mais la démocratie est un combat éternel : il ne finira jamais c’est comme le mythe de Sisyphe ! Le problème de la femme est une lutte qui prendra encore du temps parce que tu libères la tête, tu l’emmènes à l’école, tu l’instruis, elle tient un poste de direction, elle est pilote et tout ce que vous voulez, et son corps reste à souffrir… Ce n’est peut-être pas toujours le cas : je ne généralise pas, je parle de ce que je connais… J’aurais mis le titre « j’ai mal à mon corps » que cela aurait été plus juste…
J’ai été frappé à quel point vous exprimez cette culture du non-dit à l’image.
Oui, ce n’est que lorsque c’est un garçon que les femmes poussent des youyous après l’accouchement, ou bien une assiette cassée exprime le refus…
Que préconisez-vous : la révolte ou la résistance ?
A mon avis tout est bon, il faut de tout ! Le film explore diverses voies sans en proposer aucune. Aujourd’hui, la prise de conscience est universelle : les femmes demandent que leur corps ne soit pas un objet sexuel alors que pendant des siècles, il a été presque annulé, réceptacle des désirs de l’homme, et il n’a pas appris non plus à faire ce qu’il faut. Le décalage existe : il faut apprendre petit à petit. Ce qui n’est rien dans le film va paraître très osé en Tunisie : quand cette femme dit doucement :  » je t’en prie, caresse-moi « . C’est une révolution à Djerba ! Les Djerbiens vont m’en vouloir ! Ils vont me dire :  » jamais nos femmes ne nous ont dit ça  » ! Mais moi je sais de l’intérieur que c’est comme ça, je ne suis pas un cas unique, il m’est arrivé plein de choses qui sont dans le film… Je bénéficie du dialogue, de cette possibilité de communiquer avec mon mari, avec mon entourage, mais il reste une quête… Un film ne change rien, mais s’il fait un peu réfléchi, c’est déjà beaucoup de bonheur. Je bénéficie de mon parcours qui m’aide à oser. Il y a des phrases que j’ai effacé dans le dialogue puis que j’ai réécrite. Je me suis dit : « Elle va être muette, on va le sentir », puis j’ai dit : « Non, elle va le dire. Je vais le dire ! »
Un personnage du film dit : « A Djerba, la mer est toujours au bout de chaque route », et on voit aussi les femmes se préparer dans la mer en une scène magnifique. Quel est pour vous le symbolisme de la mer ?
C’est quelque chose de très important pour moi parce que dans le corps, il est question de naissance et de bonheur. Les femmes dans l’eau ont confiance : elles sont des foetus qui nagent dans la mer de leur corps. L’eau facilite les choses…
Comment vous avez pensé le rythme du film ?
Le film est inhérent à quelque chose en moi, c’est ma manière de sentir les choses… Avec le cadreur, on unissait les battements de cœur, et on avançait vers les choses de la même manière, avec la même lenteur que les femmes parce que pour elles tout est lent. Je sens d’une manière très charnelle la caméra : pour moi, c’est vraiment le rythme de ces femmes qui vivent dans des maisons autour de ce grand espace de la cour, le temps qui s’écoule, onze mois devant elles pour faire très peu de choses, le mari absent… Ces femmes mettent aussi du temps parce que elle y mettent toute leur sensualité. Elles ne sont pas dans l’univers du travail, elles ne sont pas stressées. La lenteur n’est plus supportée dans le contexte du cinéma mondial. Pour Emna en revanche, j’ai suivi son rythme : elle est révoltée, elle va vite, elle danse, elle rompt très vite, elle parle au téléphone, contre l’avis de sa mère, elle prend ses affaires et part rapidement.
Votre film contredit l’image de la femme tunisienne très émancipée. On a l’impression que la loi ne se transpose pas encore dans la vie. Pourquoi ?
Le temps va régler les choses parce que ce n’est pas une histoire de loi, c’est un problème de changement de mentalités. Ce n’est pas avec une baguette magique et des lois que les choses vont se transformer, ni chez l’homme ni chez la femme. Je montre le combat de l’intérieur. Je sais que les femmes sont émancipées ; elles commencent à se poser des questions, ce n’est pas acquis pour tout le monde. Le décalage est permanent entre l’instruite et la non-instruite, entre la ville et la campagne, entre tel et tel milieu, l’élite et les gens modestes : le qu’en dira-t-on est beaucoup plus important en milieu modeste… C’est encore une autre bataille à mener : le regard des autres qui juge chaque geste. Le tout fait la Tunisie d’aujourd’hui, c’est complexe. Ce n’est pas un ligne droite : je travaille entre les lignes…

///Article N° : 1661

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La Saison des hommes © DR




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