à propos de L’île du bout des rêves

Entretien de Monia Snoussi avec Louis-Philippe Dalembert

Juillet 2003
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Pourquoi ce choix du roman d’aventures ?
L’idée de départ était d’oser la fiction, j’ai envie de dire pure. En fait, de raconter une histoire, avec une intrigue, une série de rebondissements qui tiennent le lecteur en haleine jusqu’au dénouement final. J’y ai mis un certain nombre de fantasmes et de faits vécus, sans jamais perdre de vue l’intention première, revenir aux principes de base de la fiction. Cependant, il ne fallait pas tout sacrifier à ce choix. Et puis, une fiction quelle qu’elle soit est portée, véhiculée par une langue, par une esthétique.
Cela dit, ce n’est pas un vrai roman d’aventures. Il y a certes des paramètres qui rappellent le genre, mais la comparaison s’arrête là. Peut-on dire que c’est une parodie de roman d’aventures sans que cela fasse caricature ? Certains des éléments ne sont pas typiques du genre, la quête de soi du personnage narrateur, par exemple. Bien sûr, l’homme vit au jour le jour, sans feu ni lieu, sans projet connu ni désir d’hypothéquer le temps. Il prône un individualisme peu habituel chez moi, refuse le militantisme politique, par exemple. La défense de la veuve et de l’orphelin, comme il dit,  » c’est pas sa tasse de thé « . Mais au fond – et c’est là l’une des ruptures avec le genre –, c’est un individualiste au grand cœur qui n’a pas perdu toutes ses illusions, comme il le clame. Son caractère apparemment cynique est sa manière de se protéger. Il se bat contre ses démons, le rêve de Révolution en est un, dont il ne s’est pas tout à fait éloigné. C’est ce qui explique qu’il se retrouve mêlé, presque malgré lui, au rêve de patrie des autres. À la lutte pour l’indépendance de Porto Rico.
Combien de temps avez-vous vécu en Haïti ?
Un peu plus de la moitié de ma vie. J’ai essayé d’y retourner en 1996, mais pour des raisons trop longues à expliquer ici, je suis reparti. Cette deuxième séparation fut plus douloureuse que la première. Là, je sentais que je m’éloignais pour de bon du pays natal. Je ne partais plus avec l’obsession du retour. Il m’a fallu trois longs mois pour accepter l’idée. Et encore ! Trois mois que j’ai mis à profit pour vadrouiller en Amérique du Sud. Le vagabondage m’a aidé à m’oxygéner l’esprit, à le débarrasser de l’idée que l’écrivain doit intervenir directement dans la politique ; le militant que j’ai été reste tout de même un observateur attentif. Curieusement, cet impossible retour est déjà présent dans mon premier roman Le Crayon du Bon Dieu n’a pas de gomme, publié l’année même où je rentrais au pays. Il raconte l’histoire d’un type qui retourne chez lui après des années à l’étranger pour se rendre compte que ce n’est plus possible : le temps a passé, et il ne saisit plus l’absence. Je suis rentré en Haïti, je n’ai pas pu rester et je suis reparti. Le Crayon du Bon Dieu… porte en exergue une citation d’Henry Roth :  » Ce qui est douloureux, c’est de lutter… et en fin de compte de ne sauver que soi.  » Une chose est de le savoir intellectuellement, autre chose est de le vivre. De là sans doute cette forme de désenchantement qui traverse l’Ile du bout des rêves. On sent le narrateur à la fois désabusé et méfiant vis-à-vis de toute implication politique, de tout militantisme actif.
Vos romans sont alors en partie autobiographiques ?
Comme chez la plupart des romanciers, pour ne pas dire tous. Certains écrivent des romans autobiographiques de manière évidente, d’autres de façon indirecte. J’ai choisi cette forme-là. Je suis présent dans ce que j’écris. Mais dans l’Ile du bout des rêves, il n’y a pas que le désenchantement par rapport au politique, au rêve de Révolution. La thématique biblique est un élément récurrent de mon œuvre, lors même que je suis devenu agnostique, après un bref passage par l’athéisme. Les références à l’Ancien Testament sont légion. C’est toute mon enfance et mon adolescence. Le narrateur voyage aussi beaucoup. Les femmes ne sont jamais trop loin de lui, même s’il refuse tout lien stable. Ce sont autant de clins d’œil autobiographiques. J’ai grandi dans les jupes des femmes : ma grand-mère, ma mère, les cousines et les amies de ma mère, ma sœur aînée. Au début, j’étais amoureux de toutes les amies de ma mère que j’essayais de séduire en leur offrant des fruits ; plus tard, de celles de ma sœur aînée. Inutile de dire que ça n’a jamais marché.
Vous semblez jongler avec de nombreuses langues, l’italien, l’anglais, l’espagnol Vous devez les maîtriser pour qu’on ait cette impression de fluidité ?
Ce sont les langues avec lesquelles j’ai vécu et avec lesquelles je vis encore au quotidien. Ces cinq dernières années, par exemple, j’ai vécu en Italie, travaillant en italien et en espagnol. Je ne passe pas une semaine sans lire ou m’exprimer au moins dans une langue autre que le français. Il y a longtemps de cela, quelqu’un m’a demandé dans quelle langue je rêvais. Je me suis rendu compte alors que je rêve de révolution en espagnol ; les gros mots, eux, viennent en anglais ou en italien. Tout ça correspond à un vécu. Il y a aussi le créole qui refuse d’être jeté aux oubliettes … Une langue pour chaque circonstance de la vie en quelque sorte.
Le but n’est pas de faire étalage d’une quelconque maîtrise des langues, mais de dire ce que je suis. Sans tricher. En ce sens, on peut parler d’une synthèse qui s’est faite en moi : Synthèse entre les voyages plus ou moins longs, ce que je nomme  » mon vagabondage  » ; entre les différents lieux où j’ai vécu : Port-au-Prince, Paris, Rome, Jérusalem, qui m’habitent encore lors même que je les ai laissés. Synthèse entre l’enfant, l’adolescent que j’ai été et l’adulte que je suis devenu. Entre le croyant d’hier, élevé dans le respect strict du sabbat, et l’agnostique d’aujourd’hui. À ce niveau, le narrateur de l’Ile du bout des rêves est un des personnages les plus proches de moi. La différence entre nous, c’est qu’il veut renier son passé, moi pas ; même si je me suis éloigné de certains rêves. Et à propos de synthèse, ce n’est pas un hasard si l’histoire commence et se termine à Naples, en passant par Cuba, la République dominicaine, l’Ile de la Tortue. En même temps, il y est question de Porto Rico. Je voulais faire le lien entre la Méditerranée et la Caraïbe, deux hauts lieux de rencontre : de cultures, de civilisations, de peuples, de langues, d’ethnies… Et si l’histoire a pour cadre l’Ile de la Tortue alors que le roman traite de la situation politique de Porto Rico, c’est symbolique, l’ancienne tanière des flibustiers est plus parlante.
Mais pour en revenir à la question, une langue va au-delà du simple fait de s’exprimer ; c’est aussi une musique, une culture qui quelque part te traverse. Tous ceux qui parlent plus d’une langue vous le diront : certaines expressions ne viennent que dans une langue et pas dans une autre. Par exemple, pour souhaiter  » bonne chance  » en italien, on dit  » in boca al lupo « , littéralement  » dans la bouche du loup  » ou encore  » in culo a la balena « , littéralement  » dans le cul de la baleine « . Comment rendre tout cela en français ? J’ai choisi de ne pas traduire. J’ai tenté plutôt de jouer avec le sens premier, de produire un sens, une musique autre, la mienne. En fait, j’ai voulu rassembler dans ce livre les échos de toutes ces musiques, de toutes ce cultures qui reflètent, d’une certaine façon, ce que je suis.
Et la langue française dans tout ça ?
A priori, il y a deux manières pour un écrivain comme moi, qui ai vécu dès sa plus tendre enfance dans une situation de diglossie, d’utiliser la langue française. L’une, et c’est celle de certains écrivains haïtiens du 19e et du 20e siècle, apprise dans les livres avec des classiques comme Corneille, Racine, Molière, La Fontaine ou les romanciers du 19e siècle ; en d’autres termes, le choix d’une langue française pure qui a un côté un tantinet désuet. Les Français regardent parfois cette langue hyperclassique, qu’on dirait figée dans le temps, avec étonnement et admiration, l’encouragent même comme s’il nous revenait à nous autres écrivains des ex-colonies de faire en sorte que le français classique ne meure pas. Croyant formuler un compliment, Breton dira ainsi du Martiniquais Aimé Césaire :  » un Noir qui écrit le Français comme il y a peu de Blancs « . L’histoire ne dit pas comment cela a été perçu par l’intéressé. Mais outre le jugement raciste, j’ai rarement entendu une aussi grosse bêtise de ma vie.
L’autre manière, c’est de mélanger le français et le créole, de tenter de parler créole en français. C’est-à-dire transférer un vocabulaire mais aussi une certaine musicalité, des onomatopées, des métaphores d’une langue à une autre. Par exemple, pour dire  » il a longtemps marché « , le français créolisé dira :  » il a marché, marché, marché « . Le hic, dans mon cas précis, c’est que des écrivains haïtiens comme Justin Lhérisson, à la fin du 19e siècle, ou Jacques Roumain dans la première moitié du 20e sont déjà passés par là. Ça sonnerait sans doute original pour la critique et le lectorat français contemporains, mais au regard de l’histoire littéraire haïtienne, ça ne serait que du réchauffé. On me verrait à coup sûr comme un épigone attardé.
Il y a bien sûr la possibilité du créole, mais ça, c’est une autre histoire. Cela dit, je ne vis plus en Haïti depuis plus 17 ans. Dès lors, quelle langue française, quelle langue tout court, utiliser ? Dans les livres précédents, j’avais une obsession de la belle langue, au détriment parfois de la fiction. Je voyais la langue française comme une sorte de bijou placé dans un écrin qu’on éviterait à tout prix de laisser traîner dans la boue. À l’instar d’une femme qu’on idéaliserait au point de ne pas oser la toucher. Dans l’Ile du bout des rêves, l’écriture est plus  » décontractée « , même s’il reste ça et là des passages poétiques, au sens classique du terme. Bref, ma voix, au départ, devait se situer entre le français des livres et le créole, eux-mêmes abâtardisés d’espagnol, d’anglais, d’arawak. Mon vagabondage y a ajouté l’italien, le portugais, voire l’hébreu. Tout ce mélange dit ce que je suis, et c’est quelque part entre ces langues que je tente de tracer ma voix.
Pensez-vous pouvoir écrire dans une des langues que vous maîtrisez autre que le français ?
Il m’arrive encore d’écrire de la poésie en créole. J’ai écrit quelques rares poèmes en espagnol… et beaucoup de lettres administratives en espagnol et en italien. Il aurait fallu un séjour plus long pour passer à l’écriture créatrice dans une autre langue. Pour l’instant, la langue française me satisfait amplement. J’entends par là un français traversé des échos des autres langues dans lesquelles j’ai vécu. Cela dit, tous les écrivains, même les monolingues, ont le même problème, à savoir trouver leur propre langue, leur propre voix pour que les autres les entendent. Comment, en poésie par exemple, ne pas faire du Prévert, du Césaire ou du Phelps ? Comment en prose ne pas faire du sous Hemingway ou du García Márquez ? Tout le problème est là. Trouver sa voix, la langue la plus proche de sa sensibilité pour donner à entendre les échos du monde qui te traversent.
Pourquoi ce choix de personnages féminins nymphomanes (comme Pauline Bonaparte, ou Esmeralda), toutes chapeautées par Pauline, mère de cette descendance sur l’île de la Tortue ?
J’adore les nymphomanes, pour reprendre votre mot. Même si pour ma part, je ne les nommerais pas ainsi, c’est trop connoté moralement. La civilisation judéo-chrétienne, et ce n’est pas qu’elle, a toujours culpabilisé l’amour. C’est comme s’il fallait avoir honte d’en parler, pourtant on le fait. Du coup, il s’ensuit un décalage entre l’acte et le fait d’en parler. Et comme ses actes ne peuvent pas être toujours en décalage avec ses mots, ça crée des frustrations, des inhibitions. Pour la morale judéo-chrétienne, une femme ne peut pas avouer qu’elle aime faire l’amour, sinon c’est tout de suite une nymphomane,  » une traînée « . Pourquoi un homme pourrait-il aimer faire l’amour et pas une femme ? Moi, je suis fasciné par ces femmes qui aiment faire l’amour et le disent. Ça me paraît si naturel. Qu’y a-t-il de plus beau que l’acte d’amour, quand il se crée cette alchimie entre deux personnes ? Mais de nos jours encore, et même dans un pays comme la France, contrairement aux apparences, il faut se battre pour le faire admettre. Marcela Iacub a publié un livre très intéressant à ce propos aux éditions Flammarion : Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ?
C’est de ce constat, et du désir de dénoncer cette situation injuste, que s’explique la présence de femmes à la sexualité libre et multiple dans le roman. Prenons Pauline Bonaparte, par exemple. Quand on s’étonne de l’absence de descendance de sa part, elle répond par cette boutade :  » Les enfants ? Je préfère en commencer cent que d’en finir un seul.  » On est à la fin du 18e, début du 19e siècle : il faut le faire ! D’où mon admiration pour cette femme. Esmeralda, elle, ne dissocie pas son grand goût pour l’acte d’amour de la cause à laquelle se résume sa vie : la lutte pour la libération et l’indépendance de Porto Rico, la terre natale de ses parents. Il n’y a aucune dichotomie entre le sérieux qu’elle y met et le fait d’assumer une sexualité libre et multiple. Ça ne remet point en cause ni son sérieux ni son intelligence. Au contraire. Elle sait même jouer de et sur sa féminité quand ça l’arrange, sans rien céder en échange si elle n’en a pas envie. Vu sous cet angle, ce n’est pas forcément positif, mais la cause vaut bien des sacrifices, n’est-ce pas ? Ainsi le narrateur, qui a une aventure avec elle, a l’impression d’avoir été utilisé. Bref, c’est une pasionaria, qui se bat pour une cause pour laquelle elle est prête à donner sa vie. Tout comme elle se donne à plus d’un homme à la fois sans en faire un drame. C’est l’une des formes que peut prendre la liberté.
Pourquoi ce titre, L’île du bout des rêves ?
En fait, je pensais à L’île du bout du monde. Mais d’un point de vue géographique, le bout du monde représente somme toute  » quelque part « , un lieu même lointain. L’île du bout des rêves, au contraire, c’est pour chacun de nous vouloir aller au bout de ses rêves : les rêves de patrie pour Esméralda et JMF, les rêves de liberté pour le narrateur. Bref, le monde s’arrête quelque part, alors que les rêves, eux, n’ont pas de limite, ils sont infinis.

///Article N° : 3080

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