Le Roman de Cuba

De Louis-Philippe Dalembert

"Nikita mariquita, lo que se da no se quitta !" (1)
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Lorsque le 30 octobre 1961, Krouchtchev informe Castro du retrait des missiles nucléaires de l’île de Cuba, suite à l’accord passé avec Kennedy par-dessus la tête du président cubain, c’est par ce slogan que le peuple cubain manifeste sa désapprobation. Dalembert prévient de la suite évidente : « Fidel vient de gagner une paix royale pour cinquante ans ». Cet épisode quasi fondateur de nos modernités délétères si peu soucieuses, en réalité, du politique, est sans doute à l’image de ce qu’a subi l’île depuis l’arrivée de Colomb en 1494, une instrumentalisation sans limite, et surtout sans vergogne. Mais aussi, comme d’autres îles de la Caraïbe, malgré le marasme qui les étreint et qui les mine, celle-ci, allongée comme « un long lézard vert, / aux yeux d’eau et de pierre » selon le mot de Nicolás Guillén, aura suscité et suscite encore l’attirance, voire la ferveur, de ses visiteurs. On ne revient pas indemne des îles à sucre, on le sait. Pour Dalembert, cette ferveur vient même de plus loin, de l’intime histoire familiale : « il est curieux de noter combien ce pays doit à ses fils venus d’ailleurs. Tant de héros nationaux cubains ont du sang étranger dans les veines, quand ils n’ont pas vu le jour et grandi sous d’autres cieux ».
En vingt-deux chapitres, Dalembert trace un tableau d’envergure. Ce n’est pas une histoire linéaire complète qu’il nous retrace, mais une ouverture des archives et des annales, histoires parallèles et décentrées, qui parviennent à chaque épisode, qui suivent un ordre chronologique, ou presque, à débusquer l’impensé de cette histoire complexe. Événements fondateurs, histoires remarquables, acteurs essentiels, luttes pour l’indépendance, épisodes malheureux, tensions planétaires : ce qui pourrait passer pour un camaïeux nostalgique, même adossé à une solide bibliographie, devient sous la plume de l’auteur une effervescence lumineuse, comme une de ces pierres précieuses ou cet or, que les conquistadores auront eu d’avidité à s’emparer. Mais ici, point de repossession cupide : l’auteur est un vagabond aux pieds poudrés, qui revient comme aimanté par un tropisme familial, à ce qui luit comme le soleil noir fraternel de son propre pays, Haïti.
Tout commence par le coup de force mené par Colomb, sur cette île par déclaration écrite, la terre « découverte » est déclarée continentale, et toute contradiction est punie sévèrement : la langue coupée et une forte amende. Colomb ne lésine pas, il y a trop d’intérêts en jeu. Ce n’est qu’en 1500 que Cuba sera officiellement déclarée insulaire. Mais aussi, sans aucun doute, aura-t-elle gagné de cet épisode féroce, la certitude d’être un petit continent, là où les mythes se nouent à l’histoire. Une des tâches de l’auteur est ainsi de défaire les nœuds et de rappeler à ses lecteurs combien Cuba est aussi présente à la conscience de tous, et pas nécessairement comme le lieu de toutes les turpitudes. Tremplin de la colonisation de l’Amérique centrale, lieu d’ancrage de la modernité coloniale du XVIe siècle, elle a connu une occupation progressive et continue à partir de l’invasion. Comme pour sa voisine Haïti, et selon le mot d’Émile Ollivier, sur ses rivages, toutes les histoires du monde sont venues s’échouer, constituants par leur ancrage même dans l’île, une mythologie essentielle, quoique presque ignorée de ce côté-ci de l’Atlantique. Parmi les héros fondateurs de la résistance à l’occupation, ainsi, Dalembert fait revivre la haute figure du cacique Hatuey, venu de Quisqueya-Hispaniola, qui tente de rassembler les forces vives de la résistance contre la férocité à la fois légendaire et bien réelle des conquistadores. Dalembert attache une grande importance ensuite aux différentes péripéties souvent pathétiques de cette histoire : élimination des Aborigènes, implantation progressive de lieux de production, mise en coupe. Cuba est aux XVIe et XVIIe siècles une des frontières impériales des puissances européennes, et les attaques contre l’île ne manquent pas : des pirates français, de Giron – qui donnera par sa mort son nom à une plage connue qui borde la Baie des Cochons-, à Henry Morgan, l’île est régulièrement prise d’assaut, ce qui détermine les autorités aussi à édifier ces défenses, forts, castels imposants, dont nombreux sont encore debout – et à renforcer la sécurité de l’île. Cuba connaît ainsi depuis longtemps cette réalité de la forteresse assiégée… Comme elle connaît aussi l’occupation : l’île espagnole est un temps britannique, entre 1761 et 1763. Cette administration laissera des traces profondes dans le pays, tant économiques que culturelles. Les loges franc-maçonnes s’y développent à partir de cette période. Elles constitueront certains des ferments de la lutte contre l’esclavage et pour l’Indépendance.
Mais aussi deux temps forts sont mis en évidence au début du XIXe siècle. Il y a d’abord l’arrivée en 1798 des fils de Philippe Égalité, le duc d’Orléans, accueillis à bras ouverts par l’aristocratie et la bourgeoisie locales, et qui seront l’objet de tractations diplomatiques entre l’Espagne, la Grande-Bretagne et la France du Directoire. Le futur Louis-Philippe Ier a ainsi vu de près ce qu’était l’exploitation esclavagiste, et particulièrement l’augmentation très sensible de cette exploitation à Cuba, du fait de sa fin dans l’île voisine de la presque Haïti, et l’arrivée de planteurs venus s’installer à Cuba. Le futur souverain est au courant des événements en cours et de l’émergence politique de Toussaint. On sait que ce n’est qu’après sa chute, en 1848, que l’esclavage sera aboli par les autorités françaises. Il y a aussi l’arrivée du scientifique Humboldt, considéré comme le « second découvreur de l’Amérique » par ses contemporains. Lui aussi fut reçu comme un prince, mais les Havanais s’en mordirent les doigts quand ils découvrirent, plus tard, les réflexions du savant naturaliste, géographe et historien, consacrées à l’esclavage. Dalembert montre avec justesse combien le politique, le moraliste et l’idéologue, ne le cèdent en rien à l’homme de science. Avec Humboldt, l’enjeu n’est pas l’opinion, mais bien le jugement. Il n’y a pas d’échelle des races humaines, et l’esclavage n’est pas la conséquence d’une inscription biologique. Juste le fait d’un modèle économique néfaste. Ceci paraît pour nous une évidence, mais nous devons aussi garder à l’esprit que précisément, à cette même époque, s’élabore aussi la théorie racialiste, le montage de l’aryanisme, l’émergence des sciences sociales et de la statistique dont les ravages intellectuels et humains n’en finissent pas de retentir encore, pas seulement dans le sens commun. Discrètement, Dalembert rend ici hommage, à travers la figure de Humboldt, à ces intellectuels haïtiens qui tel Anténor Firmin, prendront d’assaut la citadelle de la Société d’Anthropologie de Paris, fondée en 1859 par le médecin Broca, mesureur de tailles de cerveaux et chantre de l’inégalité des femmes et des races autres que « caucasienne ».
Ce sont justement les femmes sur lesquelles Dalembert met l’accent dans une partie du livre, notamment dans les combats contre l’esclavage et pour l’Indépendance. Il rapporte d’abord une bien étrange anecdote, celle d’un médecin prétendument né en Suisse, Enrique Favez, qui épouse en 1819, à Baracoa une créole phtisique d’une vingtaine d’années, Juana de León, qu’il parvient à guérir. On lira en détail cette anecdote particulièrement significative de ce que peut représenter cette terre ouverte pour des êtres contraints par les conventions sociales, en Europe, en particulier l’interdit des études universitaires qui pèsera longtemps sur les femmes. C’est aussi une autre histoire, mais nombreuses furent celles qui, plus tard, notamment françaises, leurs titres universitaires gagnés de haute lutte, partirent dans les colonies vivre autrement que dans la pesanteur métropolitaine. C’est aussi une histoire à écrire, complètement méconnue, celle-ci.
Dalembert met sans cesse l’accent sur le rôle et la place des femmes qui ont lutté pour l’indépendance de Cuba. Des figures imposantes ainsi se dressent, sans doute aux côtés des rebelles, mais qui sont bien présentes dans le texte : Aponte et sa conspiration sont racontés, mais aussi la révolte conduite par l’esclave Carlota ; Cespedes mais aussi sa compagne, Cambula, qui l’accompagne dans les campagnes périlleuses et qui coud le drapeau qui deviendra celui de Cuba, et où l’on reconnaîtra trois couleurs ; les femmes de la famille de bronze, les Maceo ; le poète et combattant José Marti, son épouse Carmen, sa compagne Carmita Miyares. Le machisme – avéré – de ces combattants semble quelque peu tempéré par ces figures à la fois rayonnantes, mais aussi souverainement fermes.
Dalembert passe ensuite à la moitié du XXème siècle. Il nous rappelle l’histoire affligeante de ces rescapés juifs qui fuient l’Allemagne nazie sur le Saint-Louis, paquebot allemand commandé par un homme qui sera honoré plus tard comme un Juste parmi les nations, et qui deviennent l’objet de marchandages abjects. Pourtant, Cuba était bien considérée comme la porte d’entrée sur l’Amérique. Or, elle se verrouille et c’est dans l’indifférence quasi générale que la mécanique infernale va se déchaîner sur les plus démunis, avant que le monde ne soit amené à reconnaître ce qu’il sait en fait déjà. Le grand voisin du nord, a pourtant conservé Cuba dans son giron, par une décision unilatérale, au moment de l’Indépendance : le fameux amendement Platt permet de conserver la base de Guantanamo, et le droit d’ingérence dans les affaires cubaines. C’est en vertu de cet avatar de la doctrine de Monroe que la république haïtienne connaîtra l’occupation américaine de 1915 à 1934. Mais Cuba connaît aussi un boom économique spectaculaire à partir des années 1940. Le président Batista, « Très beau. Infect par la suite » écrira Hemingway, qui de démocrate devient progressivement un dictateur cupide, s’est en effet doté d’un conseiller en matière touristique hors pair. Il s’agit de Meyer Lansky, le proche de Lucky Luciano et le trésorier du syndicat du crime. Changement de décor pour le Roman de Cuba : le récit oblique alors vers celui de la chronique mafieuse, particulièrement pour cette rencontre au sommet qui vit justement la désignation de Lucky Luciano comme Capo di tutti i capi. Dalembert explore dans cette partie alors cette image de Cuba qui reste comme imprégnée dans la mémoire et que les voitures américaines qui roulent encore sur l’île, fait perdurer, comme un témoignage kitsch de cette part de l’ombre que projette aussi le souvenir plus lumineux de cette ville de La Havane, comme une star cinématographique : pendant de nombreuses années, on peut y croiser Hemingway, qui y habite, mais aussi Ava Gardner, Spencer Tracy, Franck Sinatra, Nat King Cole, Édith Piaf, Marlene Dietrich, celles et ceux qui peuplent l’imaginaire des occidentaux. La Havane est une fête. Mais aussi comme le montrera Soy Cuba un film remarquable de Mikhail Kalatozov, le réalisateur de Quand passent les cigognes, un envers du décor assez effroyable : prostitution, pauvreté, misère et désaffiliation pour le plus grand nombre. La part de l’ombre excède sans mesure celle de la lumière. Lâché par les États-uniens, Batista s’envole, avec la caisse. On connaît aussi cette histoire, dans l’île sœur.
Les derniers moments du Roman racontent alors le chemin en oblique pris par l’île à partir de la lutte des barbudos. Avec sens de la mesure et dans un souci de n’accabler ni les partisans ni les opposants, Dalembert trace deux portraits concis et circonstanciés du Che et de Fidel. Malgré l’imposante bibliographie qui leur est consacrée, ces portraits frappent justement par la construction du jugement : on est très loin ici de la révérence comme de la haine. Dalembert touche ici à une figure assez inactuelle dans les lettres, et qui est le tempérament, qu’il analyse avec beaucoup de subtilité pour ces deux figures. La roublardise de Fidel, la violence du Che ne sont pas passés sous silence, ni considérés comme des accidents. Le reste, tout le reste, appartient d’abord aux Cubains, et là aussi, l’auteur, par un sens très sûr de l’histoire, sait que les changements sont en vue. Le petit continent va changer d’aire. Il semble retenir son souffle.
Certes, et c’est la loi du genre, d’autres portraits étaient possibles. Mais la galerie que présente Dalembert fait sens, amplement. On l’aura compris, ce sont bien quelques pages remarquables de l’histoire des êtres qui ont fait et défait cette île, plus qu’une histoire complète. Et pourtant, le livre refermé, on se retrouve comme enveloppé de ce panorama. Dalembert nous apprend à aimer cette île de toutes les origines, comme de nous défaire de nos a priori. C’est ici la véritable tâche de l’écrivain qui se manifeste : d’une galerie de portraits, de l’évocation des paysages, de la traversée de l’histoire, nous offrir en partage ce qui chez lui est toujours replié dans l’intime, et dans le souci de l’offrir, se maintenir à distance de la grandiloquence. Le second temps de la réflexion qu’il paraît aussi nécessaire d’amorcer est tout aussi essentiel : avec ce livre, Dalembert ouvre la voie à une poétique comparée et renouvelée des îles sœurs de la Caraïbe. Le lecteur exercé peut aussi partager avec lui ce qui dans cette proximité avec Cuba, se dit d’amour pour les rivages quittés.

1. On peut le traduire par « Nikita pédé, ce qui a été donné ne se reprend pas » ou bien, en conformité avec la sagesse des nations : « donner c’est donner, repris c’est voler ». On appréciera diversement la première partie de l’insulte, qui témoigne d’une verdeur désormais inactuelle, mais aussi d’une considération marquée du genre qui est encore à l’ordre du jour à Cuba. On se souvient aussi que les Haïtiens, au moment de la fuite de Baby Doc, chantaient ainsi dans les rue : « Duvalier masisi ! ».Le Roman de Cuba, Louis-Philippe Dalembert, Paris, Éditions du Rocher, 2009///Article N° : 8403

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