Barack Hussein Obama, la leçon

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La victoire d’un descendant Noir Africain à la présidence des Etats-Unis d’Amérique est à tel point historique que nous ne nous lasserons pas, pendant longtemps, en Afrique, de l’évoquer. Alors que le monde occidental a vu dans le succès électoral de Barack Hussein Obama une possible redéfinition du leadership américain dans le monde après l’arrogant et dangereux unilatéralisme incarné par l’administration Bush, les Noirs Africains et leurs frères Africains-Américains y ont plutôt vu le symbole d’une revanche sur l’histoire de l’esclavage et de la stigmatisation raciale. Par ailleurs, dans un continent où les mœurs démocratiques ont encore du mal à éclore et à s’épanouir véritablement, les Africaines et les Africains ont également vu dans la victoire du frère Obama une suffisante raison de ne pas désespérer.
De par sa jeunesse, Barack Hussein Obama envoie indirectement à la jeunesse africaine une leçon d’espérance dans l’avenir du continent qui doit se construire sur la foi dans les combats politiques d’aujourd’hui. Ce qui inspire d’ores et déjà cette jeunesse africaine, ce n’est non seulement « L’audace d’espérer » (1), c’est-à-dire le courage politique, d’Obama mais également sa capacité à rassembler en proposant à son peuple une vision en adéquation avec ses aspirations. Tout leadership est avant tout fondé sur une vision. Le leader politique dépourvu de vision se reconnaît à sa propension à rechercher le pouvoir politique pour lui-même et à en jouir comme il le ferait de n’importe quel objet de consommation.
Le leader politique visionnaire, au contraire, considère le pouvoir comme un levier, comme le moyen par lequel il tentera de transformer la société. Mais encore faut-il que la vision politique soit partagée, sinon le leader a du mal à susciter l’enthousiasme et à entraîner.
La campagne victorieuse et sans bavure de Barack Hussein Obama a prouvé qu’il a su partager à ses concitoyens sa vision. Cependant, au-delà de sa vision, la campagne victorieuse d’Obama a également mis en relief une autre de ses qualités, à savoir : le talent de repérer les meilleurs hommes et femmes, le talent de savoir s’entourer. C’est cette qualité du leadership d’Obama qui a fait, entre autres, la différence dès le début de la campagne des primaires démocrates jusqu’à l’issue finale du duel avec le républicain McCain. Une aventure politique n’est jamais une odyssée solitaire. En sachant s’entourer et en sachant également être à l’écoute de son entourage, Barack Obama a démontré qu’il est un leader lucide et conscient de ses propres limites humaines et de la nécessité de l’apport enrichissant des autres. Dans la formidable organisation humaine qui a fait sa compagne, Obama a su être le moyeu qui maintient harmonieusement ensemble les différents segments de la roue. Le talent d’Obama à s’entourer des meilleurs, sans esprit partisan et sectaire, a été encore souligné dans la composition de son administration qui augure déjà des probables succès de son premier mandat.
Toutefois, si impressionnant et conquérant qu’il soit, le leadership de Barack Hussein Obama n’est pas la leçon que les Africaines et les Africains doivent retenir. Nous n’avons pas attendu son avènement pour nous constituer un modèle de leader politique courageux et visionnaire. La jeunesse africaine, si elle veut se donner la peine de connaître son histoire y trouvera des personnalités aussi exemplaires que notre frère Obama. Je me contenterai de citer deux noms : Patrice Lumumba et Nelson Mandela. Le premier, du fait de son assassinat, n’a pas pu exercer longtemps les responsabilités ; le second a eu plus de chance et a pu, en devenant, le temps d’un mandat, le premier Président Noir de son pays, tracer le sillon d’une nouvelle Afrique du Sud. Quoi qu’il en soit, Lumumba et Mandela, au-delà de la différence de leur trajectoire respective, demeurent pour beaucoup d’Africaines et d’Africains des personnalités politiques exemplaires et donc inspiratrices.
La victoire de la citoyenneté
La leçon que nous devons retenir de la victoire de Barack Hussein Obama n’est donc pas celle de son remarquable et efficace leadership politique mais celle de la citoyenneté et de la démocratie. Cette leçon, ce n’est pas Obama qui nous la donne mais le peuple américain. En dépit de ses talents reconnus, Barack Hussein Obama est le produit d’une histoire spécifique qui est celle des Etats-Unis d’Amérique. Au Kenya, pays d’origine de son père, Barack Hussein Obama n’aurait pas réussi de sitôt et avec une rapidité aussi fulgurante. Au pire, il aurait été soit emprisonné, soit exclu de la compétition à cause de la moitié blanche de son sang ou soit tout simplement assassiné ; au mieux, il aurait été contraint, comme le cousin (ils sont de la même ethnie) de son père, Raila Odinga, à partager le pouvoir avec le vaincu des urnes. Mais vu son jeune âge et sa mince expérience, on lui aurait peut-être dit d’attendre qu’il vieillisse un peu, c’est-à-dire se soumettre, en bon cadet, au droit d’aînesse, respecter la sainte et sacrée gérontocratie africaine. En se résignant ainsi à partager le pouvoir ou à attendre son tour, Barack Hussein Obama viendrait alors, dans le pays de son père, au pouvoir après vingt, trente ou quarante d’opposition, c’est-à-dire à un âge où ailleurs beaucoup d’hommes politiques ont déjà derrière eux le gros de leur carrière. Non, ce n’est pas le formidable leadership politique d’Obama et son succès qui constituent une leçon pour nous parce que le terreau social et politique africain n’est pas assez labouré et fertile pour en permettre une éclosion aussi spectaculaire et quasiment inattendue. Le « Yes, we can » serait plutôt en Afrique « Yes, we try ».
Durant toute la campagne électorale, de nombreux commentateurs de par le monde étaient convaincus que le candidat Obama ferait à coup sûr les frais de « l’effet Bradley », du racisme sournois qui avait été la cause de la déroute électorale de Tom Bradley, candidat noir au poste de gouverneur de la Californie en 1982, et pourtant grand favori dans les sondages. Le résultat que nous connaissons a démenti cette théorie qui faisait peur aux partisans du Sénateur Obama et rassurait ses adversaires et les tenants de la suprématie de la race blanche. C’est là, le signe évident de la victoire de la citoyenneté. Les électeurs noirs ont certes majoritairement voté pour leur frère ; mais leurs voix seules n’auraient pas suffi à porter Barack Hussein Obama à la Maison Blanche. La majorité de l’électorat américain qui s’est portée sur le candidat Obama, contre le candidat McCain, l’a fait en jugeant ses idées et ses qualités intrinsèques et non son origine raciale. Obama a été élu sur son programme, c’est-à-dire sur ses promesses d’actions politiques, sur les idées qu’il compte mettre en pratique dans l’intérêt de la communauté politique américaine tout entière. Ce sont ces idées qui constituent l’action politique sur laquelle les citoyens se déterminent. En ignorant l’identité du candidat Obama, les électeurs américains ont souligné leur attachement à la citoyenneté en tant que « mode de l’agir, et non de l’être » (E. Tassin). L’espace public, dans lequel évoluent les citoyens (simples électeurs ou acteurs politiques), est un espace d’actions et non d’identités. Ce qui prime pour tous, c’est l’engagement par les idées et non l’engagement par le sentiment d’appartenance communautaire. En Afrique où les compétitions politiques sont encore largement polluées par les intérêts et les appartenances ethniques, régionales ou religieuses, cette leçon de citoyenneté mise en relief par l’élection de Barack Hussein Obama n’est pas de trop. Cette leçon sur la citoyenneté du peuple américain est en même temps une leçon sur la démocratie, surtout au regard de l’imbroglio de l’élection présidentielle de 2000 qui avait opposé Al Gore à Bush. Ce système démocratique américain qui a su redorer son blason avec l’élection transparente d’Obama et l’élégance de McCain qui a su très vite reconnaître sa défaite et saluer le gagnant, c’est d’abord ces fameuses primaires qui permettent à des inconnus désargentés, comme l’a été Obama, d’affronter des barons de partis comme Hillary Clinton. En Afrique, comme du reste en France, les partis politiques appartiennent à leurs responsables. On y voit mal, en conséquence, des simples militants fussent-ils Députés ou Sénateurs tenter de leur ravir la vedette, les déposséder de leur instrument de conquête du pouvoir. Dans cette double leçon de citoyenneté et de démocratie du peuple américain, nous devons, par ailleurs, intégrer les combats des Noirs Américains pour les droits civiques. Obama n’aurait pas été possible, en effet, sans le rêve de Martin Luther King et la colère de Malcom X. Obama a éclos sur un champ favorable, préalablement labouré par d’autres. Il est la moisson d’une histoire spécifique de conquêtes sociales et politiques. L’histoire américaine a fait Obama mais en même temps, depuis son élection, il contribue de fort belle manière à la faire. Les Obama africains (leaders jeunes, compétents et surtout bien élus par leurs peuples) seront nos enfants, mais pour qu’ils naissent, il nous faut d’ores et déjà préparer les conditions propices à ces naissances en poursuivant et en intensifiant notre engagement citoyen et en nous octroyant, le moment venu, un droit d’inventaire sur le legs politique à la fois des Pères des Indépendances Africaines et de leurs successeurs. S’octroyer un tel droit d’inventaire, c’est déjà assumer l’héritage dans son ensemble mais en décidant de faire fructifier uniquement l’actif. C’est aussi cela la leçon adressée à la jeunesse africaine par l’avènement de Barack Hussein Obama.

1. C’est le titre de son livre programme. Titre qui joue bien sur l’ambivalence de l’expression : on ne sait pas s’il s’agit de l’audace de son auteur ou celui du peuple américain à qui le discours s’adresse et en qui Barack Hussein Obama a foi.Auteur de « Pierre Claver Akendengué ou l’épreuve du miroir », Paris, Editions L’Harmattan, 2008.///Article N° : 8358

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