Mama Sarah Obama, les confidences d’une grand-mère pas comme les autres.

Compte rendu d'une rencontre privilégiée entre Eva Rogo-Lévénez, traductrice d'origine Kenyane et la grand-mère de Barack Obama quelques jours avant son élection.

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Je suis rentrée de mon pays natal, le Kenya le 4 novembre 2008, jour qui restera gravé à jamais, dans l’histoire des États-Unis d’Amérique et du monde. Et bien sûr dans ma mémoire. Au moment de quitter mon pays, les jacarandas et les bougainvillées resplendissent de toutes leurs fleurs et Nairobi est verdoyante après les pluies abondantes tombées récemment, ce qui rappelle qu’elle mérite toujours son surnom de Green city in the sun. Depuis déjà plusieurs semaines, une ambiance de fièvre et même de liesse règne partout dans le pays au fur et à mesure que l’élection de Barack Obama se précise aux États-Unis. Cette atmosphère très particulière commence à me manquer quand je décolle ce lundi 3 novembre de l’Aéroport International Jomo Kenyatta.
L’excitation a en effet été à son comble, surtout à l’Ouest du Kenya, sur les terres des ancêtres paternels de Barack Obama où le visage reposé d’Obama et son effigie se retrouvent partout et sur tout objet. Mes concitoyens espéraient que cette fois-ci, celui qu’ils considèrent comme l’un de leurs, occuperait le poste suprême à la Maison Blanche, leur permettant ainsi de savourer une sorte de revanche des élections présidentielles manquées de décembre 2007 au Kenya. Une rédemption, enfin ! Tous les membres de la famille proche et plus lointaine Obama, se sont réunis autour de sa grand-mère paternelle, Mama Sarah, en attendant les résultats. « S’il gagne, une vache sera abattue pour célébrer la victoire », affirmait-elle.
Le matin de mon départ, j’ai sillonné Biashara Street, la rue des commerçants indiens de Nairobi pour dénicher un dernier T-shirt imprimé Barack Obama, made in Kenya, un produit devenu rare ces derniers temps. À force d’insister, j’ai réussi à m’en procurer un, magnifique et noir, siglé Obama 2008 avec dans le dos, le fameux slogan de sa campagne « Yes, we can« , tout simplement. Moi, j’aurai écrit, « Yes, we shall make it« , une chose que j’ai toujours préconisée dans mes interventions.
Au début de cette année, les gens me regardaient avec scepticisme quand j’affirmais ma foi dans son élection alors que bien peu pariaient sur une telle hypothèse mais, connaissant bien l’histoire de son père défunt, cet économiste hors du commun, l’un des plus brillants que mon pays ait eu, je n’ai jamais douté de sa force, de son intelligence et de sa détermination. Évidemment, j’ai dû attendre le verdict de l’Amérique avant de crier ma joie.
Avant de quitter ce pays ce lundi soir, j’ai eu une dernière conversation téléphonique avec Mama Sarah Obama. Je suis sans doute une privilégiée car les médias du monde entier campaient depuis des jours près de sa propriété à Nyang’oma, Alego Kogelo, situé dans le district de Siaya, à l’Ouest du Kenya, sans avoir vraiment accès à la grand-mère pas comme les autres. Je dois avouer qu’elle était sereine, elle aussi attendait que le peuple américain fasse le bon choix et espérait qu’il ne passerait pas à côté de l’histoire. Mais, revenons à l’entretien que j’ai eu avec elle le 6 octobre dernier :
Mama Sarah Onyango Obama et moi avons en commun, le dholuo, une langue parlée dans cette province de Nyanza, située à l’Ouest du Kenya. J’étais donc persuadée qu’une conversation entre nous serait plus conviviale car il n’y aurait pas une barrière de communication. Pas d’interprète donc.
Dès l’atterrissage à l’aéroport de Kisumu, je n’ai pu retenir mes larmes, sur la route qui mène au village de Mama Sarah Obama, la même qui passe devant la ferme de mes parents à Sagam. Je n’arrêtais pas de penser à Barack Obama Senior, le père défunt du 44ème Président des États-Unis, qui, voici près d’un demi-siècle, avait lui-même emprunté ce même trajet pour quitter cette province du lac Victoria vers le pays d’Oncle Sam. C’est aussi ici que commence l’histoire d’un homme hors du commun qui vient d’exaucer le rêve de Martin Luther King. À ce moment-là, je marche sur les pas d’un grand homme et l’émotion m’étreint. Impatiente d’arriver à ce village qui deviendra sans doute un lieu de pèlerinage, je sens déjà que j’ai moi-même modestement rendez-vous avec l’histoire.
Le village de Nyang’oma à Alego Kogelo qui se trouve dans le district de Siaya, à l’ouest du Kenya est devenu depuis peu, un endroit très visité, en particulier par les journalistes. Mais comment avoir accès à Mama Sarah ?
Au début du mois d’octobre, j’ai demandé et obtenu la permission du Chef du district, car depuis la récente tentative de vol contre la maison de la grand-mère de Barack Obama, une surveillance policière en civil est exercée par six hommes. La maison de Mama Sarah se trouve tout au fond de la grande propriété, en face du portail métallique qui a été installé récemment. Dans la cour, quatre employés terminent l’installation d’une clôture autour de la concession.
Enfin, j’arrive à Nyang’oma, l’un des policiers examine la lettre avant de m’annoncer qu’elle s’est absentée. Son neveu, un adolescent qui vit ici m’explique que pour des raisons familiales, sa tante ne rentrera que dans trois jours. Il ne me reste qu’une solution : l’appeler sur son portable.
C’est d’une voix distincte, reposée et paraissant assez jeune pour ses 86 ans qu’elle m’a répondu. Je me présente en dholuo car Mama Sarah ne maîtrise pas l’anglais mais elle parle couramment le Swahili, la langue nationale du Kenya. En confiance, car elle connaît bien ma famille, elle m’invite de la rejoindre à Kisumu.
Soulagée, je me laisse guider par le neveu vers la maison de Mama Sarah. Sur le toit, se trouve un panneau solaire qui alimente le poste de télévision afin de suivre l’actualité concernant son petit-fils. Elle a aussi une radio. Les photos de son fils défunt, Barack Obama Senior, celles du Sénateur ainsi que d’autres membres de la famille sont accrochées au mur. Une photo de Barack Obama, un sac sur le dos, attire mon attention.
Ce cliché a été pris la première fois qu’Obama est venu à Alego Kogelo en 1987. Pendant son séjour, il a aidé sa grand-mère à rapporter des provisions du marché. Dans cette pièce il y aussi une grande photo en carton d’Obama, on a l’impression d’être en face du Sénateur lui-même. Un calendrier avec des images de membres de la famille kenyane, d’Obama et de sa femme, Michelle est accroché derrière ce carton.
Je n’ose pas rester plus longtemps à l’intérieur en l’absence de la propriétaire. Il fait beau, devant la maison, la pelouse est verdoyante et des manguiers sont plantés en face d’un coin de potager. Il y d’autres maisons et une tente réservée aux employés qui prennent leur petit-déjeuner. Mama Sarah me dira plus tard qu’elle a un fils un peu plus âgé que le Sénateur, qui vit aussi ici.
La grand-mère d’Obama est une personne d’un peu plus de 85 ans, en excellente forme physique, extrêmement vive, très humble et pleine d’humanité. N’ayant pas fréquenté l’école, elle dégage néanmoins une intelligence et une humanité évidentes. Elle parle avec précision et fluidité, se rappelant des moindres détails. Quand elle vous parle de sa famille, on sent qu’elle a beaucoup aimé son fils, le défunt père du Sénateur.
« Nene oriek« , il était brillant, dit-elle. Elle me dit aussi qu’il avait la même voix, celle d’un orateur hors du commun comme son petit-fils. Cet amour qu’elle a eu pour son fils, elle le reporte sur son petit-fils. « Waherore ndii gi nyakwara » nous nous aimions beaucoup, dit – elle. Elle est touchante de sincérité. On le sent à sa voix, on peut le lire dans ses yeux.
On ne parle jamais assez de ce père défunt mais, ces deux êtres se ressemblent intellectuellement par leur détermination. Pour comprendre d’où vient ce talent oratoire, on doit peut-être parler de ce grand économiste, lui aussi sorti de la célèbre université de Harvard.
Obama père rentre à l’école primaire de Nyang’oma à 10 ans, c’est un garçon hors du commun et son père, grand père donc du président élu, est déjà persuadé qu’il ira loin. Quelques années après, Obama père intègre l’école secondaire des garçons de Maseno, Maseno Boys School, à l’époque, le meilleur établissement pour garçons de la province. Cette école, devenue depuis une université, noyée dans la verdure, se trouve à cheval sur la ligne de l’Équateur. À la fin de l’école secondaire, il décide d’arrêter ses études et trouve du travail à Mombasa, sur la côte kenyane puis comme employé administratif à Nairobi dans la compagnie des Chemins de fer de l’Afrique de l’Est. Son père n’est pas d’accord car il veut que son fils continue ses études. Heureusement, Barack fait la connaissance de deux Américaines avec qui il se lie d’amitié. Très vite, elles découvrent que ce jeune homme est très brillant. Elles lui conseillent de poursuivre ses études et organisent alors des cours par correspondance avec un collège américain. Obama Senior passe alors son examen de fin d’études. Ses résultats sont excellents. Il part donc pour les États-Unis poursuivre des études supérieures.
C’est ainsi qu’Obama père se retrouve étudiant boursier à l’Université d’Hawaï grâce à l’aide de cette université et des deux Américaines de Nairobi, qui ont organisé son départ.
Mama Sarah parle avec tendresse de la mère défunte d’Obama. Ils se sont connus à l’Université d’Hawaï. « Elle était brillante comme lui », dit-elle. « Mais un mariage entre un noir et une blanche dans les années soixante aux États Unis dans un pays où la ségrégation raciale existait encore dans de nombreux états, n’était pas simple », conclut-elle simplement. Elle ajoute : « mon fils n’a jamais cessé de communiquer ni de revoir son fils. Il était Économiste principal au Ministère des finances kenyan, responsable de la préparation du budget. Souvent, il accompagnait le Ministre dans ses déplacements en Europe ou aux États-Unis. Si l’occasion se présentait, il passait voir son fils, il n’a jamais rompu le contact. »
Même à 86 ans, Mama Sarah est une femme d’action. Elle a toujours cultivé ses champs et elle continue à le faire. Elle ne mange que tout ce qui provient de ses terres, des patates douces, des légumes, des haricots, des fruits et vend les produits de son jardin. Elle a l’habitude de préparer des beignets dont les gens raffolent. C’est très étonnant de voir la forme physique et la vivacité intellectuelle d’une personne de cet âge. Elle me confie aussi qu’elle vit avec son petit-fils de 11 ans, orphelin de mère et père. Elle veille sur lui et ses études.
« Wuoda nene ohero nythindo masomo » Mon fils appréciait les enfants qui aiment l’école, dit-elle. « Je dois veiller à l’éducation de ce petit, il n’a plus des parents » conclut-elle.
Son petit-fils, Barack Obama vient pour la première fois au Kenya en 1987 après la disparition tragique de son père, tué dans un accident de voiture en 1982. C’est là l’occasion d’un premier contact avec Mama Sarah. Étudiant à Harvard, il promet à sa grand-mère de l’inviter pour la cérémonie de remise de diplômes. Elle va à cette occasion, pour la première fois aux États-Unis, via l’Allemagne où se trouve Auma, la demi-sœur. Obama lui fait visiter cette fois Harvard ainsi que d’autres universités par lesquelles son père est passé. Le lien entre la grand-mère et son petit-fils est noué définitivement.
Obama revient pour la deuxième fois au Kenya pour présenter sa future femme, Michelle, à sa famille. Mama Sarah est frappé par l’humilité et la simplicité de cette avocate qui l’invite à assister à leur mariage. Malheureusement, elle ne peut pas se déplacer. Obama en a été attristé. Du côté kenyan, seule sa demi-sœur, Auma et son autre demi-frère, Malik seront présents.
Il y a deux ans, Mama Sarah a fait un autre grand voyage aux États-Unis. Très au courant de la position de son petit-fils dans les sondages à une vingtaine de jours de l’élection, elle jure qu’elle sera présente à Washington à son investiture s’il est élu. Il a été élu ce mardi 4 novembre 2008 et Mama Sarah Obama fera donc le voyage de Washington pour l’investiture, le 20 janvier prochain.
« Aujourd’hui, il est impossible de lui parler au téléphone à cause de la campagne présidentielle mais avant la campagne, il téléphonait régulièrement. Il est aussi très proche d’Auma, sa demi-sœur, c’est elle qui répond en anglais et qui traduit en dholuo ses propos puis retraduit en anglais ce que je lui dis » explique-t-elle.
« Wuoda nene ohero jii ahinya kendo nohero dongruok, nyakwara okawo kite« , mon fils aimait les gens et tout ce qui concerne le progrès. Mon petit-fils est exactement comme lui. conclut-elle.
J’ai eu du mal à quitter Mama Sarah, c’est une grand-mère très attachante mais je garde le contact. Je l’ai eu au téléphone trois fois depuis mon retour en France, en particulier sur les antennes de Radio France Internationale le mercredi 5 novembre où je l’ai fait réagir en direct à l’élection de son petit-fils.

///Article N° : 8182

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Mama Sarah Obama © Eva Rogo-Lévénez
Mama Sarah Obama © Eva Rogo-Lévénez




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