Obama n’ira donc pas a Ouagadougou

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Il irait plutôt au Caire. Voilà la conclusion d’une enquête préemptive publiée dans le New York Times,’A la recherche du lieu idéal pour tenir un discours’. (1) C’est que le prochain président américain a besoin d’un lieu symbolique pour tenir ce discours paradigmatique sur l’Islam que tout le monde – y compris les terroristes parait-il – attend, et dont depuis au moins ses propos du 18 mars 2008 sur la race, chacun le sait capable. Un discours donc, qui serait aussi vrai que sensible, et qui en des mots plus intelligents que le binarisme brutal de Bush, résumerait la complexité du contentieux qui oppose l’Occident à la religion musulmane qui fut celle de son père, et le dépasserait. Il n’est pas besoin de lire cette enquête-là jusqu’au bout pour se rendre compte que, si les stratèges d’Obama, qui ont cet art si subtil de toujours tâter le terrain avant de prendre une décision, ont d’emblée effacé la capitale du Burkina Faso de leur liste, parce que pas suffisamment’high profile’, en un tour du destin, et surtout de toutes les capitales de pays islamiques du monde (Ramallah, Jakarta, Bagdad, Téhéran, Amman, etc., etc.), ils seront revenus sur un pays africain. L’Afrique, ah, ce continent qui tétument insiste pour rappeler sa présence à l’Amérique, même quand celle-ci dit et veut parler d’autre chose ! Ce continent qui attend l’arrivée sur son sol de ce fils qu’il sait sien, mais surtout qui attend une fondamentale redéfinition des relations des États-Unis avec elle.
Je dois l’avouer, que l’équipe d’Obama ait décidé de barrer Ouaga de sa liste m’a réchauffé le cœur, car après tout, le président américain y aurait légitimé, dans l’ombre de ses propos aux musulmans, un chef d’État qui dans l’histoire de l’Afrique de l’Ouest, a sur ses mains le sang, et tient encore dans les caves de ses palais, les ficelles de la déstabilisation du Liberia, du Sierra Leone, de la Cote d’Ivoire, au-dessus de l’assassinat de Thomas Sankara. C’est clair, après la sanctification donnée en 2004 par Jacques Chirac, lors du sommet de la francophonie, Compaoré n’aurait pas rêvé de plus grande manne du ciel ! Avec Moubarak pourtant, hélas, on n’a pas mieux, lui qui n’accepterait de mourir que sous la condition de donner le fauteuil de son pouvoir à son fils. Où en Afrique pourrait donc aller le président Barack Obama, pour tenir un discours paradigmatique – attendu lui aussi – sur la nouvelle politique africaine des États-Unis, sans faire grincer les dents à une génération d’Africains qui voit en lui les promesses d’un changement ? Où donc ? Au Sénégal où Wade a entretemps transformé le’sopi’, oui, le’changement’, pour lequel il avait été élu président jadis, en une volonté ouvertement dynastique ? Ou alors en Afrique du Sud où le moment de son discours arrivé, y sera le président un certain Jacob Zuma, qui littéralement, ne s’est pas encore lavé de l’accusation de viol qui l’a transformé en figure du ridicule, dans un pays où le sida tue plus que la guerre civile du Congo ? Au Kenya même dont il est le fils, Obama, où cependant le candidat qu’il avait supporté lors des présidentielles, Odinga, aura finalement été éliminé par Kibaki, jadis apôtre du changement lui aussi, mais qui se sera tout de même autoproclamé président ? C’est clair, le Zimbabwe où un irascible et arriéré Mugabe affame tout son pays pour se maintenir au pouvoir, ne ferait certainement pas le bas de la liste d’Obama, ce’pays paria’ ayant déjà eu l’honneur d’entrer dans l »axe de la tyrannie’ de Bush.
Où donc pourrait-il faire son nouveau discours sur l’Afrique, notre cher Obama ? Au Gabon, où Omar Bongo au pouvoir depuis quarante ans, a entretemps fait de ses fils ses ministres et dauphins, et en silence battu le record mondial de longévité en dictature, détenu jusqu’alors par Fidel Castro ? Hum. Ah, surtout pas dans la capitale d’aucun des deux Congo, l’un, le grand, étant plongé dans une guerre que mène un Kabila avec qui en premier s’est inscrit en Afrique le principe dynastique, tandis que l’autre, le petit, est écrasé sous les bottes d’une dictature des lobbies du pétrole qui depuis déjà un quart de siècle, maintient au pouvoir Sassou Nguesso. Viendrait-il plutôt au Cameroun, ou alors en Guinée équatoriale, Obama, qu’il y rencontrerait certainement des centaines d’homonymes. Mais aussi, il serait accueilli dans l’un par un autocrate fainéant, Biya, qui depuis un quart de siècle, écrase toute volonté de changement, et dans l’autre par un potentat fourbe qui lui fait tétument la compétition en déni démocratique. Au Liberia il marcherait, Obama, plutôt sur les pas de Bush qui y a déjà dansé follement, lui qui en termes d’émotion est plutôt réservé, tandis qu’au Nigeria, il sombrerait dans les miasmes incompréhensibles d’un État qui n’a jamais pu mettre les recettes de sa manne pétrolière aux mains de sa population, et fièrement se tient au bal des plus grands producteurs de pétrole et des pays les plus pauvres et corrompus de la planète. S’il est clair qu’il ne pourra pas aller au Togo, Obama, pour dans cette virgule de pays se faire saluer par le rejeton d’une autre dynastie démocratique, le Benin, la Tanzanie, et même le Botswana, ou la Zambie, seraient certainement trop’low profile’ pour la grandeur de son nouveau propos sur l’Afrique. O, j’avoue que je tremblerai s’il décidait d’aller au Rwanda, parce que la main de Kagame est encore trop plongée dans la guerre du Congo, qui après tout est un génocide, pour lui donner cette poigne exemplaire dont il n’est pas jusqu’à Wole Soyinka qui nous dise que cet homme est capable.
Surtout pas en Lybie où après Nelson Mandela, finalement tout l’Occident va aujourd’hui ; surtout pas en Lybie, parce qu’après tout la’révolution panafricaine’ de Kadhafi n’est rien d’autre qu’une autre dynastie. Il reste donc le Ghana, où il pourrait, Obama, se situer dans l’ombre, pas seulement de Nkrumah, mort trop tôt, après s’être proclamé’président à vie’ (le premier en Afrique !), mais surtout de W.E.B. DuBois, qui y était allé mourir, de Richard Wright, de Martin Luther King Jr. et de tous ces autres Africains Américains qui y sont allés depuis l’indépendance de ce pays, et qui y vont encore ; de ces centaines de milliers qui du Fort d’El Mina en ont été arrachés jadis, et jetés en esclavage, mais surtout de cette démocratie qui patiemment, se bâtit au bout d’une trop longue histoire de coups d’État et de sang. Il reste peut-être aussi le Mali, mais surtout, on s’est sans doute rendu compte, il demeure le fait qu’en termes de démocratie, l’Afrique politique ferait honte à Obama. Jamais continent n’a été aussi plongé dans la nuit de la brutalité, quand son fils le plus lumineux est propulsé aux sommets d’un pays qui se dit la plus vieille démocratie de la terre ! Jamais continent n’a autant contredit dans les faits, le message de changement que représente celui qu’il a accouché ! A croire que s’il voulait parler de changement en Afrique, Obama aurait plutôt à faire le tour des prisons de nos pays ! A croire, oui, que s’il voulait vraiment parler de changement, il aurait plutôt à rencontrer ces Tvangerai, Odinga, ces quelques voix étranglées qui nous font soupirer et mesurer l’actuel déchant de notre intelligence !
Certes il n’est pas jusqu’à cette peur de l’assassinat public qui taraude Obama depuis toujours, et lui soupçonne la mort brutale de Martin Luther King ou de John F. Kennedy, qui en Afrique ne deviendrait farce ; qui ne ferait sourire tout Africain qui y réfléchit un peu, car au fond, notre cher Barack Obama, président noir, a encore plus de chance de survivre comme locataire de la Maison Blanche, qu’installé au palais présidentiel de Ndjamena, d’Accra, de Ouagadougou, d’Abuja, ou d’ailleurs de partout en Afrique. Après tout il sera président du seul pays qui, en trois cents ans de constitution, n’a jamais connu de coup d’État, quand le continent africain en la matière en cinquante ans d’indépendance seulement, a déjà tout essayé, de la fusillade du président dans son lit, au poteau, à la plage, à l’abattage de son avion au ciel, mais n’a pas encore trouvé de formule pour éradiquer de son histoire la cause singulière de toutes les violences – guerre civile, génocide, etc. – qui le secouent sporadiquement ! Même un Mandela lui dirait qu’il est le président noir le plus chanceux, lui Barack, qui pour un discours de campagne où il ne demandait rien de moins que le changement, n’a pas eu à passer vingt-sept ans en prison ! Sans parler du président du Congo, Sassou Nguesso, qui sourirait, tandis que celui de Cote d’Ivoire, Gbagbo, lui dirait qu’il est touché par les anges, lui qui a juré de libérer la Maison Blanche des lobbies, quand dans leurs pays respectifs, le seul soupçon de vouloir remettre en cause les acquis sanglants de la Francafrique aura été au cœur de meurtrières guerres civiles. Quelque soit le lieu africain où il se décidera d’aller tenir son discours sur l’Afrique, Obama, une génération africaine qui a explosé de joie à sa victoire ce 4 novembre attend de lui qu’il redéfinisse la politique africaine des États-Unis, et y inscrive au minimal le paradigme du changement. Avec une petite dose de cynisme un tel discours, adressé à Libreville, au cœur de l’infamie donc, au visage de Bongo, lui donnerait peut-être une signification concrète, cette ville étant devenue entretemps la capitale mondiale de la tyrannie, et le pré carré français en Afrique étant le rideau de fer de notre temps. A tout prendre au sérieux cependant, c’est encore mieux d’éviter le vieux dictateur encombrant.

1. http://www.nytimes.com/2008/12/04/us/politics/04web-cooper.html?scp=1&sq=obama%20ouagadougou&st=cse///Article N° : 8236

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