Brook et les acteurs noirs

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Travailler avec des acteurs originaires d’Afrique fait partie pour Peter Brook de ce principe de la distribution planétaire qu’il commence à appliquer aux Bouffes du Nord avec Timon d’Athènes. Mais c’est surtout avec les Iks que  » Brook s’attaque à la meilleure manière de présenter l’autre sans préjugé ni respect d’une quelconque convention raciale «  remarque Georges Banu. (1) En fait Brook travaille à faire en sorte que la race ne fasse plus sens. De sorte qu’un Blanc ou un Jaune puisse jouer un Noir, sans autre signification que celle du théâtre. Brook aborde l’acteur comme matériau humain à pétrir quelque soit son origine. Ce qu’il privilégie, selon Georges Banu,  » c’est la présence de l’acteur, son pouvoir d’illumination sur le plateau, de même que la correspondance avec une certaine image déjà constituée du rôle « . (2) C’est sur ce principe que s’est construite la distribution du Mahabharata.
L’attrait de Sotigui Kouyaté repose sur cette présence et une aura particulière qui intéressait Brook au plan emblématique. Pour répondre à la force narrative de l’épopée indienne, Brook a sélectionné  » des acteurs qui apparaissent d’abord comme des emblèmes dont la lisibilité et l’assimilation au rôle ne sont pas le résultat d’un processus évolutif dans la durée, mais une donnée initiale « . (3) Selon Georges Banu, Brook, fait intervenir les critères de la distribution cinématographique. Il rejette la composition et privilégie les identités, les particularismes, l’expressivité du port, de la gestuelle. L’ensemble de la corporéité l’intéresse davantage que la perfection du jeu, que la justesse et la nuance. Comme au cinéma, la diction du texte passe au second plan, et ce sont avant tout des corps qu’il s’agit de retenir.
Dans l’ouvrage qu’il a consacré au travail du metteur en scène des Bouffes du Nord, Georges Banu cite Peter Brook qui s’exprime ainsi au sujet de sa relation avec les acteurs :  » Je n’aime pas chez les acteurs ceux qui veulent faire des constructions. C’est pour ça, par exemple, que j’ai de très, très bonnes relations avec les acteurs africains, parce que ce ne sont pas du tout des acteurs naïfs et intuitifs, ce sont des acteurs très, très professionnels, dans le sens qu’ils ont beaucoup de compétence, de métier. Mais ils ne cherchent pas du tout à se cacher derrière le rôle. Au contraire ils cherchent à être totalement ouverts pour que le rôle s’exprime à travers tous leurs moyens. C’est le contraire du grand acteur de composition occidental où tout est une construction artistique et ce qui se passe à l’intérieur est souvent presque impossible à trouver. C’est la construction par la virtuosité. Chez l’acteur, je cherche cette pureté qui apparaît quand il s’ouvre.  » (4)
Cependant la rencontre avec Sotigui Kouyaté et Bakary Sangaré allait engager le travail de Peter Brook dans une recherche qui dépasse largement le principe de la distribution planétaire ou celui de la distribution emblématique. En choisissant de confier le rôle de Prospéro à Sotiguy Kouyaté et celui de Caliban à David Bennent, il s’inscrit dans une vraie logique de rupture avec l’image traditionnelle du couple maître-esclave. Non seulement l’image du colonisé n’est pas là où on l’attend, mais convoque tout autre chose : l’univers de la magie. Le physique et la plastique à la fois grêle et majestueuse de Sotiguy Kouyaté qui se dressait comme un arbre centenaire au milieu du jardin zen qu’évoquait le décor contrastait avec l’allure rabougrie et pelotonnée de David Bennent jouant les gnomes. Avec Qui est là ? la distribution de Bakary Sangaré dans le rôle d’Hamlet, tandis que Sotiguy Kouyaté incarnait le spectre, servait de toute évidence à interroger la présence au théâtre et le rapport du spectateur au visible et à l’invisible. Et c’est toujours cette même interrogation qui continuera de se déployer dans les créations suivantes notamment autour de L’Homme qui.
C’est seulement aujourd’hui avec Le Costume, une pièce sud-africaine, que Bakary Sangaré et Sotigui Kouyaté jouent des Africains sous la direction Peter Brook comme s’il s’était agi d’explorer aussi cette autre dimension de l’acteur noir située sur le versant identitaire et que les mises en scène passées n’avaient peut-être pas permis de laisser s’exprimer.

1. Georges Banu, Peter Brook de Timon d’Athènes à la Tempête, Flammarion, Paris,1991, p.69.
2. Ibid., p.72.
3. Ibid., p.73
4. Ibid., p.74.
///Article N° : 1313

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