Clando

De Jean-Marie Teno

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Clando : clandestin. Anatole l’est comme chauffeur de taxi à Yaoundé pour survivre, mais ce n’est qu’une métaphore : il l’est comme être conscient dans cette société d’injustice. Plus rien ne colle, ni sa vie sociale ni sa vie affective. Il s’en va :  » partir, c’est rebâtir un peu sa vie « . Avec en tête l’idée de ramener des voitures pour faire une entreprise de taxis, il arrive en Allemagne où dès la frontière, on lui signifie son statut d’étranger. Ça ne le change pas : il reste un clandestin. C’est cette étrangeté dans la société et en soi-même que va explorer le film avec un systématisme un peu lourdingue : registre après registre, par le jeu des flash-back, Anatole décline les péripéties de sa propre histoire et, corrélativement, les facettes de son trouble.  » Ce n’est pas dans la tanière du loup que l’agneau trouvera un refuge  » : l’exil est dur et réducteur. Que ramener au pays ? Que répondre à la violence ? Comment retrouver la dignité ? Sa rencontre avec Irène l’aidera à poser les questions. Mais quand ils se dénudent l’un l’autre, il recule :  » C’est comme l’Afrique : on lui a tout enlevé !  »
Sans doute est-ce là que le bât blesse, dans cette frontière entre le dit et le non-dit. Le cinéma est un mauvais ami de la dénonciation : chaque fois que je sens l’intention, mon émotion fout le camp et le propos se vide. Pourquoi ne pas en rester à ce mouvement de recul d’Anatole, qui laisse ouverte la question posée ? Pourquoi devoir montrer la souffrance et la torture, au lieu de l’évoquer ? Pourquoi devoir infliger des débats d’idée dans une prison au lieu de les suggérer ? Le représenté n’est pas le réel : le cinéma ne pourra jamais montrer ce qu’il dit ! Et pourquoi irais-je croire un cinéaste sur parole ?
Je le fais pourtant bien volontiers lorsqu’il délaisse son programme pour laisser place à l’incertitude, à son absence de solutions toutes faites, à sa recherche d’un ailleurs. Chaque fois qu’Anatole hésite. En fait chaque fois qu’il voit juste sur lui-même, c’est-à-dire qu’il se reconnaît partagé. Entre l’exil et le pays, la passivité et l’action, la violence et l’amour. En somme, dès qu’il restaure la contradiction. C’est dans ce trouble que je comprends la violence qu’il subit et l’arbitraire vécu dans son pays. Clando le fait aussi et c’est en cela que c’est un film honnête. Ses personnages y gagnent en épaisseur ce que le message perd en démonstration. Derrière Anatole se profile un cinéaste qui cherche la voie du changement et en reconnaît la complexité. Au point d’en faire une question existentielle :  » Tirer ou ne pas tirer  » (être ou ne pas être). Point de solution, mais le refus de cet attentisme que savent si bien provoquer les pouvoirs en place. Pour libérer Anatole de prison, on le dépose à un carrefour en lui ordonnant d’attendre qu’on vienne le reprendre. Une façon de lui signifier que sa liberté reste en suspens. Et plutôt que de rentrer chez lui, il attend des heures ! Ne plus attendre, développer les alternatives comme les tontines, pour retrouver sa dignité : c’est par une mise à plat personnelle que Clando, courageux passage à la fiction d’un documentariste engagé, trouve toute son actualité, et c’est aussi pour cela que sa vision s’impose.

///Article N° : 160

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