Clash (Eshtebak), de Mohamed Diab

Au-delà du morpion

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Connu pour son premier long métrage sur le harcèlement sexuel dans les bus du Caire, Les Femmes du bus 678 (cf. [critique n°10758]), Mohamed Diab a fait l’ouverture de la sélection officielle Un certain regard au festival de Cannes 2016 avec Clash, remarquable à tous points de vue.

Une heure et demie durant, la tension. C’est un des principaux ressorts du cinéma et les films tendus sont légion. Tout le problème est de savoir ce que permet cette mise sous tension du spectateur. Nous sommes ici dans 8m2, un espace extrêmement réduit où vingt-cinq personnes vont se retrouver agglutinées durant des heures, et nous avec. Nous sommes dans panier à salade, un de ces gros fourgons métalliques grillagés et cuisants sous le soleil qu’utilise la police égyptienne pour coffrer les manifestants. Générique : le fourgon est vide, mais aux bruits qu’on entend, cela ne va pas durer. Y sont jetés deux journalistes et quand ils demandent à des manifestants de téléphoner à leur rédaction, ceux-ci leur jettent des pierres. Aux yeux du peuple comme de la police, les journalistes sont des traitres. Et voilà ces manifestants soutenant l’armée coffrés, qui seront vite suivis par des supporters des Frères musulmans. Nous sommes à l’été 2013, deux ans après la révolution, un an après l’élection de Mohamed Morsi à la présidence : des millions d’Egyptiens se révoltent contre la dictature qui se met en place et soutiennent l’armée qui va réprimer impitoyablement les Frères musulmans. C’est ce moment crucial d’un pays divisé en deux dont ce panier à salades est le témoin. Deux enfants y sont pris au piège avec leurs parents : ils tracent sur une paroi un jeu de morpion qui fait aussi l’affiche du film, ronds contre croix, c’est le clash. Discutez avec des Egyptiens : ils vous diront que c’est encore le cas.
Il faudra un camion à eau pour séparer les prisonniers qui en viennent à s’étriper. Le sang coule. Mais pris au piège dans la même galère, confrontés aux mêmes tortures, condamnés à se parler, ils devront bien composer. C’est là que la tension du film prend tout son sens : plutôt qu’un film politique, Mohamed Diab fait un film humain. Activiste convaincu sur la Place Tahrir, il n’est pas à défendre les Frères musulmans. Il les montre qui s’organisent martialement dans le fourgon, à l’image de leur structuration dans le pays, mais jamais il ne les méprise. Son film dépasse cette opposition. Des gestes de solidarité dans les deux sens feront de ce petit peuple assemblé, celui-là même qui se revendiquait en tant que tel sur la place Tahrir, une constellation humaine malgré les divergences.
Aucun angélisme dans tout ça : à l’extérieur comme à l’intérieur, c’est la guerre. Les rapports sont rudes ; la brutalité est générale. La mort se donne en spectacle à l’extérieur et impose le silence à ceux qui sont forcés de la voir en face. Confrontés à ce déchaînement de violence et pris au piège sur la durée sans savoir ce que sera leur destin, ces personnages sont amenés à parler, à se connaître, à se regarder autrement. Le scénario ne joue jamais la carte de l’attendrissement, de l’idéalisation et c’est là toute la force du film : la communauté forcée du vivre ensemble dans la diversité n’est pas une partie de plaisir mais elle est possible si on commence à s’écouter (et à parler foot, comme à un moment du film !). Dans le fourgon, les Frères musulmans ne sont pas unis : jeunes et vieux s’affrontent, le mouvement perd sa cohérence. Mais face à la violence, le salafiste fait des émules et son appel à combattre en Syrie finit par être entendu par les jeunes. Aujourd’hui en Egypte, le mouvement est à nouveau illégal et réprimé : comme une récurrence dans l’Histoire égyptienne, l’extrémisme a de beaux jours devant lui.
Aucun héros dans ce film choral : les vingt-cinq personnages sont tous là du début à la fin, ce qui veut dire durant tout le tournage, même s’ils n’ont rien à dire. Bien sûr, certains se détachent, comme cette femme infirmière qui a tenu à rejoindre son fils et son mari, interprétée par l’une des actrices les plus connues en Egypte, Nelly Karim, présente dans Alexandrie… New-York de Youssef Chahine et déjà dans Les Femmes du bus 678. Le journaliste égypto-américain contre qui se déclenche la xénophobie et la théorie du complot si forte aujourd’hui en Egypte est inspiré de Mohamed Fahmy, qui travaillait pour Al-Jazeera et qui a passé un an et demie en prison avant d’attaquer la chaîne qui l’avait laissé tomber. De même, son confrère Zein, le photographe, est inspiré de Mahmoud Abou Zied, dit Shawkan, qui couvrait les manifestations pour un journal égyptien et qui se trouve en prison depuis trois ans.
Unité de lieu, de temps et d’action : cela pourrait paraître théâtral mais on reste au cinéma, justement de par la tension apportée par l’habileté de la mise en scène. L’espace réduit a nécessité de travailler avec une petite Alexa, une caméra qui n’avait jamais été utilisée jusqu’à présent dans le cinéma égyptien. Elle se faufile entre les corps, s’accroche à l’un ou l’autre, restaurant à la fois leur proximité et leur singularité, pointant l’action là où elle se trouve, sautant parfois aux fenêtres pour capter les menaces extérieures. En Egypte, tout le monde joue avec des pointeurs lasers verts, largement utilisés dans les manifestations : ils donnent dans la nuit un aspect carnavalesque et fantomatique aux masses humaines. Et contribueront à un incroyable final digne d’une science fiction.
Un an de répétitions dans un fourgon en bois reconstitué dans un appartement : Mohamed Diab les a filmées pour affiner les dialogues et la mise en scène, en une sorte de story-board vivant. Puis un tournage à vingt-cinq de quatre semaines, près de douze heures par jour : ce film ne fut pas de tout repos pour les acteurs dont certains durent être accompagnés en thérapie ! Sans compter les 500 figurants nécessaires pour les attaques des manifestants à un endroit très fréquenté du Caire, au point que les habitants croyaient à de vrais événements et descendaient dans la rue !
La tension obtenue dans le film n’est pas une manipulation. Elle soutient la compréhension, notamment comment s’engraine le cercle vicieux de la violence. C’est alors qu’au-delà de ce que nous dit Clash de la situation de l’Egypte aujourd’hui, c’est l’inimitié de notre monde qui est en cause, face à laquelle le cinéma n’a qu’une simple réponse, mais la puissance de la rendre sensible.

///Article N° : 13622

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