Economie et politique de l’édition au Zimbabwe

Entretien d'Isabelle Bourgueil avec Chenjerai Hove

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Quelle est l’histoire de l’édition au Zimbabwe ?
Au Zimbabwe, à l’époque de l’indépendance, il y avait une maison d’édition qui appartenait au gouvernement depuis les années 50. Elle s’appelait Rhodesia Literature Bureau. Son rôle consistait à lire et évaluer les qualités de livres rédigés dans les différentes langues nationales pour les recommander ensuite à des éditeurs indépendants, appartenant pour la plupart à des maisons anglaises. En 1980, le nom de la maison d’édition gouvernementale devint simplement Literature Bureau. Autrement dit, l’édition était passée sous le contrôle de sociétés privées, et le gouvernement avait cessé toute activité éditoriale.
Aujourd’hui, voici à qui appartiennent les principales maisons d’édition zimbabwéennes : College Press appartient à Macmillan, Londres (livres scolaires et littérature), Longman Zimbabwe à Longman, Londres (livres scolaires et littérature), Mambo Press à l’Eglise Catholique (littérature, livres religieux et presse), Anvil Press, à des particuliers (littérature et politique), Academic Books, à des sociétés d’outre-mer (livres scolaires et universitaires), Baobab Books à Academic Books (littérature), Weaver Press à deux Zimbabwéens (littérature livres académiques), Zimbabwe Publishing House à une Canadienne et un Anglais (livres scolaires et littérature). Il y a aussi de nombreux autres éditeurs, plus petits.
Que se passe-t-il aujourd’hui ?
Depuis l’indépendance jusqu’aux années 1980, le gouvernement a été le plus gros acheteur de livres du pays. Il donnait de l’argent aux écoles pour acheter des livres destinés aux élèves de tous les niveaux. A cette époque, l’école primaire (7 ans de scolarité) était gratuite. Cette politique a permis aux éditeurs de gagner énormément d’argent.
Vers 1986, la Banque Mondiale fit pression sur le gouvernement sous prétexte qu’il dépensait trop d’argent pour l’éducation. Le gouvernement fut forcé de réduire ce budget et de cesser de financer l’achat de livres par les écoles, la Banque Mondiale estimant que c’était aux parents d’y pourvoir eux-mêmes. L’éducation gratuite fut abolie. Avec pour conséquence moins d’argent pour les éditeurs, lesquels décidèrent de faire payer les livres aux écoles, qui à leur tour les firent payer aux parents. Les livres devinrent très chers, et ni les écoles, ni les parents ne purent plus les payer.
Dans les années 1990, la coopération néerlandaise lança un programme dont le but était de donner de l’argent au gouvernement pour qu’il le donne aux écoles. Mais la majeure partie de ces fonds n’atteignit jamais les écoles. Des responsables gouvernementaux et leurs amis créèrent des sociétés privées pour vendre les livres aux écoles et ainsi empocher l’argent néerlandais. En bonne logique, le gouvernement introduisit un système en vertu duquel seuls les éditeurs respectables, reconnus par le gouvernement et membres de l’association zimbabwéenne des librairies, furent admis dans les écoles. Ce procédé occasionna beaucoup de tricherie, avec l’apparition des soi-disant « libraires-démarcheurs », la plupart d’entre eux travaillant pour des gens en relation avec des politiciens et leurs amis. Depuis, les Pays-Bas ont cessé leur aide. Et, de nos jours, il n’y a virtuellement plus un seul livre acheté dans les écoles.
Avec les difficultés économiques actuelles, le prix des livres a augmenté d’au moins 600 %, et parfois plus. Une conséquence de l’augmentation des coûts d’impression, de stockage, de publicité, du prix du papier, de l’encre, du pétrole nécessaire au transport des livres, des salaires des éditeurs et directeurs. Et c’est toujours les lecteurs et les étudiants qui finissent par payer.
Vous écrivez en shona et en anglais. Comment cela se passe-t-il au Zimbabwe ?
Les langues officielles du Zimbabwe sont l’anglais, le shona et le ndebele. Le shona est parlé par 84 % de la population, le ndebele par 14 %. D’autres langues minoritaires sont parlées par 2 % environ, et l’anglais par quelque 30 % de la population. La règle dit que les enfants doivent apprendre leur langue maternelle quelle que soit son importance pendant les trois premières années de leur scolarité, en même temps que l’anglais et l’une des deux langues principales. Cela signifie que les éditeurs gagnent plus d’argent s’il publient des livres dans les deux langues maternelles principales et si ceux-ci sont sélectionnés comme lecture obligatoire par le ministère de l’éducation.
La dernière fois que j’ai eu sous les yeux les statistiques des livres publiés depuis les années 1950 aux archives nationales, la répartition par langue donnait plus 1000 titres en shona et ndebele, environ 40 titres en anglais et 10 titres les autres langues. Ces chiffres concernent uniquement la littérature et les livres académiques, ainsi que les dictionnaires, les livres de cuisine, et les livres expliquant aux paysans comment élever des poulets, etc.

///Article N° : 3179

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