« En état de guerre contre les pauvres »

Entretien de Taina Tervonen avec Rabah Ameur Zaïmèche à propos de Wesh Wesh. Qu'est-ce qui se passe ?

Paris, mai 2002
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Pour son premier film, Rabah Ameur Zaïmèche est revenu à la cité des Bosquets où il a grandi, « fils de patron au milieu de fils d’ouvriers, ce qui m’a construit », précise-t-il. La vente des parts de la société familiale lui a donné les moyens financiers de faire le film, tourné avec une simple caméra et une équipe réduite de 2-3 techniciens. Un an de tournage et un autre de montage, « pour prendre son temps », puis une année d’attente avant que de trouver un distributeur.
Wesh Wesh. Qu’est-ce qui se passe ? est finalement sorti en salles entre les deux tours des élections présidentielles françaises (cf critique dans Africultures 49). Dans ce contexte d’exacerbation du thème de l’insécurité, il pose un regard différent sur les banlieues et leurs « lascars », considérés comme les principaux auteurs de la montée de la violence dans les cités.

On est frappé par la beauté de la cité filmée la nuit, en contraste flagrant avec le délabrement général que l’on voit dans les séquences de jour.
Le jour, on voit la réalité brute de la cité, laissée à l’abandon parce que la population est complètement déresponsabilisée. Tout est dicté d’en haut. Quand ces quartiers ont été élaborés, on a oublié de construire des comités de quartiers, des lieux de réunion où les gens peuvent parler et décider de leur quotidien. La démocratie n’existe pas au niveau de la cage d’escalier.
Mais la nuit, la cité devient merveilleuse, comme un navire rempli de rêves, avec ces lumières allumées, comme des rêves qui poussent les gens à aller de l’avant. On considère souvent les gens des quartiers comme des décérébrés, alors qu’ils sont d’une richesse et d’un apport culturel extraordinaire pour la société française. C’est cela que nous voulions mettre en avant dans les séquences de nuit. La nouvelle culture urbaine née dans les banlieues du métissage entre culture du pays d’origine et culture française se fait de plus en plus de place, avec le rap, le hip hop, la danse, mon film… Et bientôt, j’espère, avec un vrai discours politique.
Tu as choisi de brouiller les visages des policiers qui apparaissent au début du film. Pourquoi ?
Nous voulions renverser les images de la télé qui d’habitude mosaïquent les lascars. Nous voulions interpeller les flics à notre tour : qui sont-ils, que veulent-ils ? La principale fonction de la police en tant qu’appareil d’Etat est de défendre l’ordre établi de la classe dominante. Nous voulions semer la confusion, questionner l’identité de la police, les stigmatiser à notre tour. Leur omniprésence dans les quartiers n’est pas normale, elle donne l’impression qu’on est dans un couvre-feu, en état de guerre contre les pauvres. La délinquance et l’insécurité existent partout et pas seulement dans les classes populaires. La véritable insécurité, c’est l’insécurité sociale, liée à la précarité, à l’exclusion, au chômage, à l’échec du système scolaire, à l’incompréhension culturelle.
Il y a un rapport de provocation constante entre les jeunes et la police.
Oui, mais c’est aussi un rapport de copinage. En réalité, ils font partie de la même sphère, fascinés par la force brute et la violence.
On voit très peu de filles dans le film. Pourquoi ?
L’univers de la cage d’escalier est un univers masculin, violent et réactif. Les lascars n’aiment pas que leurs sœurs traînent avec eux. Les filles réussissent d’ailleurs mieux. Les garçons s’enferment dans des spirales où il n’y a que des impasses.
Comment s’est passé la distribution ?
Ce n’est qu’après un prix international reçu à Berlin que nous avons réussi à avoir des distributeurs, alors que le film était prêt depuis un an. Aujourd’hui nous avons 35 salles en France dont la plupart sont des salles « art et essai », fréquentées surtout par les classes cultivées et aisées. Les lascars consomment le cinéma dans les multiplexes, mais pour l’instant, il y a une espèce de boycott de la part des multiplexes. Alors que financièrement, ça marche. L’argument officiel est le risque de débordements. Mais c’est un film qui pousse à la réflexion, pas à la violence.
Je pense que les dominants utilisent le cinéma dans sa diffusion, pas dans sa création, mais dans sa diffusion pour faire barrage, pour imposer une norme. Je remarque aussi une volonté de nous récupérer tout de suite, pour nous inscrire dans un schéma connu, classique, ce que je refuse complètement. Nous voulons rester maîtres de notre action.
Tu travailles déjà sur un nouveau projet ?
Oui. C’est l’histoire d’un jeune Portugais qui se convertit à l’islam et que ses parents mettent à la porte. Ses copains et lui transforment une cave désaffectée en mosquée. Après une spirale de péripéties et d’injustices, des drames se produisent… Le film propose une autre vision de l’islam. Ce n’est pas acceptable que la deuxième religion de ce pays soit aussi méconnue et stigmatisée. On refuse de construire des mosquées dans les cités, on préfère les laisser dans des caves, là où on ne les voit pas, là où elles sont dangereuses. Ne serait-il pas mieux que cette religion soit visible afin d’éviter les confusions, les amalgames ? C’est encore une fois une manière de nous déstructurer.

///Article N° : 2621

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