Dernier maquis

De Rabah Ameur-Zaimeche

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Il y avait autrefois, du temps de l’après-68, une pièce à la cartoucherie de Vincennes où les acteurs évoquaient le vécu de l’usine avec pour tout élément de décor des chaises qui s’assemblaient en tous sens pour soutenir leur propos. C’était d’une étonnante force d’évocation. Dernier maquis a quelque chose de ce théâtre : les ouvriers ne cessent de déplacer et entasser des palettes, comme les édifices d’une cité de banlieue. Très vite, la caméra s’installe à leur niveau et capte leurs passages dans le champ plutôt que de les suivre. Elle se situe là où s’était mis le documentariste sénégalais Samba Félix Ndiaye quand il avait tourné Les Malles : au milieu, là où elle ne dérange pas, sur un îlot central d’où saisir l’ensemble, à hauteur d’homme.
Les ouvriers ? Des Noirs et des Arabes dans une entreprise de palettes jointe à un garage. Le patron ? Un Arabe musulman, joué par Rabah Ameur-Zaïmèche lui-même, comme dans ses deux autres films qui forment avec celui-ci une remarquable trilogie sur l’immigration maghrébine : Wesh Wesh – qu’est-ce qui se passe ? (2002) et Bled Number One (2006). Il incarne ici encore un personnage dont la désinvolture dénote avec les réalités de son environnement. Patron prosélyte, il ouvre une mosquée pour ses ouvriers musulmans mais en désigne l’imam à leur place. On sait quelle importance cette question a recouvert dans l’Histoire de l’Islam et combien elle fut un motif de conflit. Quand cette dépense vient concurrencer l’augmentation de leurs salaires et le maintien du garage devenu déficitaire, les rapports sociaux prennent le dessus. Cette imbrication de la religion dans les rapports de travail est aussi mouvante que les palettes. Elle est à la fois facteur de lien et de séparation lorsque, par ce biais, les ouvriers prennent conscience de leur domination. Même si la dérision domine en filmant une prière très désordonnée ou un ouvrier loufoque qui se circoncit lui-même pour avoir le paradis, elle n’est jamais méprisée ou déconsidérée, plutôt posée comme une complexité dont on ne tient pas assez compte dans les rapports aux immigrés, alors même qu’elle est pour eux un dernier rempart.
Mao, le patron, est ambigu : son prosélytisme est-il sincère lorsqu’il tend à désarmer les revendications ? La découverte dans une fosse d’un ragondin, animal venu d’Amérique, que l’on ira rendre à la nature lors d’une longue digression, ou bien l’origine même des palettes de planches de bois, ce moyen de transport basique qui fut importé des Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale, connotent un capitalisme triomphant. La couleur rouge dont sont peintes les palettes nappe le film d’une résonance révolutionnaire et lorsqu’en une scène splendide, un mur de ces palettes est érigé dans la nuit, traversé de lumières, se profile un dernier maquis possible, en résistance contre l’archaïsme.
Radical dans sa forme, complexe dans son fond, d’une grande invention esthétique et symbolique, ponctué de moments de grâce autant que de pointes burlesques, tragédie prolétarienne en lutte contre la méconnaissance des références religieuses des immigrés, Dernier maquis fascine par sa façon si nouvelle de mettre en perspective religion et politique.

///Article N° : 7627

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