Histoire de Judas, de Rabah Ameur-Zaïmèche

Nouvelles provocations

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Avec Histoire de Judas, en sortie dans les salles françaises le 8 avril 2015, Rabah Ameur-Zaïmèche étonne à nouveau, en déplaçant magistralement les lignes.

Voici donc qu’après s’être saisi de Mandrin et l’avoir interprété (cf. [critique n°10526]), Rabah Ameur-Zaïmèche provoque à nouveau, au sens d’un décalage en forme de défi, et cela de deux façons. D’une part, il situe le parcours de Jésus (Nabil Djedouani) en Algérie, dans la région de Biskra, au pied des Aurès, aux portes du Sahara algérien, en pays berbère, joué par des acteurs maghrébins, tout en s’attribuant le rôle d’un Judas enjoué et bon enfant. Mais surtout, il modifie les textes et fait de Judas (qui signifie « le Juif ») non un traître qui vend Jésus pour quelques deniers mais, guidé par le Seigneur lui-même, le destructeur des textes sacrés. Ce scénario lave donc les Juifs de la sempiternelle accusation de déicide pour de l’argent, mais surtout, en mettant en scène la destruction des prêches soigneusement recueillis par un scribe, il suggère que la parole divine est non une transcription exacte mais une mémoire, donc forcément sa traduction, incertaine et évolutive, sujette à interprétation. Il rebondit en somme sur la grande querelle théologique qui a traversé et traverse encore l’Islam, d’un Coran créé ou incréé, et fait son choix : les textes sacrés étant le produit de l’entendement humain, il faut les aborder en les resituant dans leur époque et en les confrontant aux modernités par une exégèse sans fin, et non au pied de la lettre comme le font les intégristes mais aussi nombre de docteurs de la foi.
Ces provocations sont subtiles et bien sûr d’une brûlante actualité. Il est judicieux de s’attribuer le lieu et l’origine d’une parole donnée comme divine pour la rendre moins excluante qu’elle ne s’est imposée dans l’Histoire de l’Occident. Et il est particulièrement pertinent aujourd’hui de mettre en cause l’absolu des textes face aux dérives du wahabisme et des traditionalistes littéralistes.
Ces refus de la marginalisation et du dogmatisme ne sont pas les seuls décalages ou détournements du film. Il fait du fou Carabas un roi des Juifs dérangeant pour les Romains, sorte de double délirant de Jésus venant rompre la solennité d’un récit magnifié par des cadres et lumières évoquant les clairs-obscurs du Caravage et de Rembrandt. Les paroles de Jésus restent centrales pour des disciples attentifs mais les décors de ruines désertiques où il les prononce introduisent une imagerie différente des mises en scènes classiques des faits et gestes du Christ. Rabah Ameur-Zaïmèche innove en reprenant les scènes célèbres des Evangiles sur un mode de proximité alerte et de familiarité. Cette désacralisation inverse une signification émoussée pour la resituer dans une possible actualité. Jésus chasse les gardiens du temple et Judas en rajoute en cassant les cages à poules pour situer sa morale dans un mode de vie : « Aucun être vivant ne mérite d’être en cage ». Les deux s’entendent ainsi comme deux larrons en foire !
Même lorsque la question du pouvoir est posée à un Pilate déstabilisé, le simple fait de tourner au milieu de restes antiques aux allures de grand théâtre permet de faire dire à Jésus : « Regarde autour de toi, ton empire n’est que ruines ! ». Les personnages parlent un français actuel, direct et sans emphase ; la bande-son épouse les vents, les insectes, les oiseaux et les bruits de l’environnement, sans musique ; les enfants et les villageois sont joyeux, familiers, proches, de même que les apôtres avec Jésus ; le chant des femmes illumine le soir ; la mère de la femme infidèle remercie Jésus en lui oignant les cheveux du parfum le plus cher, avec une infinie tendresse… C’est cette subtilité autant que cette pertinence, ce mélange d’ampleur et de distance, de grâce et d’épure, de grandeur et de quotidienneté qui fait l’immense beauté de ce film dont la vision s’impose.

///Article N° : 12898

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© Sarrazink Productions
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